L'administration Trump a déposé le 26 mai 2026 une proposition formelle visant à imposer des accords de non-divulgation (NDA) à tous les fonctionnaires fédéraux américains ayant accès à des informations sensibles. Cette mesure, sans précédent dans l'histoire des États-Unis, cible directement les fuites d'informations vers la presse, alors que les relations entre l'exécutif et les médias n'ont jamais été aussi tendues. Le texte, publié au Federal Register, ouvre une période de consultation publique de trente jours avant une possible adoption définitive.

Le contenu de la proposition de NDA de l'OPM
L'Office of Personnel Management (OPM), l'agence fédérale chargée de la gestion des ressources humaines du gouvernement américain, a publié un modèle type de NDA destiné à tous les employés fédéraux. Le document, déposé au Federal Register le 26 mai 2026, constitue une première étape vers une généralisation de ces contrats de confidentialité dans l'ensemble de l'administration.
Les informations couvertes par l'accord
Le document-cadre couvre un périmètre très large. Sont concernées les informations relatives aux opérations internes des agences, aux questions de personnel, aux processus d'approvisionnement, ainsi qu'à tout matériel « sensible, pré-décisionnel ou délibératif qui n'est pas actuellement accessible au public ». En clair, presque tout ce qu'un fonctionnaire apprend dans le cadre de son travail pourrait tomber sous le coup de cette clause.
L'OPM cite explicitement plusieurs types de fuites récentes pour justifier la mesure : des opérations d'immigration planifiées qui ont été compromises, des détails opérationnels confidentiels révélés avant des actions américaines à l'étranger, et la publication d'informations personnelles d'environ 4 500 employés de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement). Ces exemples montrent que l'administration cherche à colmater des brèches bien réelles.
Les sanctions prévues en cas de violation
Les conséquences d'une violation de l'accord sont lourdes. Le texte prévoit des « mesures disciplinaires, un licenciement, une exclusion ou des poursuites pénales ». Le directeur de l'OPM, Scott Kupor, justifie cette approche en comparant le secteur public au privé : « Dans une grande partie du secteur privé, les employés qui traitent des informations commerciales ou clientèles sensibles sont systématiquement tenus de signer des accords de confidentialité, et le gouvernement fédéral ne devrait pas être soumis à une norme inférieure. »
Une disposition supplémentaire, rapportée par The Guardian, prévoit que le gouvernement américain aurait droit à tous les « royalties » que les employés recevraient en divulguant des informations en violation de l'accord. Cette clause vise directement les fonctionnaires qui écriraient des livres ou donneraient des interviews payantes après avoir quitté l'administration.
Les réactions des syndicats et des défenseurs des droits
La proposition suscite déjà de vives réactions, tant aux États-Unis qu'à l'international. Plusieurs organisations de défense des droits civiques ont annoncé leur intention de contester la mesure devant les tribunaux si elle était adoptée.
La position de l'AFGE et du NFFE
Everett Kelley, président de la Fédération américaine des employés du gouvernement (AFGE), a immédiatement réagi. Pour lui, « cette proposition de NDA est une nouvelle tentative de l'administration pour purger la fonction publique de ses employés de carrière non partisans et les remplacer par des loyalistes qui ne dénonceront pas le gaspillage, la fraude et les abus ». Le syndicaliste pointe du doigt la définition trop large des informations confidentielles, qui pourrait empêcher les fonctionnaires de signaler des dysfonctionnements graves.
Steve Lenkart, du National Federation of Federal Employees (NFFE), rappelle un point juridique crucial : « Les NDA ne remplacent pas la loi fédérale ou la Constitution. Les employés fédéraux conservent des droits protégés pour communiquer avec le Congrès, les inspecteurs généraux et, dans de nombreuses circonstances, avec la presse. » Mais dans les faits, la crainte de poursuites pourrait dissuader bien des lanceurs d'alerte potentiels.
Les arguments juridiques contre la mesure
Ray Limon, ancien avocat spécialisé en ressources humaines fédérales, estime que cette mesure « semble être un nouvel ajout très large dans un arsenal déjà bien fourni pour mettre au pas les employés ». Il note que l'administration n'a pas mentionné l'affaire du groupe Signal, où des responsables gouvernementaux ont discuté de plans militaires sensibles sur une application de messagerie privée, avant que ces informations ne fuient.
L'American Civil Liberties Union (ACLU) a annoncé son intention de contester la mesure. Leur argument principal : une NDA aussi large violerait le Premier Amendement, qui garantit la liberté d'expression, ainsi que les protections accordées aux lanceurs d'alerte par la loi fédérale. Les tribunaux américains ont déjà estimé que les NDA ne pouvaient pas restreindre le droit des employés à signaler des violations de la loi à des autorités compétentes.
Les précédents historiques des fuites aux États-Unis
Les fuites ont toujours joué un rôle central dans la démocratie américaine. Sans elles, certains des plus grands scandales politiques n'auraient jamais été révélés. L'histoire montre à quel point la protection des informateurs est essentielle au fonctionnement d'un État de droit.
L'affaire Watergate et le rôle de Deep Throat
En 1972, des cambrioleurs sont arrêtés à l'intérieur de l'immeuble du Watergate à Washington, dans les locaux du Parti démocrate. L'affaire aurait pu être étouffée sans le travail de deux journalistes du Washington Post, Bob Woodward et Carl Bernstein. Aidés par un informateur mystérieux surnommé « Deep Throat », ils publient des révélations sur les liens entre les cambrioleurs et la présidence de Richard Nixon.
Les fuites en provenance de l'administration elle-même ont permis de dévoiler un système d'écoute dans la Maison Blanche, des financements irréguliers de campagne, et des tentatives d'obstruction à la justice. En 1974, Nixon démissionne pour éviter une procédure d'impeachment. Avec les NDA proposées aujourd'hui, un informateur comme Deep Throat aurait risqué des poursuites pénales avant même d'avoir pu parler aux journalistes.
L'affaire Comey : la loyauté exigée sous Trump
L'ancien directeur du FBI James Comey a fait les frais de cette culture du secret bien avant la proposition actuelle. En 2017, lors d'un dîner à la Maison Blanche, Donald Trump lui aurait lancé : « J'ai besoin de loyauté, j'attends de la loyauté. » Le président souhaitait que Comey enterre une enquête sur les liens avec la Russie de son conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn.
Comey a refusé. Il a été limogé quelques semaines plus tard, puis poursuivi pour entrave à une commission d'enquête parlementaire et fausses déclarations au Congrès. Le procès s'est ouvert le 8 octobre 2025 au tribunal d'Alexandria, dans la banlieue de Washington. Cette affaire illustre la pression constante exercée sur les hauts fonctionnaires pour qu'ils se plient aux volontés de l'exécutif, au détriment de leur indépendance. Les NDA généralisées ne feraient qu'accentuer cette dynamique.
Les conséquences concrètes pour les lanceurs d'alerte
Au-delà du débat théorique, cette mesure aurait des conséquences très concrètes sur la capacité des citoyens à être informés. Plusieurs domaines clés seraient directement touchés.
Climat et environnement : des révélations menacées
Aux États-Unis, des fonctionnaires de l'Agence de protection de l'environnement (EPA) ont régulièrement transmis à la presse des informations sur les tentatives de déréglementation environnementale. Sans ces fuites, le public n'aurait jamais eu connaissance des pressions exercées par l'industrie sur les agences fédérales, ni des rapports scientifiques censurés. Les NDA pourraient mettre fin à ces canaux d'information essentiels.
Santé publique : le cas du CDC
Le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) est en pleine tourmente depuis le retour de Trump au pouvoir. L'agence, chargée de protéger les Américains contre les menaces sanitaires évitables, a vu son leadership changé à plusieurs reprises. Des employés ont confié à des journalistes leurs inquiétudes concernant la politisation des recommandations sanitaires. Avec les nouvelles clauses de confidentialité, ces témoignages deviendraient beaucoup plus risqués pour ceux qui les livrent.
Surveillance et libertés numériques
Les révélations d'Edward Snowden en 2013 sur les programmes de surveillance de masse de la NSA n'auraient probablement jamais vu le jour si de telles NDA avaient existé. L'ancien consultant de la CIA et de la NSA avait pourtant signé des accords de confidentialité, mais il avait estimé que l'intérêt général justifiait de les violer. Les nouvelles clauses, assorties de menaces pénales, rendraient ce choix beaucoup plus périlleux.
Le ciblage des journalistes et des sources officielles
Le lien entre cette proposition et la relation conflictuelle de l'administration Trump avec la presse est évident. La mesure vise à tarir les sources des journalistes au sein même de l'appareil d'État.
Les clauses post-emploi et les royalties
Le texte de l'OPM précise que les anciens employés devront obtenir « une autorisation écrite d'un responsable autorisé de l'agence » pour parler aux journalistes d'informations considérées comme confidentielles, et ce même après avoir quitté leur poste. Cette clause post-emploi est particulièrement préoccupante, car elle étend le silence bien au-delà de la période d'activité.
La disposition sur les royalties vise spécifiquement les fonctionnaires qui écriraient des livres ou donneraient des interviews payantes après avoir quitté l'administration. Cette clause pourrait dissuader d'anciens hauts responsables de publier leurs Mémoires, comme l'a fait James Comey après son limogeage.
Les précédents juridiques contestés
Les tribunaux américains ont déjà eu à se prononcer sur des NDA imposées à des fonctionnaires. Dans plusieurs affaires, les juges ont estimé que ces accords ne pouvaient pas restreindre le droit des employés à signaler des violations de la loi à des autorités compétentes. Mais la question de la communication avec la presse reste floue, et la nouvelle proposition cherche précisément à combler cette zone grise.
Les parallèles avec le système français
La question se pose naturellement pour un public français : une telle mesure pourrait-elle être adoptée chez nous ? Et quels garde-fous existent déjà ?
Le secret professionnel des fonctionnaires en France
En France, les fonctionnaires sont déjà tenus au secret professionnel en vertu de l'article 26 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires. Le code pénal prévoit des sanctions pour la violation du secret professionnel, pouvant aller jusqu'à un an d'emprisonnement et 15 000 euros d'amende. Mais cette obligation n'est pas absolue : elle ne s'applique pas aux informations qui ne sont pas couvertes par le secret, et la loi prévoit des exceptions.
La protection des lanceurs d'alerte selon la loi Sapin II
La France a adopté en 2016 la loi Sapin II, qui offre un cadre de protection aux lanceurs d'alerte. Cette loi définit des critères précis pour bénéficier de cette protection : l'alerte doit être désintéressée, de bonne foi, et porter sur un crime, un délit, une menace ou un préjudice grave pour l'intérêt général. Les lanceurs d'alerte ne peuvent pas être sanctionnés pour avoir révélé des informations, même couvertes par le secret professionnel, dès lors qu'ils respectent ce cadre.
Cependant, la loi sur le secret des affaires de 2018 a créé des tensions avec ce dispositif. Des organisations comme la Maison des Lanceurs d'Alerte estiment que la protection offerte par Sapin II reste insuffisante en pratique, et que les fonctionnaires hésitent encore à parler par crainte de représailles.
Des affaires récentes en France
Plusieurs affaires ont montré que les fuites de fonctionnaires existent aussi en France. Des agents des ministères ont transmis à la presse des documents sur des marchés publics douteux, des écoutes illégales, ou des dérives dans les forces de l'ordre. Dans certains cas, ils ont été poursuivis pour violation du secret professionnel, malgré l'intérêt général de leurs révélations.

Une généralisation des NDA à l'américaine en France serait probablement jugée inconstitutionnelle par le Conseil constitutionnel, qui a déjà affirmé le droit à l'information et la liberté de la presse comme des libertés fondamentales. Mais la tentation d'alourdir les sanctions contre les fuites existe dans tous les gouvernements, quels que soient leur couleur politique.
Conclusion
La proposition de NDA généralisée pour les fonctionnaires fédéraux américains marque une étape supplémentaire dans la relation conflictuelle entre l'administration Trump et la presse. Alors que les journalistes font face à des difficultés croissantes pour accéder à l'information, cette mesure vise à tarir leurs sources au sein même de l'appareil d'État. Les précédents historiques, du Watergate à Snowden, montrent pourtant que les fuites sont souvent le seul moyen de révéler des scandales d'intérêt public.
En France, le débat mérite d'être suivi de près. Si notre système juridique offre des protections aux lanceurs d'alerte, la tentation de restreindre les fuites existe aussi. Pour les jeunes générations, qui s'informent de plus en plus en ligne et qui attendent de la transparence sur des sujets comme le climat ou les libertés numériques, cette question n'est pas abstraite. Elle touche directement à leur droit d'accéder à une information indépendante et complète.