Lundi soir, le silence habituel de la petite ville industrielle de Manlleu a été brisé par l'odeur acre de la fumée et les sirènes stridentes des secours. À une soixantaine de kilomètres au nord de Barcelone, un drame d'une violence inouïe s'est joué dans les combles d'un immeuble ordinaire, transformant un lieu de vie en piège mortel. Cinq adolescents, âgés de 14 à 17 ans, y ont laissé la vie, asphyxiés par des fumées toxiques alors qu'ils se croyaient en sécurité. Au-delà du bilan humain lourd, c'est toute une communauté qui se retrouve aujourd'hui en deuil, tentant de comprendre comment une simple soirée entre amis a pu tourner à une telle tragédie.

Manlleu en deuil : le drame qui a frappé la rue Montseny lundi soir
Manlleu, située au cœur de la comarque d'Osona, est une ville qui vit généralement au rythme de ses usines textiles et de sa vie locale paisible, surnommée affectueusement la « Capitale du Ter ». Cependant, ce lundi 16 février 2026, la ville a basculé dans l'horreur. La soirée a débuté comme n'importe quelle autre, jusqu'à ce que l'alarme ne soit donnée vers 21 heures. Les pompiers, alertés par des appels urgents de voisins signalant une épaisse fumée envahissant la cage d'escalier du numéro 66 de la rue Montseny, se sont précipités sur les lieux. Ce qui n'était au départ qu'un appel de routine pour un départ de feu s'est rapidement transformé en une opération de secours majeure, révélant l'ampleur du désastre qui se jouait dans les entrailles de l'immeuble.
66 rue Montseny : quand un quartier ordinaire bascule dans la tragédie
Le quartier de l'Erm, où est situé l'immeuble sinistré, est un secteur dense et populaire de Manlleu, caractérisé par une forte diversité ethnique et sociale. C'est un quartier animé, où les familles se croisent et où les jeunes occupent l'espace public. L'immeuble de la rue Montseny, un bâtiment de cinq étages abritant 42 logements, est une construction classique de ces zones urbaines périphériques. Pourtant, ce lundi soir, sa structure a joué un rôle funeste.
L'incendie ne s'est pas déclaré dans un appartement, mais dans les combles, un espace complexe composé de multiples locaux de stockage, les fameux « trasteros ». La panique a gagné les résidents lorsque la fumée a commencé à s'infiltrer dans les escaliers, signalant que le danger venait d'en haut. L'évacuation totale de l'immeuble a été décidée dans l'urgence, plongeant les riverains dans l'incompréhension totale. Ce qui n'était au départ qu'une fumée suspecte allait rapidement se révéler être l'annonce d'une hécatombe, transformant ce domicile ordinaire en le théâtre d'une scène de crime accidentelle.
Le bilan humain lourd et les premières heures de chaos

Le bilan, une fois les secours parvenus à maîtriser le sinistre, s'est révélé dévastateur : cinq morts et quatre blessés. Les victimes, toutes des adolescents, ont été retrouvées sans vie dans les combles. Dès les premières minutes, l'ampleur des moyens déployés témoignait de la gravité de la situation : pas moins de 13 équipes de pompiers et 11 ambulances ont convergé vers le site. Face à un tel déploiement, l'incrédulité des sauveteurs était palpable.
En découvrant les premiers corps, les pompiers ont réalisé qu'ils étaient face à une catastrophe d'une autre nature. Les victimes étaient inanimées, victimes d'une asphyxie silencieuse. Parmi les blessés, figuraient quatre policiers intoxiqués par les fumées lors de l'évacuation des résidents, soulignant la toxicité de l'atmosphère qui régnait dans les lieux. Cette première heure a été marquée par le chaos, la fumée dense rendant les opérations de reconnaissance périlleuses, laissant présager un bilan qui ne ferait que s'alourdir au fil de la découverte des victimes. Pour mieux comprendre les risques inhérents à ce type d'intervention domestique, il est utile de se pencher sur d'autres tragédies similaires, comme la brusque explosion d'une poche de gaz à Neuilly, qui rappellent que le danger domestique est souvent imprévisible.
Visages du deuil : qui étaient Mohamed, Mustafa et les trois autres victimes ?
Au-delà des chiffres et des procédures d'urgence, la tragédie de Manlleu porte avant tout des visages, ceux de cinq jeunes hommes dont la vie s'est arrêtée brutalement. Ils s'appelaient Mohamed, Mustafa, Amin, Mohamed et Adam. Âgés de 14 à 17 ans, ils étaient ces adolescents que l'on croise au coin de la rue, riant et vivant. Humaniser ces victimes est essentiel pour comprendre la douleur qui frappe aujourd'hui la communauté. Ce n'étaient pas des inconnus, mais des enfants du quartier, des camarades de classe, des fils et des frères dont les rêves se sont éteints dans un local exigu.
Cinq destins brisés à l'adolescence
La liste des noms publiée par la presse locale fait apparaître une cohorte de jeunes vies promises : Mohamed Z. (15 ans), Mustafa B. (16 ans), Amin A. (15 ans), Mohamed M. (14 ans) et Adam B. (17 ans). Tous étaient nés en Catalogne, faisant d'eux des produits de cette terre immigrée mais ancrée dans la réalité espagnole. La plupart étaient scolarisés à l'Institut Antoni Pous, un établissement qui forme la jeunesse de Manlleu, tandis que le cinquième jeune poursuivait ses études à l'Institut Ter. C'est dans les couloirs de ces lycées que le vide se fait aujourd'hui sentir le plus cruellement.

Ces garçons représentaient ce que la société a de plus précieux : sa jeunesse en devenir. Ils n'étaient pas des délinquants en cavale, mais simplement des adolescents en quête d'intimité, qui avaient trouvé refuge dans ce grenier aménagé, un lieu de liberté à l'abri du regard des adultes. Leur disparition collective laisse un goût amer d'injustice, celui d'un vol commis par le destin sur des vies qui ne faisaient que commencer.
Des familles catalanes meurtries par l'absurde
Pour les familles, la douleur est à son paroxysme. La plupart des parents de ces jeunes sont des immigrés venus d'ailleurs pour offrir une vie meilleure à leurs enfants. Ils ont travaillé dur pour s'intégrer, pour construire un avenir en Catalogne. Voir cet avenir s'effondrer en quelques minutes à cause d'un incendie accidentel est une cruauté que peu de mots peuvent apaiser.
Les témoignages recueillis près du lieu de la tragédie reflètent ce désarroi total. Une mère, en larmes, a résumé le sentiment d'absurdité qui frappe les proches : « Mon fils est sorti à huit heures et il n'est jamais revenu. » Ces phrases simples, mais lourdes de sens, résument l'attente insoutenable et l'effondrement des espoirs parentaux. Ces familles, désormais réunies dans le deuil, incarnent la réussite d'une intégration aujourd'hui meurtrie par la perte tragique de leurs aînés, la première génération née en Espagne.
Une cigarette et un matelas : la mécanique létale de l'incendie
Comment une simple soirée entre amis a-t-elle pu tourner au massacre ? C'est la question qui hante aujourd'hui les enquêteurs et les familles. Les premières conclusions de l'enquête pointent vers une origine banale et tragique : une cigarette mal éteinte. Cependant, le mécanisme de la mort n'est pas celui que l'on imagine habituellement. Il ne s'agit pas d'un embrasement généralisé, d'un incendie ravageur tout aurait consumé sur son passage. Le tueur ici est invisible, silencieux, et insidieux. Il porte un nom scientifique : la pyrolyse.
Le scénario de la pyrolyse : un tueurs invisible et silencieux
Selon les éléments recueillis par les experts scientifiques, le scénario dramatique a commencé par une négligence minime. Une cigarette, probablement jetée sur un matelas entreposé dans un des trasteros, a continué de consumer le matériau en douceur. Ce phénomène, appelé pyrolyse, se produit sans flamme visible. Le matelas, en se décomposant lentement sous l'effet de la chaleur, a libéré une quantité massive de monoxyde de carbone.
C'est là que réside toute la dangerosité de la situation. Les jeunes, retranchés dans un local voisin, fumaient et discutaient, totalement inconscients que le niveau d'oxygène chutait dangereusement et que l'air devenait empoisonné. Le monoxyde de carbone est un gaz inodore et incolore qui endort ses victimes avant qu'elles ne puissent réagir. C'est ainsi qu'ils sont morts, probablement assoupis par la fumée, sans même avoir eu le temps de paniquer ou de tenter de fuir, transformant une soirée de détente en une fin silencieuse.
Le piège architectural du « grenier labyrinthe »
Un détail architectural crucial a scellé le sort des adolescents : la configuration des lieux. Les victimes n'étaient pas présentes dans le local où le feu a pris, mais dans un autre trastero situé à l'opposé du grenier. Les combles du 66 rue Montseny sont divisés en plus de vingt cellules de stockage, créant un véritable dédale.
Ces « passages labyrinthiques », sans lumière naturelle ni ventilation adéquate, ont agi comme une chambre d'anesthésie. La fumée, s'infiltrant par les interstices des portes et des murs non isolés, a rempli l'espace où les jeunes se trouvaient. Privés de repères visuels dans ce noir absolu, et désorientés par l'effet narcotique du gaz, ils n'ont jamais pu trouver l'issue de secours. Ce qui devait être un abri est devenu une souricière architecturale, empêchant toute fuite face à l'ennemi invisible.

Les « Trasteros » : ces greniers interdits devenus refuge pour la jeunesse
Cette tragédie met en lumière une pratique sociale urbaine méconnue mais largement répandue : l'occupation illicite des espaces de stockage par les jeunes. Ces combles, conçus pour entreposer des vieilles affaires, des skis ou des cartons, deviennent souvent des lieux de vie parallèles pour des adolescents en quête d'autonomie. À Manlleu, ce phénomène prend une dimension particulière, soulignant les failles de la sécurité réglementaire face à la réalité des comportements juvéniles.
L'interdit qui attire : pourquoi les jeunes occupaient-ils ces lieux ?
Pour les adolescents du quartier de l'Erm, ces trasteros abandonnés ou peu sécurisés représentaient une opportunité en or. C'était un espace gratuit, dissimulé aux regards des adultes, où ils pouvaient fumer, écouter de la musique à fond, ou simplement discuter sans la surveillance parentale. Dans un quartier densément peuplé où l'espace privée est souvent restreint, ces greniers offraient une liberté précieuse.
Beaucoup de ces locaux avaient été vandalisés, les serrures forcées, transformant ces lieux de stockage en salles de séjour improvisées. Les voisins savaient parfois, l'œil mi-clos, que « les jeunes montaient là-haut », considérant cela comme un mal nécessaire ou une étape de l'adolescence. Personne, cependant, n'imaginait que cette transgression de la règle pouvait coûter la vie. L'interdit ajoutait sans doute au charme du lieu, mais augmentait aussi dangereusement l'exposition aux risques, car ces structures n'offrent aucune garantie de sécurité en cas d'accident.
Une réglementation méconnue et des dangers ignorés
La loi espagnole est pourtant claire sur ce point : les trasteros sont destinés à un usage domestique strict, c'est-à-dire le stockage d'objets inanimés. Il est formellement interdit d'y habiter, d'y dormir ou d'y exercer une activité. Ces espaces ne sont pas conçus pour être des lieux de vie : ils manquent souvent de ventilation, d'issues de secours normalisées et de systèmes de détection incendie.
Pourtant, l'écart entre la réglementation et la pratique est immense. Dans de nombreuses villes espagnoles, ces combles deviennent des squats de fortune ou des planques pour les jeunes. L'accumulation d'objets divers, souvent inflammables (cartons, vieux meubles, textiles), augmente considérablement le risque de propagation rapide d'un incendie. La tragédie de Manlleu rappelle brutalement que l'occupation de ces zones grises de l'urbanisme n'est pas un jeu innocent, mais une prise de risque mortelle face à laquelle la prévention classique est souvent impuissante.
L'intervention des Bombers : la course contre la montre dans la fumée
Face à cette catastrophe, la réaction des pompiers, les Bombers de la Generalitat, a été immédiate et massive. L'opération de secours s'est transformée en une course contre la montre dans un environnement hostile. Retraçant les minutes cruciales de leur intervention, on mesure la difficulté de la tâche et le sentiment d'impuissance qui a pu saisir les sauveteurs face à un ennemi invisible. Ce qui devait être une évacuation standard s'est révélé être une mission de récupération de corps dans un labyrinthe toxique.
L'assaut des combles par 13 équipes de pompiers
Lorsque les premières équipes sont arrivées rue Montseny, l'immeuble était déjà évacué, mais la fumée sortait toujours des combles. Rapidement, le commandement a décidé de monter en puissance. Au total, ce sont 13 équipes de pompiers qui ont été mobilisées pour pénétrer dans ce qui ressemblait à une fournaise. L'objectif était double : éteindre le foyer de départ dans le local du matelas incendié, et surtout, explorer l'ensemble du complexe des trasteros pour s'assurer qu'aucune victime ne restait prisonnière.
La progression dans les combles a été cauchemardesque. Les pompiers ont dû avancer à quatre pattes dans des couloirs étroits, noyés dans une fumée noire et âcre, éclairant leur chemin avec leurs lampes frontales. Le froid intense de ces combles non chauffés contrastait avec la chaleur de la combustion. C'est lors de cette exploration méthodique qu'ils ont découvert les corps. Le premier jeune a été trouvé en arrêt cardio-respiratoire, puis les quatre autres, entassés dans le petit local de 7,5 m². Malgré les tentatives de réanimation sur place, le constat s'est vite imposé : il était trop tard.

Le constat d'impuissance face au monoxyde de carbone
Cette intervention souligne une dure réalité du métier de pompier : parfois, la rapidité ne suffit pas. Même si les secours sont arrivés avec une célérité remarquable, la toxicité du monoxyde de carbone a fait son œuvre en quelques minutes à peine. L'exposition prolongée à ce gaz provoque des lésions irréversibles sur le cerveau et le cœur, rendant la réanimation inefficace dans la plupart des cas.
Les quatre policiers intoxiqués lors de l'évacuation des résidents rappellent que le danger persistait même en dehors du foyer de l'incendie. Pour les sauveteurs, ramener ces cinq corps d'adolescents à leurs familles est l'une des missions les plus difficiles qui soient. Leur professionnalisme a permis d'éviter que le bilan ne s'alourdisse encore, grâce à l'évacuation rapide des 42 logements, mais ils doivent aujourd'hui vivre avec le souvenir de cette tragédie, une expérience qui marque durablement les esprits des équipes. Le dévouement de ces hommes et du feu est souvent ignoré, mais comme le montrent certains récits personnels sur les choix de vie liés à ce métier, leur engagement va bien au-delà du simple travail.
Un choc qui dépasse les frontières : réactions officielles et deuil collectif
La nouvelle de la mort des cinq adolescents a ricoché bien au-delà des murs de Manlleu, provoquant une onde de choc dans toute la Catalogne et en Espagne. De la Présidence de la Generalitat jusqu'aux portes des écoles, la stupeur et la tristesse ont uni les citoyens. Les autorités ont dû réagir non seulement pour gérer la crise logistique et psychologique, mais aussi pour incarner le soutien d'une nation entière face au drame intime qui frappait cinq familles.
De Salvador Illa aux riverains : une Catalogne sous le choc
Les réactions politiques n'ont pas tardé. Salvador Illa, président de la Generalitat de Catalogne, a exprimé sa « bouleversement » (conmocion) publiquement, assurant les familles de son soutien total. Le maire de Manlleu, Arnau Rovira, a quant à lui confirmé l'identité des victimes et leur lien étroit avec la ville, insistant sur le fait que c'étaient « des jeunes d'ici ». Cette proximité du pouvoir local avec les victimes a renforcé le sentiment de communion dans le deuil.
Sur le terrain, ce chagrin s'est traduit par une mobilisation spontanée des habitants. Dès le lendemain du drame, un millier de personnes se sont rassemblées devant la mairie pour une minute de silence. Ce rassemblement, silencieux et émouvant, a permis à la communauté de partager sa douleur, de se serrer les coudes face à l'incompréhensible. Le visage bouleversé des riverains, les fleurs déposées au pied de l'immeuble de la rue Montseny, tout témoigne de cicatrices qui mettront du temps à se refermer.

Trois jours de deuil et le défi du soutien psychologique
Pour accompagner ce deuil collectif, des mesures concrètes ont été prises immédiatement. La mairie de Manlleu a décrété trois jours de deuil officiel, et les drapeaux ont été mis en berne sur les bâtiments publics. Mais au-delà des symboles, c'est la prise en charge psychologique qui est devenue une priorité absolue.
Des centres civiques ont été ouverts pour accueillir les familles et les proches en détresse, offrant un espace de parole et de soutien géré par des professionnels. Dans les établissements scolaires, notamment l'Institut Antoni Pous et l'Institut Ter, des équipes psychologiques du Service médical d'urgence ont été dépêchées pour écouter les élèves. Les camarades de classe des victimes, ceux qui avaient peut-être joué avec eux la veille encore, sont traumatisés par la brutalité de la disparition. L'objectif est de prévenir les séquelles psychologiques d'un tel choc et d'empêcher que le deuil ne se transforme en désespoir collectif.
Conclusion
La tragédie de Manlleu laisse une empreinte indélébile sur la ville et sur nos esprits. Cinq jeunes vies fauchées, des familles brisées, une communauté en deuil : le bilan est d'une cruauté sans nom. Cet incendie n'est pas seulement un accident domestique ; c'est le révélateur d'une réalité sociale où les adolescents, en quête d'espaces de liberté, s'exposent à des dangers mortels dans les interstices de nos villes.
Alors que les enquêtes se poursuivent pour établir les responsabilités éventuelles et préciser les circonstances exactes de la catastrophe, l'heure est au recueillement. Il est impératif de tirer les leçons de ce drame. La sécurité des espaces communs, la prévention des risques liés aux locaux de stockage, et surtout l'écoute des jeunes pour leur offrir des alternatives sûres à ces cachettes dangereuses, doivent devenir des priorités. En rendant hommage à Mohamed, Mustafa, Amin, Mohamed et Adam, on se doit de s'engager à ce qu'une telle tragédie ne se reproduise plus jamais. Aujourd'hui, Manlleu pleure ses enfants, et le monde entier se recueille avec elle.