Un survivant tenant un gilet de presse devant les décombres de la structure visée par la frappe israélienne au Liban.
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Journalistes tués au Liban par Israël : frappe à Hasbaya et analyse

Au Liban comme à Gaza, le gilet presse est devenu une cible mortelle. Entre bombes JDAM et délégitimation systématique, l'élimination des témoins se normalise en pleine impunité.

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Dans la nuit du 25 octobre 2024, trois journalistes ont été tués dans leur sommeil par une frappe aérienne israélienne dans le sud du Liban. Leurs véhicules portaient le marquage « Press », visible de jour comme de nuit. Cet événement n'est ni une erreur ni un accident isolé : il s'inscrit dans une dynamique documentée de neutralisation des témoins oculaires dans les zones de conflit. De Gaza au Liban, le gilet censé protéger devient un identifiant de cible. Cet article retrace les faits, remonte la chaîne de responsabilité et examine les conséquences d'une normalisation terrifiante.

Un survivant tenant un gilet de presse devant les décombres de la structure visée par la frappe israélienne au Liban.
Un survivant tenant un gilet de presse devant les décombres de la structure visée par la frappe israélienne au Liban. — (source)

Hasbaya : la frappe israélienne qui a tué trois journalistes

À 3 h 19 du matin, le silence de Hasbaya est déchiré par le sifflement d'un chasseur israélien. Deux bombes s'abattent sur un chalet du Hasbaya Village Club Resort, un complexe touristique situé à environ cinquante kilomètres au sud de Beyrouth. À l'intérieur, des hommes dorment. Ils ne sont pas des combattants. Ils sont dix-huit journalistes, représentant huit médias différents, qui ont choisi cet endroit pour sa relative quiétude. Quand les secours arrivent, ils découvrent trois corps sans vie et au moins sept blessés graves. Parmi les décombres, des caméras écrasées, des câbles arrachés et des voitures calcinées portant encore, en lettres blanches, le mot « Press ». Cette scène, rapportée par Le Monde et Al Jazeera, marque un moment de bascule dans la guerre menée par Israël au Liban. Pour les habitants du sud du Liban, qui ont déjà connu des épisodes d'évacuation massive et de chaos, cette frappe est un rappel brutal que la violence n'épargne aucun lieu, même ceux théoriquement protégés par le droit international.

Ghassan, Mohammad, Wissam : trois parcours effacés en une nuit

Ghassan Najjar était caméraman pour la chaîne Al-Mayadeen. Mohammad Reda était ingénieur de radiodiffusion pour le même média. Wissam Qassem était vidéojournaliste pour Al-Manar. Trois hommes, trois métiers complémentaires de l'information, trois vies effacées en une fraction de seconde. Al-Mayadeen est une chaîne libanaise d'obédience pro-iranienne, souvent critique envers Israël. Al-Manar est la chaîne de télévision du Hezbollah, le mouvement chiite libanais classé comme organisation terroriste par plusieurs pays occidentaux. Ces affiliations médiatiques, loin de justifier quoi que ce soit, éclairent la rhétorique israélienne qui suivra la frappe. Car c'est précisément en invoquant la proximité de ces médias avec le Hezbollah qu'Israël tentera, implicitement, de brouiller la frontière entre journaliste et combattant. Ghassan Najjar laissait derrière lui un fils de trois ans et demi. Sa femme, Sana, a déclaré au Guardian que son mari n'avait « jamais eu de fusil, pas même pour chasser », et que « son arme, c'était sa caméra ».

Image satellite de la frontière libano-israélienne localisant la position des journalistes et les zones de combat.
SUV noir gravement endommagé par la frappe ayant tué trois journalistes au Liban, avec deux hommes à proximité et une pancarte en arabe en arrière-plan. — (source)

Un chalet de journalistes, pas un bunker militaire

Hasbaya n'est pas une ville de première ligne. À cinquante kilomètres de Beyrouth, dans une zone qui n'était pas sous ordre d'évacuation israélien, la localité vivait relativement au calme au moment des faits. Aucun combat n'avait eu lieu dans les heures précédant la frappe, ni même dans les jours précédents. Le Hasbaya Village Club Resort est un complexe de chalets touristiques, pas une installation fortifiée. Les dix-huit journalistes qui y logeaient venaient de huit médias différents, ce qui exclut d'emblée la thèse d'une réunion secrète de combattants. Le bâtiment visé était un lieu de repos, pas un poste de commandement. Cette précision est essentielle : dans la chaleur d'une bataille, des erreurs tragiques peuvent survenir. Mais à Hasbaya, il n'y avait pas de bataille. Il n'y avait que des hommes qui dormaient, après une journée de travail, dans un chalet où seules les voitures stationnées dehors trahissaient leur profession.

Hasbaya, localité du sud du Liban où trois journalistes ont été tués par une frappe israélienne le 25 octobre 2024

Gilet presse ciblé au Liban : les preuves d'une frappe délibérée

Quand les premiers secours arrivent sur les lieux, un détail saisissant s'impose à eux : les véhicules incendiés portent encore, de manière parfaitement lisible, le marquage « Press ». Ce ne sont pas des traces effacées par les flammes, mais des inscriptions conçues pour résister aux conditions de terrain, peintes en blanc sur des véhicules de couleur claire ou foncée selon les standards internationaux de protection de la presse. Ce constat visuel, largement diffusé dans les médias internationaux, constitue l'un des éléments les plus accablants de l'affaire. Comment un pilote ou un système de ciblage peut-il manquer un tel marquage ? Comment une armée dotée de capacités de surveillance de pointe peut-elle prétendre à l'erreur face à des indices aussi évidents ? Les réponses apportées par les autorités israéliennes, ou plutôt leur absence, ne font que renforcer la conviction des observateurs internationaux. Comme le souligne le bilan annuel sur les 129 journalistes tués en 2025, un record alarmant pour la liberté de la presse, les mécanismes de protection de la presse se délitent dans les conflits contemporains.

Des marquages « Press » visibles malgré les flammes

Les images prises après la frappe, publiées par plusieurs agences de presse, montrent au moins deux véhicules détruits dont les inscriptions « Press » restent clairement discernables. Ces marquages ne sont pas des autocollants improvisés : ils suivent les normes établies par les organisations de presse internationales pour être identifiables depuis le sol comme depuis les airs. Le but est simple — permettre à toute partie au conflit de distinguer un véhicule de presse de tout autre véhicule, militaire ou civil. Dans le cas de Hasbaya, ces marquages ont même joué un rôle paradoxal. Hassan Hattit, l'un des journalistes blessés dans l'attaque, a raconté que ce sont précisément les voitures garées le long des habitations qui ont servi de repère aux secours pour localiser les survivants. Une ironie cruelle : le signe censé les protéger a peut-être aussi permis de les retrouver sous les décombres, tout comme il a pu permettre de les identifier comme cibles.

Le SUV vert portant la mention 'PRESS' détruit par une frappe israélienne ayant tué trois journalistes dans le sud du Liban.
Image satellite de la frontière libano-israélienne localisant la position des journalistes et les zones de combat. — (source)

Le silence de l'armée israélienne comme réponse

Dans les heures qui ont suivi la frappe, l'armée israélienne a d'abord déclaré avoir visé une « structure militaire du Hezbollah » où se trouvaient « des terroristes ». Puis, face à la multiplication des témoignages et des preuves photographiques montrant que des journalistes avaient été tués, elle a indiqué que l'incident faisait « l'objet d'un examen ». Depuis lors, plus rien. Aucune justification détaillée, aucune preuve de la présence militaire alléguée, aucun suivi de cet « examen » annoncé. Ce silence contraste fortement avec la communication habituelle de l'IDF, qui intervient généralement très rapidement sur les réseaux sociaux pour justifier ses frappes. Le ministre libanais de l'Information, Ziad Makary, a qualifié l'attaque de « crime de guerre » et parlé d'un « assassinat après surveillance et repérage avec préméditation et planification ». Reporters sans frontières a pour sa part utilisé l'expression « frappe ciblée contre la presse et donc crime de guerre ». Le silence israélien, dans ce contexte, n'est pas une simple absence de réponse. Il est une réponse en soi.

Bombes JDAM américaines : l'arme utilisée contre les journalistes du Liban

L'enquête menée par le Guardian, relayée par Human Rights Watch et l'Aurdip, a permis d'identifier les restes de munitions retrouvés sur le site de la frappe. Les fragments recueillis sont compatibles avec des composants fabriqués par deux entreprises américaines : Boeing et Woodard. Plus précisément, il s'agirait d'une bombe équipée d'un kit de guidage JDAM, acronyme de Joint Direct Attack Munition. Ce détail technique n'est pas anodin. Il signifie que les États-Unis, principal fournisseur d'armes d'Israël, ont fourni l'arme exacte utilisée pour tuer trois journalistes endormis dans un chalet touristique. La chaîne de responsabilité matérielle ne s'arrête pas aux frontières israéliennes.

Le JDAM : une arme de précision qui ne laisse pas de place au hasard

Le kit JDAM est un système de guidage GPS et inertiel qui transforme une bombe « dumb » — c'est-à-dire non guidée, larguée à l'aveugle — en une arme de précision capable de frapper une cible avec une marge d'erreur de quelques mètres. Ce n'est pas une arme de zone destinée à raser un quartier. C'est un instrument chirurgical, conçu pour atteindre un point précis identifié par des coordonnées GPS. Son utilisation à Hasbaya pose une question redoutable : si le ciblage était erroné, comment une arme de précision a-t-elle pu frapper un bâtiment occupé par des journalistes identifiés comme tels ? Et si le ciblage était correct, cela signifie que le bâtiment a été délibérément choisi. Dans les deux scénarios, la thèse de l'accident fortuit s'effondre. Le JDAM ne laisse pas de place au hasard. Il exige une cible préalablement définie, des coordonnées entrées dans un système, une validation par une chaîne de commandement. Chaque étape suppose une décision humaine consciente.

Fragment de bombe équipée d'un kit de guidage américain, utilisé lors de la frappe contre des journalistes au Liban.
Le SUV vert portant la mention 'PRESS' détruit par une frappe israélienne ayant tué trois journalistes dans le sud du Liban. — (source)

La responsabilité américaine selon le droit interne

La législation américaine contient une disposition claire : si un pays bénéficiaire d'aide militaire utilise les armes fournies pour commettre un crime de guerre, cette aide doit être suspendue. C'est ce que rappelle l'Aurdip dans son analyse de l'affaire. Le problème, c'est que cette disposition n'a jamais été appliquée à Israël, malgré des preuves récurrentes de l'utilisation de munitions américaines dans des frappes suspectées de crimes de guerre, tant à Gaza qu'au Liban. L'aide militaire américaine à Israël se chiffre en milliards de dollars par an et a continué de couler sans interruption notable depuis le début des opérations à Gaza en octobre 2023. Le JDAM retrouvé à Hasbaya est ainsi le chaînon manquant entre une bombe larguée par un avion israélien et une politique d'approvisionnement américaine qui, par son inertie, se retrouve complice des conséquences.

Journalistes tués au Liban : un crime de guerre selon le droit international

Human Rights Watch a qualifié l'attaque de Hasbaya de « crime de guerre apparent » et d'attaque délibérée contre des civils. Cette formulation, apparemment prudente, porte en réalité une charge juridique considérable. L'adjectif « apparent » ne traduit pas un doute sur la réalité des faits, mais l'absence d'une juridiction compétente ayant formellement établi la culpabilité. Sur le fond, l'organisation est catégorique : les éléments recueillis pointent vers une violation caractérisée du droit international humanitaire. Les textes qui protègent les journalistes en temps de guerre existent. Le problème n'est pas juridique. Il est politique.

Journaliste civil : un statut que les armes ne respectent plus

Les Conventions de Genève de 1949 et leur Protocole additionnel I, rappelés par le Conseil de l'Europe, établissent un principe fondamental : les journalistes sont des civils. Ils ne peuvent être attaqués tant qu'ils ne participent pas directement aux hostilités. Ce statut protège le journaliste indépendant comme le reporter employé par un média d'État, le correspondant occidental comme le cameraman d'une chaîne locale. Le biais présumé d'un média, sa ligne éditoriale, sa proximité avec un acteur politique — aucun de ces éléments ne suffit, en droit, à priver ses employés de leur protection de civils. Human Rights Watch le souligne explicitement : même si l'adversaire considère un média comme un outil de propagande, cela ne justifie en aucun cas de cibler ses journalistes. Le droit est clair. C'est son application qui fait défaut.

De la qualification à la sanction : le trou noir de l'impunité

Qualifier un acte de crime de guerre est une chose. Le poursuivre en est une autre. Et c'est ici que le droit international bute sur un mur politique. Israël ne reconnaît pas la compétence de la Cour pénale internationale. Le Conseil de sécurité de l'ONU, où les États-Unis disposent d'un droit de veto, n'a jamais adopté de résolution contraignante visant à enquêter sur les violations commises par Israël. Les mécanismes de juridiction universelle existent dans certains pays européens, mais leur mise en œuvre est lente, complexe et soumise à des pressions diplomatiques considérables. Le résultat est un trou noir de l'impunité : des crimes qualifiés comme tels par des organisations internationales reconnues, mais qui ne donnent lieu à aucune procédure judiciaire effective. À Hasbaya comme à Gaza, la chaîne qui relie le crime à la sanction est brisée dès son premier maillon.

De Gaza au Liban : 210 journalistes tués et un gilet devenu piège mortel

Ce qui s'est passé à Hasbaya ne peut se comprendre qu'en l'inscrivant dans un tableau plus vaste. La guerre déclenchée après les attaques du 7 octobre 2023 est devenue, en moins de deux ans, le conflit le plus meurtrier pour les journalistes au XXIe siècle. Selon les chiffres compilés à l'avril 2025, 210 journalistes palestiniens ont été tués par les frappes israéliennes à Gaza. Ce nombre dépasse, en dix-huit mois, le total des journalistes morts pendant les deux guerres mondiales et cinq autres conflits majeurs du XXe et XXIe siècle, selon un rapport de l'université Brown. L'enquête menée par la plateforme Forbidden Stories et Le Monde suggère qu'une partie de ces frappes était délibérée. La phrase des journalistes palestiniens, reprise par le quotidien français, résume l'horreur d'une nouvelle réalité : « Le gilet presse nous met désormais en danger. » Hasbaya est le prolongement géographique d'une méthode éprouvée à Gaza. Ce phénomène s'inscrit dans la tendance plus large analysée dans 129 journalistes tués en 2025 : analyse du record et responsabilités.

72 % des journalistes tués au monde en 2024 l'ont été au Proche-Orient

Les statistiques du Comité pour la protection des journalistes donnent la mesure de la concentration exceptionnelle de la violence contre la presse dans cette région. En 2023, les journalistes palestiniens morts représentaient 75 % de l'ensemble des journalistes tués dans le monde. En 2024, ce chiffre est resté à 72 %. Autrement dit, près de trois journalistes sur quatre tués dans l'exercice de leurs fonctions l'ont été au Proche-Orient, et presque exclusivement à Gaza. Le CPJ n'hésite pas à qualifier la guerre de Gaza de « plus meurtrière pour les journalistes que toute autre guerre précédente ». Ces proportions sont sans équivalent dans l'histoire contemporaine du journalisme de guerre. Elles traduisent non pas l'intensité d'un conflit, mais la systématicité d'une violence dirigée spécifiquement contre ceux qui documentent ce conflit.

Tell Al-Zaatar, Jabaliya : quand filmer devient un acte fatal

Le 22 janvier 2024, quatre journalistes palestiniens — Emad Ghaboun, Mahmoud Sabbah, Mahmoud Shalha et Anas Al-Sharif — se trouvent sur la petite colline de Tell Al-Zaatar, dans l'est du camp de Jabaliya, au nord de Gaza. Cet endroit est connu des reporters de la région : c'est l'un des rares points où la couverture réseau permet d'envoyer des images vers l'extérieur ou de réaliser des directs. Vers 14 heures, une frappe les touche. L'endroit est à découvert, presque désert. Anas Al-Sharif, reporter pour Al-Jazira, porte un gilet presse bleu. Légèrement blessé au dos, il témoigne : « Le missile a frappé en plein sur l'endroit où se trouvait notre groupe. Il est clair que nous avons été attaqués parce que nous sommes journalistes. » La similitude avec Hasbaya est frappante : des professionnels identifiables, dans une zone calme ou à découvert, frappés avec une précision qui exclut l'aléa. Filmer est devenu un acte fatal. !PROTECTED_13

Comment Israël discrédite les journalistes avant de les frapper

Derrière les bombes, il y a un travail de préparation de l'opinion. Selon des informations relayées par plusieurs sources, une unité du renseignement militaire israélien surnommée « cellule de légitimation » est chargée de rassembler des dossiers visant à établir des liens entre des journalistes palestiniens et le Hamas. Le but n'est pas de mener une enquête judiciaire, mais de produire des éléments de dénigrement permettant de justifier a posteriori des assassinats. Ce mécanisme ne se contente pas d'accompagner la violence : il la rend socialement acceptable en brouillant la frontière entre le métier de journaliste et l'activité de combattant.

Du journaliste au « terroriste » : une accusation sans procès

Le fonctionnement de cette cellule est révélateur. Les accusations de liens avec le Hamas ou le Hezbollah sont lancées publiquement sans que soient produites les preuves qui permettraient un examen contradictoire. Aucun des journalistes visés n'a jamais été jugé, ni même inculpé dans le cadre d'une procédure judiciaire. L'accusation remplace le procès. Le communiqué de presse remplace le verdict. Et dans l'imaginaire d'une partie de l'opinion publique israélienne et internationale, le journaliste bascule dans la catégorie du « terroriste » sans que personne n'ait vérifié la solidité du dossier. Cette technique de délégitimation préalable est d'autant plus efficace qu'elle s'inscrit dans une rhétorique plus large qui présente toute critique d'Israël comme une forme de soutien au terrorisme. Le journaliste devient un ennemi par association.

« On couvre la guerre, on n'en est pas complices » : la réponse des reporters

Face à cette machine de délégitimation, les journalistes sur le terrain défendent une position claire, relayée par Reporters sans frontières : couvrir un acteur armé ne revient pas à le soutenir. Filmer les opérations du Hezbollah au Liban ou du Hamas à Gaza est un acte journalistique, pas un acte d'allégeance. Les correspondants de guerre couvrent toutes les parties d'un conflit, y compris celles que leur propre pays considère comme ennemies. C'est la définition même de leur métier. La rhétorique de la culpabilité par association vise à dissoudre cette distinction essentielle, et par là même, à retirer aux journalistes la protection que leur confère le droit international. Si couvrir le Hezbollah fait de vous un complice du Hezbollah, alors plus aucun journaliste n'est civil. Et si plus aucun journaliste n'est civil, alors plus aucun journaliste n'est protégé. La logique est implacable — et meurtrière.

RSF, CPJ, CICR : des condamnations sans conséquence pour les journalistes tués

Face à cette spirale, les organisations de défense de la presse multiplient les déclarations. Jonathan Dagher, responsable Moyen-Orient de Reporters sans frontières, parle d'une « tragédie, une catastrophe pour le journalisme » et de « frappe ciblée ». La présidente du Comité international de la Croix-Rouge, Mirjana Spoljaric, rappelle que « la protection des journalistes en temps de guerre est extrêmement importante et doit être maintenue et respectée ». Le CPJ, de son côté, qualifie la guerre de Gaza de conflit le plus meurtrier pour la profession. Les mots sont forts. Les intentions sont louables. Mais à l'épreuve des faits, le constat est accablant : aucune de ces déclarations n'a empêché la frappe suivante.

Des condamnations qui ne produisent aucun effet concret

L'écart entre la gravité des déclarations institutionnelles et leur incapacité à produire le moindre effet concret est le symptôme le plus inquiétant de la situation actuelle. RSF a déposé des plaintes. Le CICR rappelle le droit. Le CPJ documente les morts. Mais les frappes continuent. Les journalistes continuent de mourir. Ce décalage n'est pas un échec temporaire : il est structurel. Les mécanismes internationaux de protection des journalistes reposent sur la bonne foi des belligérants et sur la capacité de la communauté internationale à sanctionner les violations. Quand l'un des belligérants ignore systématiquement les rappels au droit, et quand la communauté internationale refuse d'utiliser les leviers dont elle dispose — embargo sur les armes, sanctions diplomatiques, saisine de juridictions internationales —, les condamnations deviennent un rituel sans conséquence. Les gardiens de la liberté de presse sont réduits au rôle de témoins impuissants d'un effondrement qu'ils dénoncent sans pouvoir l'arrêter.

Tuer les témoins : quand la guerre moderne efface ses propres images

Pourquoi tuer des dormeurs ? Pourquoi viser des hommes dont la seule fonction est de filmer, d'enregistrer, de transmettre ? La réponse est peut-être dans la question elle-même. Dans une guerre où l'opinion publique mondiale est un enjeu stratégique central, où chaque image de destruction alimente les campagnes de solidarité et les pressions diplomatiques, l'élimination des caméras n'est pas un dommage collatéral. C'est un objectif en soi. Le marquage « Press », conçu pour protéger, est devenu un identifiant de cible. Il signale à ceux qui veulent effacer les images où se trouvent ceux qui les produisent. À Hasbaya comme à Tell Al-Zaatar, les victimes étaient des hommes dont le travail consistait précisément à rendre la guerre visible. Les tuer, c'est rendre la guerre invisible.

Conclusion

La frappe de Hasbaya, dans la nuit du 25 octobre 2024, résume à elle seule le paradoxe mortel qui caractérise cette guerre : des journalistes identifiés comme tels, abrités dans un lieu connu, protégés par des marquages internationaux, tués par une arme de précision fournie par un allié occidental, dans une zone calme, sans qu'aucune justification crédible ne soit avancée. Le gilet presse, symbole universel de la protection des reporters, est devenu un élément de ciblage. La communauté internationale, par son inaction répétée, est en train d'accepter un précédent dangereux : la neutralisation des témoins comme paramètre normal des opérations militaires. Accepter cette norme, c'est accepter que les guerres se déroulent à huis clos, sans caméras, sans reporters, sans comptes rendus indépendants. C'est exactement ce que les bombardements visent à produire. Et c'est ce que notre silence, collectif, est en train de permettre.

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Questions fréquentes

Qui sont les journalistes tués à Hasbaya ?

Ghassan Najjar et Mohammad Reda, respectivement caméraman et ingénieur pour Al-Mayadeen, ainsi que Wissam Qassem, vidéojournaliste pour Al-Manar. Ils ont été tués dans leur sommeil lors d'une frappe aérienne israélienne le 25 octobre 2024.

Pourquoi parle-t-on de ciblage délibéré ?

Les véhicules des journalistes portaient un marquage « Press » clairement visible et l'attaque a été menée avec une bombe de précision JDAM sur un chalet isolé. Aucune preuve d'infrastructure militaire n'a été trouvée sur place par les enquêteurs du Guardian.

Quel rôle joue la cellule de légitimation ?

Cette unité du renseignement militaire israélien rassemble des dossiers pour établir des liens entre les journalistes et le Hamas ou le Hezbollah. Elle vise à discréditer les reporters avant de les frapper, brouillant ainsi la frontière entre civil et combattant.

Quelle est la responsabilité des États-Unis ?

Les munitions utilisées lors de la frappe de Hasbaya étaient des bombes JDAM fabriquées par des entreprises américaines. Selon la législation américaine, l'aide militaire doit être suspendue si ces armes servent à commettre des crimes de guerre, ce qui n'a jamais été appliqué à Israël.

Pourquoi aucune sanction n'est-elle appliquée ?

Israël ne reconnaît pas la compétence de la Cour pénale internationale et les États-Unis disposent d'un droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU. Ce vide juridique crée une impunité structurelle malgré les condamnations des ONG.

Sources

  1. Comment Israël cible les journalistes à Gaza : « Le gilet presse nous met désormais en danger » · lemonde.fr
  2. aljazeera.com · aljazeera.com
  3. Israël a utilisé des armes américaines dans la frappe qui a tué des journalistes – Aurdip · aurdip.org
  4. coe.int · coe.int
  5. Meurtres de journalistes pendant la guerre de Gaza — Wikipédia · fr.wikipedia.org
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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