Assis derrière le volant de sa Toyota blanche, Hung (le nom a été changé) ne fera pas ses 15 à 20 courses habituelles ce mardi 24 mars. Sur les bords du lac Hoan Kiem, à Hanoï, il compte ses dongs. Avant la flambée, il dépensait 300 000 dongs par jour, un peu plus de 11 euros, pour parcourir 100 kilomètres et gagnait 700 000 dongs après douze heures de route, de 6 heures à 18 heures. Le prix de l’essence vient de ruiner cette équation (Le Monde).

Depuis le début du conflit au Moyen-Orient, les prix à la pompe au Vietnam ont bondi de 50 à 60 %. Le litre a franchi la barre des 30 000 dongs. Le gazole a grimpé de 34 % à 33 420 dongs (1,26 euro) le 20 mars, selon Le Monde. Le RON95, essence la plus utilisée, atteignait 33 840 dongs (1,34 dollar) le 24 mars, soit une hausse de plus de 60 % par rapport à fin février, rapporte Xinhua citant le ministère de l’Industrie et du Commerce.
La guerre en Iran, avec le blocage effectif du détroit d’Ormuz, a tari les livraisons de brut que le Vietnam tirait en grande partie du Koweït, explique Al Jazeera. Ce choc lointain frappe directement le portefeuille des chauffeurs. Comme le détaille Détroit d’Ormuz : reportage BBC, guerre d’Iran et essence à 2,18 €, la chaîne causale part de la géopolitique pour finir au compteur du taxi.
Pourquoi le Vietnam importe sa vulnérabilité
Le Vietnam produit du pétrole offshore, mais il ne raffine pas assez. Il dépend des importations de produits raffinés. En 2025, le pays a importé 9,9 millions de tonnes de carburants pour 6,8 milliards de dollars et 14,1 millions de tonnes de brut pour 7,7 milliards, selon VietnamNet et les douanes. Deux raffineries seulement, Dung Quat et Nghi Son, tournent à plein régime. Les réserves domestiques couvrent moins de 30 jours de consommation, note une analyse Eco-Business / ISEAS.
Cette structure fait du chauffeur de taxi hanoïen un récepteur direct du prix mondial. Quand le baril s’envole, l’État répercute la hausse en pleine nuit, comme le 20 mars, sans pouvoir absorber seul le choc.
La concurrence des VTC bloque la hausse des tarifs
Hung ne peut pas simplement augmenter ses tarifs. À Hanoï, les opérateurs de taxis traditionnels hésitent à relever les prix à cause de la concurrence intense des plateformes VTC comme Grab et Be, et des taxis électriques, rapporte Xinhua. Un opérateur hanoïen cité par Xinhua, Nguyen Van Toan, dit : « Nous n’osons augmenter que légèrement pour garder les clients réguliers. Nous ne pouvons pas augmenter brutalement car la concurrence est très forte. »

Du côté des deux-roues, la compression est visible. Nguyen Luu Anh Dat, chauffeur Grab moto à Hanoï, déclare à Xinhua que son plein est passé de 80 000 à 120 000 dongs par jour, soit 40 000 dongs de plus, plus de 200 000 par semaine. Il doit « calculer les trajets avec soin pour économiser ». Un chauffeur Be à Ho Chi Minh City cité par Al Jazeera a vu l’essence absorber la moitié de ses gains, 120 000 dongs sur 240 000. Ces plateformes n’ont pas répercuté la hausse sur les tarifs, et leurs commissions, 31,5 % pour Grab selon Tuoi Tre, restent inchangées : le coût pèse sur le seul chauffeur.
Certains taxis traditionnels ont plutôt subventionné leurs chauffeurs début mars, selon Vietnam Investment Review. Le marché interdit de transférer le choc au client.
Hanoï suspend la taxe environnementale
L’État a agi pour limiter la casse. Le gouvernement vietnamien a fixé à 0 dong le litre la taxe environnementale sur l’essence, le diesel et le carburant aérien du 26 mars minuit au 15 avril 2026, indique BFMTV. Cette mesure a fait reculer le RON95 de 26,17 % et le gazole de 15,42 %, selon le ministère du Commerce. Plus tôt en mars, les droits de douane sur les produits pétroliers importés avaient été supprimés.
Le fonds de stabilisation des prix, alimenté par les distributeurs, a été sollicité mi-mars. Le gouvernement a aussi demandé de l’aide au Qatar, au Koweït, à l’Algérie et au Japon, et signé un accord avec la Russie sur le pétrole et le gaz. Malgré cela, le prix reste supérieur à son niveau d’avant-guerre. La suspension fiscale a un coût budgétaire réel, environ 273 millions de dollars de recettes sacrifiées selon Al Jazeera, et elle est temporaire.
L’économiste tempère, mais l’incertitude reste
Vo Dai Luoc, ancien directeur de l’Institut d’économie et de politique mondiales de l’Académie vietnamienne des sciences sociales, estime que la hausse des carburants pèse sur le quotidien mais ne menace pas de façon substantielle l’inflation ou les objectifs de croissance du Vietnam. « Les objectifs d’inflation et de croissance peuvent être affectés, mais pas de manière substantielle », a-t-il déclaré à Xinhua. C’est une analyse d’expert qui contraste avec le vécu des chauffeurs ; elle rappelle que le choc est surtout microéconomique pour les ménages dépendants du carburant.
Les données post-avril manquent pour confirmer la rentabilité réelle des taxis hanoïens. Le 21 août 2026, le quotidien Lao Dong notait que le baril de Brent dépassait encore 93 dollars et le WTI 86 dollars, avec des prix de détail au Vietnam toujours soumis à cette volatilité. Hung espère que « tout cela ne va pas durer ». Pour l’heure, il optimise ses trajets et subit le marché.
La question de fond dépasse le chauffeur : comme le souligne Guerre en Iran : votre première voiture va-t-elle devenir un luxe ?, la flambée redessine déjà le calcul d’usage des véhicules thermiques au Vietnam.