Le 17 juillet 2026, la Cour d’appel du troisième circuit fédéral a rendu un arrêt qui fait trembler l’édifice législatif du contrôle des armes aux États-Unis. Siégeant en formation plénière (en banc), les juges ont déclaré, par 8 voix contre 4, que l’interdiction des fusils d’assaut et des chargeurs à grande capacité de l’État du New Jersey violait le Second Amendement de la Constitution américaine. Cette décision est une première historique : jamais une cour d’appel fédérale n’avait osé annuler une prohibition d’armes semi-automatiques au nom des droits constitutionnels des citoyens. Pour comprendre le séisme, il faut plonger dans les 186 pages de l’arrêt, dans le test juridique dit « Bruen », et dans les chiffres qui ont convaincu la majorité : 24 millions d’AR-15 et 100 millions de chargeurs de 30 coups en circulation légale sur le sol américain.

La troisième cour d’appel fédérale met en pièces la loi du New Jersey
L’affaire, qui oppose l’Association of New Jersey Rifle and Pistol Clubs (ANJRPC) et la Firearms Policy Coalition (FPC) à l’État du New Jersey, a connu un parcours judiciaire chaotique. Après des années de procédure, la cour d’appel a finalement tranché : les dispositions de la loi de 1990 qui criminalisent la possession de ce que l’État appelle des « armes à feu d’assaut » et des « chargeurs à grande capacité » (plus de 10 coups) sont inconstitutionnelles.
L’arrêt historique d’une cour divisée (8-4) : le camp conservateur l’emporte
Le vote de 8 contre 4 reflète les fractures profondes du système judiciaire américain. La majorité est composée de juges nommés par des présidents républicains, mais aussi de quelques rares nominations démocrates comme la juge Montgomery-Reeves, qui s’est jointe à l’opinion majoritaire. En face, la dissidence est menée par la juge Patty Shwartz, nommée par Barack Obama. Elle est rejointe par les juges Krause, Restrepo et Smith. Le camp conservateur l’a emporté en appliquant une lecture textualiste de la Constitution : si une arme est « en usage courant » parmi les citoyens respectueux des lois, elle est protégée par le Second Amendement, point final.
La juge Freeman, auteure de l’opinion majoritaire, a écrit que les interdictions pures et simples de catégories d’armes « en usage courant » ne trouvent aucun fondement dans la tradition de régulation de la Nation, même lorsqu’elles sont votées dans l’intention de réduire la violence armée. Elle cite directement l’arrêt Heller de 2008, qui a établi que le Second Amendement protège un droit individuel pour les « citoyens respectueux des lois » de posséder des armes à des fins légitimes, notamment l’autodéfense au domicile.
Le test de l’arme « en usage courant » : l’argument des 24 millions d’AR-15 comme joker juridique
Le cœur de l’arrêt repose sur le test établi par la Cour suprême dans District of Columbia v. Heller (2008) et New York State Rifle & Pistol Association v. Bruen (2022). Ce test impose aux États de démontrer que toute restriction à la possession d’armes est « cohérente avec la tradition historique de régulation des armes à feu de la Nation ». Pour la majorité, l’interdiction du New Jersey échoue à ce test.

Les juges s’appuient sur des chiffres précis : au moins 24 millions de fusils de type AR-15 sont détenus légalement par des Américains, et plus de 100 millions de chargeurs de 30 coups circulent dans le pays. Ces armes ne sont pas des curiosités de collection ou des pièces de musée ; elles sont devenues l’équipement standard des tireurs sportifs, des chasseurs et des citoyens soucieux de leur défense personnelle. Pour la majorité, cette ubiquité est la preuve irréfutable que ces armes sont « en usage courant » — un statut qui, selon Heller, les protège contre toute interdiction pure et simple.
La réaction immédiate de l’État : la procureure Davenport juge la décision « malheureuse et juridiquement erronée »
Jennifer Davenport n’a pas mâché ses mots. Dans un communiqué publié quelques heures après l’arrêt, elle a déclaré : « Les armes d’assaut et les chargeurs à grande capacité jouent un rôle dangereux dans l’épidémie moderne de fusillades de masse, et le New Jersey a agi de manière raisonnable et légale en les restreignant. Nous examinons nos options. » Elle a immédiatement pointé le circuit split — la contradiction entre la décision du troisième circuit et celles des quatrième et septième circuits, qui ont validé des interdictions similaires dans le Maryland et l’Illinois. Pour Davenport, cette divergence est la preuve que la loi du New Jersey n’est pas une aberration juridique, mais bien une politique publique légitime que la Cour suprême devra trancher.
La procureure générale par intérim, démocrate, a qualifié la décision d’« aussi malheureuse que juridiquement erronée ». Elle a souligné que toutes les autres cours d’appel fédérales ayant examiné des lois similaires les ont maintenues. Cette déclaration ouvre la voie à un pourvoi devant la Cour suprême, dont la session d’octobre 2026 s’annonce déjà explosive sur le dossier des armes.
De Stockton à Newark : les trente-six ans d’une interdiction désormais en sursis
Pour mesurer l’ampleur du choc, il faut remonter à l’origine de cette loi. Le New Jersey a interdit les fusils d’assaut en 1990, un an après un événement qui a traumatisé l’Amérique : la fusillade de l’école Cleveland à Stockton, en Californie. Cette loi est devenue un symbole pour les militants du contrôle des armes, un rempart que les défenseurs du Second Amendement n’avaient jamais réussi à briser. Jusqu’à aujourd’hui.
La fusillade de l’école Cleveland à Stockton (1989) : l’étincelle tragique qui a changé la loi
Le 17 janvier 1989, un homme armé d’un fusil semi-automatique de type AK-47 ouvre le feu dans la cour de l’école élémentaire Cleveland, à Stockton. Cinq enfants sont tués, trente-trois autres blessés. Le choc est national. En quelques mois, l’État de Californie adopte une loi interdisant les armes d’assaut. Le New Jersey suit en 1990, et le Congrès fédéral vote une interdiction similaire en 1994 (qui expirera en 2004). La loi du New Jersey est particulièrement stricte : elle criminalise la simple possession d’une arme définie comme « fusil d’assaut », avec des peines pouvant aller jusqu’à dix ans de prison et 150 000 dollars d’amende. Aucune licence civile n’est délivrée pour ces armes depuis 1990.

Trente-six ans de prohibition : comment le New Jersey est devenu un bastion du contrôle des armes
Pendant plus de trois décennies, le New Jersey a été un modèle pour les progressistes. La loi de 1990 est restée en vigueur sans être sérieusement menacée, malgré les contestations judiciaires répétées. Les tribunaux fédéraux avaient toujours validé la loi, jusqu’à ce que la Cour suprême change la donne avec l’arrêt Bruen en 2022. Ce revirement jurisprudentiel a ouvert une brèche dans laquelle les plaideurs pro-armes se sont engouffrés. Le New Jersey, bastion du contrôle des armes, est devenu le champ de bataille où la nouvelle doctrine constitutionnelle allait être testée.
Le juge Matey, dans une opinion concordante, a résumé la situation avec une ironie cinglante : « La législation au bazooka du New Jersey est désormais, comme lors des trois derniers passages devant cette cour, inconstitutionnelle. » Cette formule lapidaire rappelle que l’affaire n’en est pas à son premier round judiciaire : les plaignants avaient déjà saisi la cour à plusieurs reprises, sans succès jusqu’à l’arrêt Bruen.
Le poids des victimes et des familles : des années de combat anéanties par une décision de justice
Les organisations comme Moms Demand Action, qui milite pour des lois plus strictes depuis la fusillade de Sandy Hook en 2012, ont exprimé leur consternation. Lisa Winkler, bénévole de l’association, avait déclaré avant le jugement : « Les armes d’assaut et les chargeurs à grande capacité ont été utilisés dans certaines des fusillades de masse les plus meurtrières de notre pays. Ils ont le pouvoir de semer le chaos et de détruire des vies en quelques secondes. » L’annulation de la loi est vécue comme une trahison par les familles des victimes, qui voient s’effondrer trente-six ans de combat législatif.
Everytown Law, le cabinet d’avocats proches de l’association, avait déposé des mémoires d’amicus curiae en soutien à la loi du New Jersey. Bill Taylor, avocat d’Everytown Law, avait noté que six autres circuits fédéraux avaient maintenu des interdictions similaires après Bruen. Cet argument n’a pas suffi à convaincre la majorité du troisième circuit.
La juge Shwartz contre la majorité Freeman : les deux visions inconciliables du Second Amendement
L’arrêt du troisième circuit ne se contente pas de trancher un litige ; il expose au grand jour la fracture philosophique qui traverse le monde juridique américain. D’un côté, la majorité Freeman applique une lecture littérale et historique de la Constitution. De l’autre, la juge Shwartz défend une interprétation pragmatique, tenant compte des évolutions technologiques et des tragédies modernes.
« Une majorité qui ignore le danger des armes de guerre » : le réquisitoire de la juge Patty Shwartz
Dans sa dissidence cinglante, la juge Shwartz écrit que « le dispositif législatif du New Jersey est cohérent avec notre longue tradition nationale de régulation des armes particulièrement dangereuses ». Elle accuse la majorité d’ignorer les changements technologiques et les usages horrifiques que les législateurs du XVIIIe siècle ne pouvaient pas prévoir. Pour elle, les fusils d’assaut ne sont pas des « armes en usage courant » comme les pistolets de défense personnelle ; ce sont des outils de combat conçus pour tuer rapidement un grand nombre de personnes.
La dissidence invoque également la volonté démocratique : la loi a été votée par une large majorité de l’Assemblée législative du New Jersey et soutenue par plusieurs gouverneurs successifs. Shwartz écrit que « la majorité méprise la volonté démocratique et la jurisprudence de la Cour suprême, risquant des conséquences dangereuses pour le peuple du New Jersey ». Elle est rejointe par les juges Krause, Restrepo et Smith, qui ont chacun rédigé leurs propres opinions dissidentes.
Le circuit split : pourquoi le New Jersey est une anomalie judiciaire face aux arrêts du Maryland et de l’Illinois
L’argument le plus fort de l’État du New Jersey est le circuit split. Le quatrième circuit, dans l’affaire Bianchi v. Brown (août 2024), a maintenu l’interdiction des armes d’assaut du Maryland par 10 voix contre 5. Le septième circuit a fait de même pour l’Illinois. Ces cours ont estimé que les armes d’assaut sont « des armes de style militaire conçues pour des opérations de combat soutenues » et qu’elles ne sont donc pas protégées par le Second Amendement.
Le troisième circuit vient de dire exactement le contraire. Cette contradiction est le carburant qui va pousser la Cour suprême à intervenir. Sans elle, les citoyens du New Jersey, du Delaware et de la Pennsylvanie (États couverts par le troisième circuit) auraient des droits différents de ceux du Maryland et de l’Illinois. Une situation intenable pour une Constitution censée s’appliquer uniformément. La Cour suprême avait déjà refusé d’examiner l’affaire du Maryland en juin 2025, les juges Alito, Gorsuch et Thomas ayant voté pour accepter le pourvoi sans y parvenir. Cette fois, le circuit split rend l’intervention quasi inévitable.
Les juges Freeman et Matey : une interprétation littérale de la Constitution qui balaie les considérations de sécurité publique
La majorité ne nie pas les conséquences tragiques des fusillades de masse. Mais elle estime que ce n’est pas son rôle de les prendre en compte. Le juge Matey, dans une opinion concordante, écrit que « la législation au bazooka du New Jersey est désormais, comme lors des trois derniers passages devant cette cour, inconstitutionnelle ». Pour lui, la question est simple : si une arme est en usage courant parmi les citoyens respectueux des lois, le Second Amendement la protège. Les considérations de sécurité publique, aussi légitimes soient-elles, ne peuvent justifier une interdiction pure et simple. C’est au législateur, et non au juge, de trouver des solutions moins restrictives.
La juge Montgomery-Reeves, nommée par un président démocrate mais ralliée à la majorité, a écrit une opinion concordante distincte. Elle explique que son vote ne signifie pas qu’elle approuve les armes d’assaut, mais qu’elle applique la loi telle qu’elle est écrite. Cette position illustre la tension entre convictions personnelles et devoir judiciaire.
L’affaire du New Jersey arrive à la Cour suprême : le grand oral des armes d’assaut
La décision du troisième circuit ne marque pas la fin de l’histoire ; elle n’en est que le début. La Cour suprême des États-Unis, avec sa majorité conservatrice de six juges contre trois, doit déjà examiner les lois du Connecticut et de l’Illinois lors de la session 2026-2027 qui s’ouvre en octobre 2026. L’arrêt du New Jersey vient s’ajouter à un dossier déjà brûlant.
Connecticut, Illinois, New Jersey : trois lois dans le collimateur de la Cour suprême à partir d’octobre 2026

Le calendrier judiciaire est serré. La Cour suprême a accepté en juin 2026 de se saisir des affaires du Connecticut (loi post-Sandy Hook, qui interdit les armes semi-automatiques depuis 2013) et de l’Illinois (Protect Illinois Communities Act, voté en 2023 après la fusillade de Highland Park). L’État du New Jersey va très probablement demander un sursis et un pourvoi qui sera joint aux deux autres. Jamais la question des armes d’assaut n’a été aussi proche d’une décision définitive au niveau fédéral.
Les juges devront répondre à une question simple mais explosive : une interdiction pure et simple des fusils semi-automatiques est-elle compatible avec le Second Amendement ? La fusillade de Sandy Hook, qui a coûté la vie à 20 enfants et 6 adultes en 2012, est citée comme contexte de la loi du Connecticut. Les plaideurs pro-armes estiment que la tragédie ne justifie pas une violation de la Constitution.
Le précédent Bruen (2022) au cœur du débat : l’administration Biden et les États doivent-ils craindre un nouveau coup de tonnerre ?
L’arrêt Bruen de 2022 a imposé un test historique strict. Mais le juge Kavanaugh, dans une opinion concordante à l’époque, avait tempéré la portée de la décision en écrivant que « rien dans l’opinion de la Cour ne doit être interprété comme mettant en cause les lois existantes sur les armes à feu qui sont de bon sens ». Cette phrase est devenue le champ de bataille juridique. Les États estiment que leurs interdictions d’armes d’assaut sont précisément ce genre de « régulations de bon sens ». Les plaideurs pro-armes rétorquent que Bruen ne laisse aucune place à une interdiction totale d’une catégorie d’armes en usage courant.
La Cour suprême va devoir trancher. Si elle confirme la logique du troisième circuit, les interdictions d’armes d’assaut dans huit États (Californie, New York, Connecticut, Maryland, Illinois, Massachusetts, Hawaï, Washington) pourraient être annulées les unes après les autres. Si elle les invalide, le précédent Bruen serait considérablement affaibli, et les États conserveraient une marge de manœuvre pour réguler les armes semi-automatiques.
Les plaideurs jubilent (NRA, FPC) pendant que les associations de victimes appellent à la mobilisation
John Commerford, directeur exécutif de la NRA-ILA (la branche législative de la National Rifle Association), a qualifié la décision de « victoire historique ». Scott Bach, directeur exécutif de l’ANJRPC, a déclaré : « Cette décision marque le début d’une ère très différente — les législateurs du New Jersey ont eu les mains libres pendant des décennies et pouvaient voter ce qu’ils voulaient sans aucune responsabilité. Cette époque est terminée. » Brandon Combs, président de la Firearms Policy Coalition, a parlé d’« un nouveau coup dévastateur porté à la guerre autoritaire contre les propriétaires d’armes ».
En face, les associations de victimes appellent à une mobilisation massive pour faire pression sur la Cour suprême. Le combat judiciaire n’est pas fini. Les familles des victimes de Sandy Hook, de Parkland et d’Uvalde voient dans cette décision une menace existentielle pour les lois de contrôle des armes qu’elles ont passées des années à défendre.
L’impasse américaine : que pèse une interdiction face à 24 millions d’AR-15 en circulation ?
Au-delà du débat juridique, une question plus pragmatique se pose : une interdiction des armes d’assaut a-t-elle un sens dans un pays où ces armes se comptent par millions ? Le prisme économique et politique permet de sortir du pur conflit constitutionnel pour examiner les conséquences concrètes.
Le prix d’une interdiction : des millions de dollars de frais de justice pour une loi désormais vide
Défendre la loi du New Jersey devant les tribunaux a coûté des millions de dollars aux contribuables de l’État. Depuis 1990, l’État a dû payer des équipes d’avocats, des expertises, des frais de procédure. Et tout cela pour aboutir à une annulation. Le coût d’opportunité est immense : ces millions auraient pu être investis dans des programmes de prévention de la violence, dans la sécurisation des écoles, ou dans le renforcement des forces de l’ordre.
La question se pose désormais pour le pourvoi devant la Cour suprême : combien l’État est-il prêt à dépenser pour défendre une loi que la plus haute juridiction pourrait annuler définitivement ? Les contribuables du New Jersey, qui financent déjà l’un des systèmes fiscaux les plus lourds du pays, pourraient légitimement s’interroger sur la pertinence de cette dépense.
Marché noir et frontières poreuses : l’échec du fédéralisme face à l’ubiquité des armes standard (AR-15)
Même si la loi du New Jersey avait survécu, son efficacité pratique aurait été limitée. Les fusils d’assaut ne sont pas interdits dans les États voisins comme la Pennsylvanie ou le Delaware. Le marché noir et le trafic interétatique sont massifs. Un habitant du New Jersey peut traverser la frontière, acheter un AR-15 en Pennsylvanie, et le ramener illégalement chez lui. Les contrôles aux frontières des États sont quasi inexistants.
L’affaire du trafic d’armes dans le Lot, où un couple a été écroué après la saisie de fusils d’assaut et de stupéfiants, illustre la difficulté de contrôler ces armes même dans des pays aux frontières plus hermétiques. Aux États-Unis, l’ubiquité de l’AR-15 rend toute interdiction locale largement inefficace. Les données de la majorité — 24 millions d’AR-15 et 100 millions de chargeurs de 30 coups — montrent que le problème est structurel : on ne peut pas interdire ce qui est déjà partout.
Fusils d’assaut vs armes de poing : que disent réellement les statistiques des fusillades de masse ?
Il est important de remettre les chiffres en perspective. Les fusils d’assaut sont médiatisés dans les tueries de masse (Sandy Hook, Las Vegas, Parkland, Uvalde) parce qu’ils permettent de tuer un grand nombre de personnes en très peu de temps. Leur pouvoir de nuisance dans ces événements est disproportionné. Mais ils représentent une fraction des homicides par arme à feu aux États-Unis.
La grande majorité des morts par balle sont causées par des armes de poing, souvent dans des contextes de criminalité urbaine, de violence domestique ou de suicide. Cette donnée interroge l’efficacité d’une interdiction ciblée sur les seuls fusils d’assaut. Si l’objectif est de réduire le nombre total de morts par arme à feu, une politique plus large, incluant les armes de poing, serait plus efficace. Mais une telle politique est politiquement et constitutionnellement impensable aux États-Unis, où le droit de posséder un pistolet pour l’autodéfense est au cœur du Second Amendement.
Pourquoi la France regarde cette décision avec stupéfaction
Pour un public français, la décision du troisième circuit est presque incompréhensible. Comment une loi de sécurité publique, votée après une fusillade qui a tué cinq enfants, peut-elle être annulée par des juges au nom d’un texte vieux de plus de deux siècles ? La réponse tient dans les différences fondamentales entre les systèmes juridiques français et américain.
Le choc des cultures juridiques : le Second Amendement n’existe pas en droit français
En France, le droit de posséder une arme n’est pas un droit constitutionnel individuel. Les armes de catégorie A, qui incluent les fusils d’assaut et les armes de guerre, sont quasi-interdites. Un simple citoyen ne peut pas acheter un AR-15 légalement, sauf dérogation très rare. La décision du troisième circuit provoque donc un décalage cognitif : comment une loi qui interdit des armes de guerre peut-elle être jugée « inconstitutionnelle » ?
La réponse est que la Constitution américaine, contrairement à la française, protège explicitement le droit de posséder des armes. Ce droit a été interprété par la Cour suprême comme un droit individuel, et non collectif. Les juges ne se demandent pas si une loi est bonne ou mauvaise ; ils se demandent si elle est conforme à un texte écrit en 1791. La France, qui a aboli la peine de mort et interdit les châtiments corporels, n’a pas ce type de débat constitutionnel sur les armes.
Le gouvernement des juges : quand le pouvoir judiciaire paralyse le pouvoir législatif
Cette décision est un exemple parfait de ce que les critiques appellent le « gouvernement des juges ». Neuf juges fédéraux, nommés à vie et sans contrôle démocratique direct, viennent d’annuler une loi votée par l’Assemblée législative du New Jersey et signée par son gouverneur. Cette loi était en vigueur depuis trente-six ans et avait été soutenue par une majorité d’élus de tous bords. Pourtant, les juges estiment que le législateur a outrepassé ses droits.
Ce phénomène n’est pas nouveau : la Cour suprême a déjà annulé des lois sur l’avortement, le mariage homosexuel ou la peine de mort. Mais dans le cas des armes, le contraste est saisissant entre la rigidité constitutionnelle américaine et la flexibilité législative des démocraties européennes. Un article récent sur le site Actualités explore cette question en profondeur sous le titre « Juges et politiques : est-ce vraiment le “gouvernement des juges” ? ».
Et si la Cour suprême enterrait définitivement tout espoir d’interdire les armes d’assaut aux États-Unis ?
La conclusion est ouverte, mais le scénario le plus probable est pessimiste pour les partisans du contrôle des armes. Si la Cour suprême valide la logique du troisième circuit, aucune interdiction d’armes « en usage courant » ne sera constitutionnelle. Cela signerait la fin d’un cycle législatif de trente ans ouvert par la fusillade de Stockton. Les États qui ont interdit les armes d’assaut (Californie, New York, Connecticut, Maryland, Illinois, Massachusetts, Hawaï, Washington) verraient leurs lois annulées les unes après les autres.
Le juge Kavanaugh, dont le vote sera probablement décisif, a déjà indiqué en 2022 que Bruen ne remettait pas en cause les « régulations de bon sens ». Mais la question est de savoir si une interdiction totale d’une catégorie d’armes entre dans cette catégorie. Les plaideurs pro-armes estiment que non. Les États estiment que oui. La Cour suprême devra trancher.
Conclusion
La décision du troisième circuit du 17 juillet 2026 marque un tournant dans l’histoire du contrôle des armes aux États-Unis. Pour la première fois, une cour d’appel fédérale a annulé une interdiction des fusils d’assaut au nom du Second Amendement, créant une contradiction juridique avec les décisions d’autres circuits. Cette situation, connue sous le nom de circuit split, rend l’intervention de la Cour suprême quasi certaine lors de la session qui s’ouvre en octobre 2026.
Les arguments des deux camps sont solidement étayés. La majorité Freeman s’appuie sur des chiffres concrets — 24 millions d’AR-15, 100 millions de chargeurs de 30 coups — pour démontrer que ces armes sont « en usage courant » et donc protégées par la Constitution. La dissidence Shwartz invoque la tradition historique de régulation des armes dangereuses et la volonté démocratique du peuple du New Jersey. Les deux lectures du Second Amendement sont inconciliables.
Au-delà du débat juridique, une question plus fondamentale se pose : une nation fondée sur une Constitution du XVIIIe siècle peut-elle réguler efficacement les armes du XXIe siècle ? La réponse, pour l’instant, semble être non. Les juges ont parlé. Reste à voir si la Cour suprême confirmera ou infirmera leur verdict. Quoi qu’il arrive, cette décision restera dans les livres d’histoire comme le moment où le contrôle des armes d’assaut a vacillé sur ses bases constitutionnelles.