L'annonce de la disparition de Leïla Shahid, ce 18 février 2026, a plongé le paysage diplomatique et intellectuel français dans une profonde tristesse. À l'âge de 76 ans, celle qui fut la première femme à représenter la Palestine à l'étranger nous a quittés, nous laissant l'héritage d'une vie consacrée à la défense de la justice et de la dignité de son peuple. Son décès survenu à son domicile dans le Gard, alors qu'elle était gravement malade depuis plusieurs années, marque la fin d'une époque pour ceux qui, en France et ailleurs, voyaient en elle une voix essentielle pour comprendre les tourments du Proche-Orient.
Bien plus qu'une simple diplomate, Leïla Shahid incarnait une passerelle entre les cultures, une femme de dialogue capable d'expliquer avec une passion inébranlable les aspirations des Palestiniens à un public francophone souvent désorienté par la complexité du conflit. Son parcours atypique, marqué par l'exil, l'engagement précoce et une finesse intellectuelle remarquable, mérite que l'on s'y attarde. Alors que la géopolitique mondiale semble se figer autour de positions irréconciliables, regarder en arrière sur le parcours de cette « grande dame » de la Palestine offre une perspective unique sur le pouvoir de la parole et de la diplomatie.

Une enfance entre exil et mémoire
Née en juillet 1949 à Beyrouth, au Liban, Leïla Shahid est née dans l'exil, quelques mois seulement après la Nakba, la catastrophe qui a vu plus de 750 000 Palestiniens chassés de leurs terres. Fille de Munib Shahid et de Sirine Husseini, elle grandit dans une famille imprégnée par l'histoire et le politique. Sa mère appartenait à l'une des familles les plus prestigieuses de Jérusalem, les Husseini, fortement impliquée dans le mouvement national palestinien durant le mandat britannique. Son grand-père, Faidi al-Alami, fut maire de Jérusalem, et son cousin, Abdel Qader Al-Husseini, un héros de la révolte des années 1930.
C'est dans ce contexte familial que la petite Leïla a bâti sa conscience nationale. Bien qu'elle n'ait pu fouler le sol palestinien qu'en 1994, la terre de ses ancêtres était omniprésente dans son quotidien libanais. Sa mère, Sirine, joua un rôle déterminant en lui transmettant la mémoire de Jérusalem à travers des histoires vraies, préférant ces récits de vie aux contes pour enfants. C'est ce que la diplomate elle-même qualifiait plus tard de la découverte de l'injustice : réaliser qu'elle appartenait à un peuple qui existait sans patrie.
La transmission familiale
Le foyer des Shahid à Beyrouth était un refuge de la mémoire. Sirine Husseini Shahid, qui publia plus tard ses « Souvenirs de Jérusalem », veillait à ce que la distance géographique n'efface pas l'attachement à la ville sainte. Pour Leïla, enfant souvent malade et asthmatique, ces moments de narration furent une véritable initiation. Ils lui permirent de se construire une identité forte, ancrée dans un passé glorieux mais douloureux, tout en grandissant dans un pays d'accueil qui restait, malgré tout, une terre d'exil.
La prise de conscience politique
La prise de conscience politique de Leïla Shahid survient brutalement en 1967. Le jour même où elle passe son baccalauréat au Collège protestant français de Beyrouth, la guerre des Six Jours éclate. La défaite des armées arabes face à Israël bouleverse la jeune femme de 18 ans. Face à ce choc, elle refuse l'inaction et décide de s'engager au sein du Fatah, le mouvement de libération palestinien. C'est le début de son militantisme actif, marqué par un désir de comprendre et d'agir sur les causes profondes de l'exil de son peuple.
Des études à la rencontre du terrain
Femme d'intellect et d'action, Leïla Shahid n'a jamais dissocié son engagement militant de sa soif de comprendre les mécanismes sociaux. Après son baccalauréat, elle s'inscrit à l'Université américaine de Beyrouth (AUB), un creuset intellectuel où fermentent les idées contestataires de l'époque. Elle y étudie la sociologie et l'anthropologie, disciplines qu'elle choisit non pas par hasard, mais avec l'intention précise d'analyser la société palestinienne déplacée.
Son travail de terrain la conduit directement dans les camps de réfugiés du Sud-Liban. Loin de la tour d'ivoire universitaire, elle côtoie la réalité quotidienne de ceux qui ont tout perdu. En 1974, elle soutient une thèse portant sur la structure sociale des camps de réfugiés palestiniens. Ce travail académique pionnier lui permet de mettre en lumière comment une population déracinée parvient à préserver une identité nationale et une cohésion sociale malgré l'adversité.
L'engagement dans les camps
Son immersion dans les camps n'était pas seulement une démarche scientifique, mais un acte de solidarité politique. En tant que membre du Fatah, elle œuvrait activement à l'organisation sociale et politique des réfugiés. Cette expérience du terrain forgea sa vision de la diplomatie : pour elle, la politique ne pouvait se désolidariser de l'humain. C'est cette double casquette de chercheuse et de militante qui lui donna plus tard cette autorité morale lorsqu'elle s'adressera au monde occidental.
La rencontre avec Jean Genet
Sa vie bascule en 1974 lorsqu'elle entreprend un doctorat à Paris, à l'École pratique des hautes études. C'est dans la capitale française qu'elle rencontre l'écrivain français Jean Genet, qui deviendra un proche et un compagnon de route de la cause palestinienne. Ensemble, ils se rendent à Beyrouth en septembre 1982. C'est un voyage tragique : ils arrivent au moment même du massacre de Sabra et Chatila. Le témoignage poignant de Genet, intitulé « Quatre heures à Chatila », est en partie nourri par cette expérience commune avec Leïla Shahid, qui fut pour lui une guide essentielle pour comprendre la tragédie palestinienne.
Une pionnière de la diplomatie féminine
Si Leïla Shahid a marqué les esprits par son intelligence, elle l'a aussi été par sa trajectoire institutionnelle. En 1989, Yasser Arafat lui confie une mission d'importance : devenir la première femme à représenter l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) à l'étranger. Sa première nomination la conduit en Irlande, suivie des Pays-Bas et du Danemark. Ces postes, bien que moins médiatiques que celui de Paris, lui permettent de forger ses armes diplomatiques et de tisser des liens avec des sociétés civiles européennes sensibles à la question des droits de l'homme.
Son ascension diplomatique se poursuit en 1993 lorsqu'elle est nommée déléguée générale de la Palestine en France. Elle occupe ce poste stratégique jusqu'en 2006. À Paris, elle devient incontournable. Sa maîtrise parfaite de la langue française, son élégance et sa culture lui ouvrent les portes des salons politiques et des plateaux télévisés. Elle incarne alors une image moderne et laïque de la Palestine, loin des caricatures médiatiques parfois véhiculées à l'époque.

La voix de la Palestine en France
Durant ses treize années à Paris, Leïla Shahid devient la « diplomate du peuple ». Elle n'est pas seulement une représentante officielle ; elle se fait l'écho des souffrances et des espoirs des Palestiniens auprès des Français. Son intervention médiatique est constante. Invitée régulière des grands soirées d'information, elle explique avec pédagogie les enjeux du conflit, défendant la solution des deux États avec une conviction tranquille. Son accent chantant et sa verve lui confèrent une aura médiatique unique, faisant d'elle l'interlocutrice privilégiée des journalistes.
Le défi de la représentation féminine
En tant que femme dans un univers diplomatique et politique souvent dominé par les hommes, elle a dû batailler pour être prise au sérieux. Pourtant, c'est précisément sa dimension féminine qui lui permet d'appréhender le conflit sous un angle différent. Elle a toujours insisté sur la place centrale des femmes dans la résistance palestinienne, non pas seulement comme victimes, mais comme actrices de premier plan du changement social et politique. Yasser Arafat avait d'ailleurs compris très tôt l'importance de donner de la visibilité aux femmes palestiniennes sur la scène internationale pour crédibiliser le mouvement national.
Bruxelles et la défense de la cause européenne
En 2006, Leïla Shahid quitte Paris pour Bruxelles, où elle représente la Palestine auprès de l'Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg jusqu'en 2015. Ce changement de cap correspond à une nouvelle étape de sa vie : celle du lobbying institutionnel au cœur de la machine européenne. À Bruxelles, elle travaille avec acharnement pour faire reconnaître l'État de Palestine par les institutions européennes.
C'est un combat de longue haleine, fait de négociations discrètes et de plaidoyers constants. Elle comprend que pour changer la donne sur le terrain, il faut gagner la bataille de l'opinion publique et des décideurs au niveau continental. Son passage à Bruxelles est marqué par sa fidélité aux principes de justice internationale. Elle use de toute son influence pour rappeler que la paix ne peut se construire sans le respect du droit international et la fin de l'occupation.
L'amitié avec l'Institut du Monde Arabe
Parallèlement à ses fonctions officielles, Leïla Shahid noue des liens étroits avec la société civile française. Elle devient une alliée précieuse de l'Institut du Monde Arabe (IMA) à Paris, une institution qu'elle chérie particulièrement. En 2016, elle est même nommée présidente de la Société des Amis de l'IMA. Pour beaucoup, elle était l'âme de cet endroit, un lieu de culture et de dialogue entre les rives de la Méditerranée.
L'IMA a d'ailleurs salué sa mémoire en rappelant qu'elle était hantée par les souffrances du peuple palestinien à Gaza. Jusqu'à sa fin, elle n'a cessé d'appeler la communauté internationale à œuvrer pour un cessez-le-feu et pour le respect de la dignité humaine, illustrant ainsi que son engagement n'avait pas faibli malgré l'âge et la maladie.

La sauvegarde du patrimoine
Au-delà de la politique pure, Leïla Shahid a œuvré pour la sauvegarde de la mémoire culturelle de son peuple. On lui doit notamment l'initiative d'assurer la conservation safe d'artefacts archéologiques découverts à Gaza. Ces objets, exposés à l'Institut du Monde Arabe lors d'une rétrospective sur l'histoire de la ville, n'ont pu être renvoyés en raison du déclenchement de la Seconde Intifada. Grâce à son intervention, ce patrimoine a été préservé à Paris, attendant des jours meilleurs pour retourner sur sa terre natale.
L'héritage d'une femme de conviction
Aujourd'hui, alors que l'on sonne le glas de Leïla Shahid, la question de son héritage politique se pose avec acuité. Elle était une fervente partisane de la solution à deux États, une perspective qui semble aujourd'hui plus menacée que jamais par la poursuite de la colonisation et l'escalade de la violence. Pourtant, son parcours reste une source d'inspiration, particulièrement pour la jeunesse.
Pour les jeunes Français d'origine arabe ou pour ceux qui s'engagent pour les droits de l'homme, Leïla Shahid a montré qu'il était possible de porter la voix de l'opprimé sans renoncer à sa propre exigence intellectuelle. Elle a démontré que la lutte pour la justice pouvait se faire avec élégance, culture et respect de l'autre, refusant toujours de tomber dans le piège de la haine antisémite, sur laquelle elle était d'une intransigeance totale.
Un modèle pour les générations futures
Leïla Shahid laisse l'image d'une combattante de la paix. Dans un monde où le dialogue est souvent remplacé par l'invective, elle incarnait une diplomatie de l'écoute et de la parole. Sa capacité à débattre avec ses homologues israéliens, tout en restant ferme sur ses principes, témoigne de cette stature de « grande dame » que beaucoup lui ont reconnue.
Les réactions politiques ont d'ailleurs fusé après l'annonce de sa mort. L'actuelle ambassadrice de Palestine en France, Hala Abou-Hassira, a parlé d'une « ambassadrice iconique » et d'une « immense perte pour la monde qui croit en la justice ». De son côté, Karim Amellal, ancien délégué interministériel, a souligné qu'elle lui avait permis de « rencontrer Yasser Arafat », l'associant à « l'époque d'espoir » des accords d'Oslo, un temps qui semble aujourd'hui tragiquement lointain.
Conclusion
Leïla Shahid s'est éteinte en laissant derrière elle un vide immense dans le paysage diplomatique et intellectuel. Sa vie, entièrement dédiée à la cause de son peuple, nous rappelle que la politique est avant tout une affaire d'humain et de conviction. De Beyrouth à Paris, en passant par Bruxelles et les camps de réfugiés, elle a porté haut l'étendard d'une Palestine libre, digne et démocratique.
Si la solution à deux États qu'elle prônait semble s'éloigner, sa voix continue de résonner comme un appel au dialogue et à la raison. Elle nous apprend que même face aux tragédies les plus sombres, comme le suicide d'un corps malade ou l'impasse géopolitique, la dignité de la parole reste l'arme ultime. Pour toutes celles et ceux qui cherchent à comprendre le Proche-Orient sans esprit de parti, l'œuvre et la vie de Leïla Shahid restent une boussole indispensable.