L'ancien directeur du Financial Times Lionel Barber n'y va pas par quatre chemins. Dans un entretien publié le 20 mai 2026 par Le Figaro et La Repubblica, il dresse un réquisitoire sévère contre les conséquences politiques du Brexit, cinq ans après la sortie effective du Royaume-Uni de l'Union européenne. Selon lui, le pays est devenu « une nation instable dirigée par des politiciens médiocres », un constat qui résonne bien au-delà des frontières britanniques. Pour les jeunes Français, cette analyse pose une question troublante : et si le même diagnostic pouvait s'appliquer à leur propre classe politique ?
Lionel Barber : un observateur privilégié de la politique britannique

Lionel Barber n'est pas un commentateur ordinaire. Né le 18 janvier 1955, ce journaliste britannique a dirigé le Financial Times de 2005 à 2020, une période cruciale qui a vu le journal se transformer en marque mondiale sous l'impulsion de sa transition numérique et de son rachat par le groupe japonais Nikkei. Il a interviewé des figures aussi diverses que Barack Obama, Vladimir Poutine ou Angela Merkel, et parle couramment français et allemand — une rareté dans le journalisme anglo-saxon.
Sa proximité avec les cercles du pouvoir lui a valu des critiques. Une recension du Guardian en 2020 estimait que son livre The Powerful and the Damned montrait un homme tiraillé entre l'accès privilégié aux élites et l'objectivité journalistique. Barber reconnaît lui-même avoir « sous-estimé le mécontentement populaire » et être « allé trop près des grands patrons de la City et de Wall Street ». Cette autocritique rend son jugement actuel d'autant plus percutant.
Peu après le référendum de 2016, il a reçu la Légion d'honneur française pour sa « contribution exceptionnelle au journalisme de qualité » et le « rôle positif du Financial Times dans le débat européen ». Il avait même supprimé un tweet révélant cette distinction, conscient de sa sensibilité politique dans un Royaume-Uni post-référendaire. Aujourd'hui, ses propos sont tout sauf diplomatiques.

Les accusations de Barber : instabilité et médiocrité politique
Dans son entretien, Barber ne mâche pas ses mots. Il qualifie Keir Starmer, le Premier ministre travailliste en fonction, de « dirigeant de second ordre et un piètre communicateur ». Plus grave encore, il affirme que « le Brexit a vidé le Royaume-Uni de son énergie et a balayé une génération talentueuse de responsables politiques ».
Une classe politique britannique vidée de sa substance
L'argument central de Barber repose sur l'idée que le Brexit a créé un vide politique. Les figures les plus compétentes, qu'elles soient pro ou anti-Brexit, ont été marginalisées ou ont quitté la scène. Les débats internes au Parti conservateur, puis au sein du Labour, ont absorbé toute l'énergie disponible, laissant peu de place à une gouvernance efficace.
Les exemples ne manquent pas. Depuis 2016, le Royaume-Uni a connu cinq Premiers ministres : David Cameron, Theresa May, Boris Johnson, Liz Truss (dont le mandat de 44 jours reste le plus court de l'histoire britannique), Rishi Sunak, puis Keir Starmer. Chaque transition a été marquée par des luttes internes féroces, des scandales et une perte de crédibilité auprès des électeurs. Comme le souligne l'historien Harold James dans une analyse pour Project Syndicate, le Brexit a provoqué un réalignement politique radical, brisant les équilibres traditionnels entre les deux grands partis.

La comparaison avec la France
Ce constat de médiocrité politique trouve un écho particulier en France. Les jeunes Français, qui expriment régulièrement leur défiance envers les institutions, pourraient reconnaître certains traits dans leur propre paysage politique. La perception d'une classe politique déconnectée, les promesses non tenues, les scandales à répétition — le parallèle est tentant.
Pourtant, la situation française diffère sur un point crucial : la France n'a pas connu de rupture institutionnelle comparable au Brexit. L'instabilité politique française, bien que réelle, reste contenue dans le cadre des institutions de la Ve République. Ce n'est pas le cas outre-Manche, où le départ de l'UE a bouleversé l'équilibre constitutionnel et les relations avec les voisins européens. L'ancien ambassadeur de France aux États-Unis, Gérard Araud, avait lui-même écrit dans Le Point que le Brexit était une impasse — une position que certains commentateurs, comme ceux de Causeur, ont contestée en rappelant que Rishi Sunak, pourtant présenté comme un homme de statu quo, avait toujours été favorable au Leave.
Les conséquences économiques du Brexit en chiffres
L'instabilité politique s'accompagne de résultats économiques décevants. Les données disponibles dressent un tableau contrasté mais globalement négatif.
Une croissance britannique anémique
En 2023, la croissance du Royaume-Uni n'était que de 0,1 %, contre 0,5 % pour l'Union européenne et 0,9 % pour la France. Les exportations de biens britanniques vers l'UE ont chuté de 27 % entre 2021 et 2023, tandis que les importations ont baissé de 32 %. La livre sterling avait déjà perdu 7 % de sa valeur dès l'annonce du résultat du référendum.
Selon les estimations de l'Office for Budget Responsibility, le Brexit réduira à long terme la taille de l'économie britannique d'environ 4 %, soit près de 100 milliards de livres sterling. Les économistes estiment que les exportations de biens britanniques sont 30 % plus faibles qu'elles n'auraient été sans le Brexit. Les petites entreprises sont les plus touchées par la bureaucratie post-Brexit, avec des formalités douanières supplémentaires et des contrôles sanitaires qui freinent les échanges.

Des signaux économiques contradictoires
Tout n'est pas négatif. Au premier trimestre 2025, la croissance britannique a atteint 0,7 %, un chiffre meilleur que prévu. Les prévisions du FMI pour 2029 tablent sur une croissance de 1,3 %, comparable à celle de la France. La dette publique, à 103,8 % du PIB en 2025, reste inférieure à celle de la France (environ 115 %).
Ces chiffres montrent que l'économie britannique n'est pas en ruine, mais elle a perdu son dynamisme d'avant 2016. Le Royaume-Uni n'est plus le moteur économique qu'il était, et les gains escomptés par les partisans du Brexit — souveraineté retrouvée, accords commerciaux avantageux, régulation allégée — ne se sont pas matérialisés de manière convaincante. Comme le note l'Institut de recherche stratégique IRIS, le départ britannique a également modifié l'équilibre des pouvoirs au sein de l'UE, renforçant le poids des pays fondateurs comme la France et l'Allemagne.
Le désaveu populaire : la génération Z veut un retour dans l'UE
Le jugement de Barber sur l'instabilité politique est confirmé par l'évolution de l'opinion publique. Les sondages montrent un rejet croissant du Brexit, particulièrement marqué chez les jeunes.
Un clivage générationnel net
Selon un sondage YouGov réalisé en janvier 2025, seuls 30 % des Britanniques considèrent désormais le Brexit comme une décision favorable — le taux d'approbation le plus bas jamais enregistré. Une majorité de 55 % se déclare favorable à une réadhésion à l'Union européenne. Parmi ceux qui ont voté pour le Leave en 2016, 18 % estiment aujourd'hui que c'était une erreur. Seulement 11 % du public britannique considère le Brexit comme un succès.
Le clivage générationnel est frappant. Chez les 18-24 ans (la génération Z), 61 % voteraient pour une réadhésion à l'UE si un nouveau référendum était organisé, contre seulement 28 % pour le statu quo. À l'inverse, les plus de 55 ans restent majoritairement favorables au Brexit. Cette fracture reflète une différence de perspective : les jeunes, qui n'ont pas pu voter en 2016, subissent aujourd'hui les conséquences d'une décision prise par leurs aînés.
Une génération qui n'a pas eu son mot à dire
Cette situation pose une question démocratique fondamentale. Des millions de jeunes Britanniques ont grandi dans un pays qui a quitté l'UE sans qu'ils aient eu la possibilité de s'exprimer. Pour eux, le Brexit est un héritage imposé, non un choix. Leur aspiration à un nouveau référendum traduit une demande de réappropriation de leur avenir.
Ce phénomène n'est pas sans rappeler les mouvements de contestation chez les jeunes Français, qui se sentent exclus des décisions qui engagent leur avenir — qu'il s'agisse de la politique climatique, des réformes des retraites ou de l'intégration européenne. Le professeur Craig Calhoun, dans une analyse publiée par le Center for Populism Studies, souligne que le Brexit a révélé un regret profond au sein de la population britannique, une influence affaiblie sur la scène internationale et un recul démocratique accentué.

Les leçons du Brexit pour les jeunes Européens
Que peuvent tirer les jeunes Français, et plus largement les jeunes Européens, de cet échec britannique ?
Repenser le rapport à l'Union européenne
Le Brexit a montré que la sortie de l'UE n'est pas une solution magique aux problèmes nationaux. Les difficultés économiques, le déclin industriel, les inégalités sociales — tous ces problèmes persistent, voire s'aggravent, sans le cadre européen. Pour les jeunes Français tentés par un discours eurosceptique, l'exemple britannique est un avertissement.
Cela ne signifie pas pour autant que l'UE soit parfaite. Les critiques sur son fonctionnement, sa bureaucratie ou son déficit démocratique restent valables. Mais la réponse n'est pas la sortie, c'est la réforme de l'intérieur. Les jeunes générations ont tout à gagner à s'engager dans les institutions européennes, à voter aux élections européennes, à faire entendre leur voix.
La fragilité des démocraties face au populisme
L'instabilité politique post-Brexit illustre un phénomène plus large : la fragilité des démocraties face aux promesses simplistes des populismes. Le référendum de 2016 a été présenté comme un acte de libération nationale. En réalité, il a ouvert une période d'incertitude et de conflits internes qui dure depuis dix ans.
Pour les jeunes, la leçon est claire : les décisions politiques complexes ne se réduisent pas à des slogans. La souveraineté, l'identité nationale, l'indépendance — ces notions abstraites ont des conséquences concrètes sur l'emploi, les voyages, les études à l'étranger, les échanges culturels. Le Brexit a montré que l'évolution de l'idée de « nation » au cours de l'histoire peut prendre des tournants inattendus, et que la définition même de la souveraineté mérite d'être repensée à l'ère de la mondialisation.
La réponse des politiciens britanniques : entre déni et impuissance
Face au constat de Barber, la classe politique britannique peine à répondre. Keir Starmer, malgré sa victoire électorale, n'a pas réussi à redonner un cap clair au pays. Les travaillistes, qui avaient promis de « faire fonctionner le Brexit », se retrouvent pris dans les contradictions du départ.
Un récit national en crise
Le problème dépasse les individus. C'est tout le récit national britannique qui est en crise. Le Royaume-Uni s'est construit sur l'idée de sa singularité — une île fière, tournée vers le monde, capable de tracer sa propre voie. Le Brexit était l'expression ultime de cette vision. Mais la réalité a rattrapé le mythe : le pays est plus divisé, plus pauvre, moins influent qu'avant.
Les jeunes Britanniques, eux, ne se reconnaissent pas dans ce récit. Ils sont plus européens dans leurs pratiques quotidiennes — voyages, études, réseaux sociaux — que leurs aînés. Leur identité est multiple, connectée, transnationale. Le Brexit leur a imposé des frontières qu'ils n'avaient pas demandées.
Un miroir tendu à la France
Pour les jeunes Français, ce constat est un miroir. La France traverse elle aussi une crise de confiance dans ses institutions. Les taux d'abstention record chez les 18-25 ans, la défiance envers les partis traditionnels, l'attrait pour les discours extrêmes — tous ces signaux indiquent un malaise profond.
Mais la France a un avantage : elle reste dans l'UE. Elle peut peser sur les décisions européennes, bénéficier des fonds structurels, participer aux programmes d'échange comme Erasmus. Le Front républicain et vote utile : la réaction de l'électeur lambda face à l'instabilité montre que même dans un contexte de défiance, les électeurs français cherchent encore des solutions dans le cadre existant. Le défi est d'utiliser ces outils plutôt que de les rejeter.
Conclusion
Lionel Barber a posé un diagnostic brutal mais difficilement contestable : le Brexit a transformé le Royaume-Uni en une nation instable, dirigée par des politiciens médiocres. Les chiffres économiques, les sondages d'opinion, le turnover à Downing Street — tout confirme cette analyse. La génération Z britannique, qui n'a pas eu son mot à dire en 2016, paie aujourd'hui le prix de cette décision.
Pour les jeunes Français, l'enseignement est double. D'abord, l'Union européenne, malgré ses défauts, offre un cadre de stabilité et de coopération que rien ne remplace. Ensuite, la défiance envers la classe politique ne doit pas conduire à un rejet des institutions, mais à une exigence de renouvellement et de transparence. La médiocrité dénoncée par Barber n'est pas une fatalité. Elle est le résultat de choix politiques, de compromissions, de lâchetés. Elle peut être combattue par l'engagement, la vigilance et la participation.
Le Brexit restera dans l'histoire comme un avertissement : les décisions collectives, même prises démocratiquement, peuvent avoir des conséquences désastreuses si elles sont fondées sur des promesses irréalistes et des calculs à court terme. Aux jeunes générations d'en tirer les leçons.