Nous sommes le 24 février 2025. Sous les dorures du Palais des Nations à Genève, l'atmosphère est d'une lourdeur rare. Antonio Guterres, le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, s'avance à la tribune pour ouvrir la 58e session du Conseil des droits de l'homme. Face à une assemblée de diplomates tendue, il ne lance pas un appel habituel à la coopération, mais un véritable cri d'alarme. Il déclare solennellement que « les droits humains sont l'oxygène de l'humanité. Mais ils sont asphyxiés, les uns après les autres ». Cette métaphore médicale en dit long sur le diagnostic posé par le chef de l'ONU : l'organisme est en détresse respiratoire. Ce discours marque un tournant dans la rhétorique onusienne, passant de la diplomatie prudente à l'alerte brutale sur un risque d'effondrement systémique. Pour comprendre la gravité de ce moment, il faut analyser comment l'ordre international bâti après 1945 est aujourd'hui démantelé pièce par pièce par les intérêts nationaux et la force brute.

« Les droits humains sont asphyxiés » : le cri d'alarme du 24 février 2025 à Genève
Ce discours restera sans doute comme l'un des plus sévères prononcés par un Secrétaire général en exercice. Guterres ne s'est pas contenté de regretter la situation ; il a pointé du doigt une responsabilité collective. Pour la première fois, le ton n'est pas à la négociation mais à la dénonciation d'une rupture du contrat social mondial. Devant le Conseil des droits de l'homme, l'organe censé être la conscience morale du monde, Guterres a dressé un tableau sombre d'un système international en panne. L'ONU est-elle encore utile pour votre génération en 2026 ? est une question qui résonne particulièrement fort à l'écoute de ces avertissements. Le contexte géopolitique, marqué par le retrait des États-Unis et d'Israël de ce même Conseil, ajoute à la symbolique de l'isolement de l'institution face aux puissances.
« L'état de droit est écrasé par la loi du plus fort » : décryptage de la formule choc
La phrase clé de ce discours, « l'état de droit est écrasé par la loi du plus fort », résume parfaitement le basculement actuel. Guterres explique que nous ne sommes plus face à des anomalies ponctuelles, mais à un changement de paradigme structurel. Le droit international, qui reposait sur l'idée que les règles s'appliquent à tous, grands ou petits, est remplacé par une logique de puissance brute. Dans ce nouveau paradigme, la légitimité d'une action ne dépend plus de sa conformité au droit, mais de la capacité de l'acteur à l'imposer militairement ou économiquement. C'est la fin de la diplomatie fondée sur les traités et le retour à l'équilibre des pouvoirs tel qu'il existait au XIXe siècle. Ce n'est pas de la rhétorique ; c'est la description d'une réalité où les invasions et les bombardements de civils deviennent des outils politiques acceptables, tant qu'ils sont le fait de puissances incapables d'être sanctionnées.

Les six « étrangleurs » des droits humains selon Guterres
Pour préciser son diagnostic, Guterres a dressé une liste détaillée de ce qu'il appelle les « étrangleurs » des libertés. Il ne s'agit pas seulement de dictatures militaires, mais d'un système complexe de menaces. Premièrement, les autocrates qui verrouillent l'espace politique. Deuxièmement, le patriarcat qui maintient les femmes dans la subordination. Troisièmement, les bellicistes qui se rient du droit humanitaire. Quatrièmement, la crise climatique qui détruit les droits à la vie et à un environnement sain. Cinquièmement, un système financier mondial en faillite morale qui accroît les inégalités. Enfin, sixièmement, les technologies incontrôlables comme l'intelligence artificielle, qui servent à surveiller et réprimer les dissidents. Chacun de ces facteurs agit comme une garotte qui resserre lentement le cou des populations les plus vulnérables.
Pourquoi ce discours résonne différemment en 2025
Si Guterres s'emporte ainsi, c'est que le contexte de 2025 est inédit. Nous assistons à une désertion des grandes puissances vis-à-vis du multilatéralisme. Le boycott du Conseil des droits de l'homme par les États-Unis de Donald Trump et par Israël envoie un message clair : certaines puissances ne se sentent plus tenues de rendre de comptes à une instance internationale qu'elles jugent hostile ou inutile. Parallèlement, les coupes drastiques dans l'aide humanitaire américaine laissent des millions de personnes sans assistance vitale. Ce discours à Genève est donc prononcé dans un climat d'urgence absolue. L'ONU n'est plus seulement en crise de moyens ; elle est en crise de légitimité face à des acteurs qui considèrent que leur force leur donne le droit de faire la loi.

8 vetos en 2024, un record depuis 1986 : l'arme nucléaire diplomatique
Pour comprendre comment la « loi du plus fort » opère concrètement, il suffit de regarder les mécanismes de prise de décision au sein du Conseil de sécurité de l'ONU. L'année 2024 a battu un record effrayant : 8 vetos ont été opposés par les membres permanents, un niveau atteint pour la dernière fois en 1986, au cœur de la Guerre froide. Ce chiffre n'est pas une anecdote statistique, il est la preuve irréfutable d'une paralysie structurelle. Le veto, initialement conçu comme une mesure de prudence pour éviter une guerre mondiale entre les grandes puissances, est devenu l'outil privilégié de l'impunité. Crise de l'ordre international : un monde en mutation semble se cristalliser autour de ce chiffre symbolique. Le Conseil de sécurité, organe censé maintenir la paix et la sécurité internationales, est aujourd'hui réduit à un spectateur impuissant, voire complice, par son inaction.
27 vetos sur 30 pour trois conflits : Gaza, Syrie, Ukraine
L'analyse des données fournies par Oxfam sur la dernière décennie (2014-2024) est édifiante. Sur les 30 vetos posés durant cette période, 27 concernaient exclusivement trois dossiers : le Territoire palestinien occupé, la Syrie et l'Ukraine. Cela révèle que l'usage du droit de veto n'est pas dispersé, mais concentré sur les intérêts géopolitiques vitaux des cinq membres permanents (États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France). Dans ces trois cas, le veto ne sert pas à protéger la paix mondiale, mais à protéger des alliés stratégiques ou des zones d'influence directe. C'est une démonstration brutale que la sécurité internationale est fragmentée : ce qui est une violation grave du droit pour l'un devient un cas de légitime défense pour l'autre, selon que l'on possède un siège permanent ou non.
Gaza : 171 jours et 4 vetos américains avant un cessez-le-feu

L'exemple de la guerre à Gaza illustre tragiquement le coût humain de ce blocage institutionnel. Il a fallu attendre 171 jours d'offensive meurtrière pour que le Conseil de sécurité parvienne à adopter une résolution appelant à un cessez-le-feu, la résolution 2728 en mars 2024. Durant tout ce temps, les États-Unis ont opposé leur veto à quatre propositions distinctes. Ce délai n'est pas une simple procédure administrative ; derrière chaque jour de retard, ce sont des dizaines, voire des centaines de vies civiles perdues. Quand la résolution a finalement été votée, le bilan humain dépassait déjà les 10 000 morts. Ce cas montre comment un seul pays, par sa volonté politique, peut neutraliser la volonté de la quasi-totalité de la communauté internationale et empêcher toute action pour arrêter un carnage.
Quand la Russie et les États-Unis bloquent tout sur l'Ukraine
De l'autre côté, le conflit ukrainien subit une logique symétrique. En 2025, la Russie a opposé son veto à deux résolutions concernant l'Ukraine, bloquant toute tentative de condamnation ou de mécanisme de résolution sous l'égide de l'ONU. Mais le mécanisme est plus vaste : il y a une protection réciproque, un non-dit entre grandes puissances qui se bloquent mutuellement sur leurs sphères d'influence respectives. Les États-Unis couvrent Israël, la Russie couvre la Syrie ou elle-même, et la Chine couvre souvent ses alliés africains ou asiatiques. C'est une diplomatie de l'équilibre de la terreur juridique : chacun sait que s'il attaque l'autre trop violemment au Conseil, il subirait le même sort pour ses propres intérêts. Le résultat est une institution grippée, incapable d'agir là où l'action est la plus urgente.
46 vetos américains pour Israël depuis 1948 : anatomie d'une protection historique
Aucun exemple n'illustre mieux le concept de « loi du plus fort » que la relation entre les États-Unis et Israël au Conseil de sécurité. Depuis la création de l'État d'Israël en 1948, Washington a utilisé son droit de veto à 46 reprises pour bloquer des résolutions défavorables à l'État hébreu. Sur un total de 86 vetos américains au cours de l'histoire de l'ONU, plus de la moitié concerne donc un seul pays. Ce chiffre stupéfiant démontre une alliance stratégique qui transcende les alternances politiques aux États-Unis, qu'elles soient démocrates ou républicaines. Les grandes puissances et le droit international : vers un système à deux vitesses ? est une réalité que l'histoire des vetos américains met en lumière crûment. Cette protection systématique a créé un sentiment d'impunité durable, transformant le Conseil de sécurité en une chambre où les intérêts stratégiques priment sur le droit commun.
D'un veto sur deux à la protection quasi systématique

L'historique de cette protection est fascinant. Après la guerre des Six-Jours en 1967, alors que l'influence soviétique grandissait au Moyen-Orient, Israël est devenu un allié stratégique incontournable pour Washington. C'est à partir de ce moment que l'usage du veto s'est intensifié et institutionnalisé. Ce qui n'était au départ que des positions ponctuelles est devenu un bouclier quasi automatique contre toute condamnation internationale, que ce soit concernant les colonies, les opérations militaires ou le statut de Jérusalem. En protégeant ainsi un allié contre les règles communes, la plus grande puissance mondiale envoie un message double : d'une part, les alliés des États-Unis sont intouchables ; d'autre part, le droit international est flexible et s'adapte aux intérêts stratégiques de Washington.
Les conséquences concrètes : annexion, colonies, impunité
Cette protection diplomatique a des conséquences directes et dévastatrices sur le terrain. Comme l'a souligné Guterres récemment, nous assistons à des « appels à l'annexion » et à une expansion des colonies en Cisjordanie qui auraient été impossibles sans la certitude d'un parapluie américain au Conseil de sécurité. Le vide des camps de réfugiés et les déplacements forcés de populations se poursuivent sans que l'ONU ne puisse adopter de sanctions ou de mesures contraignantes. Le veto ne protège pas seulement un gouvernement ; il permet des politiques de fait accompli sur le terrain. Par ce mécanisme, la « loi du plus fort » s'incarne physiquement dans des murs, des barbelés et des colonies, tandis que les résolutions de l'ONU s'empilent dans les tiroirs, inappliquées et ignorées.
1,4 milliard d'Indiens, 54 pays africains, zéro siège permanent : l'anomalie de 1945
Si le Conseil de sécurité est paralysé par le veto, c'est aussi parce qu'il souffre d'un déficit de légitimité criant. La carte du monde a changé radicalement depuis la création de l'ONU en 1945, mais la composition de son organe exécutif est restée figée dans un passé colonial. Aujourd'hui, nous vivons une anomalie démocratique majeure : 1,4 milliard d'Indiens, 54 pays africains et 33 nations d'Amérique latine n'ont pas de siège permanent au Conseil de sécurité. Comment prétendre que cette organisation représente l'humanité entière lorsque des continents entiers sont exclus des décisions finales ? Cette anomalie n'est pas seulement une injustice ; elle est la cause profonde de la perte de crédibilité de l'ONU. Russie 2026 : la victoire du monde multipolaire pose la question de savoir si cette structure obsolète peut survivre à la montée des nouvelles puissances du Sud global.
Cinq vainqueurs de 1945 qui jugent leurs propres alliés
Le système actuel repose sur un oxymore moral, parfaitement résumé par Amitabh Behar, le directeur d'Oxfam International : les cinq permanents agissent « en tant que juges et parties ». Ils se sont octroyé le rôle de gardiens de la paix mondiale à une époque où l'Afrique et l'Asie étaient largement sous domination coloniale. Aujourd'hui, ces cinq pays (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie) jugent les conflits dans lesquels ils sont souvent directement impliqués ou qui concernent leurs alliés stratégiques. Il est impossible d'avoir une justice internationale équitable lorsque les juges sont aussi les accusés. Cette contradiction structurelle sape l'autorité morale de l'institution. Tant que le Conseil de sécurité restera un club fermé de vainqueurs d'une guerre vieille de 80 ans, ses décisions manqueront de légitimité aux yeux du reste du monde.
L'Afrique, l'Inde, l'Amérique latine : les grands absents du pouvoir

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Les 54 pays africains représentent un quart des membres de l'Assemblée générale des Nations Unies, mais aucun d'eux ne possède de siège permanent ni de droit de veto. L'Inde, avec ses 1,4 milliard d'habitants, première démocratie du monde, est également reléguée au rang de membre non permanent, ne siégeant au Conseil que de manière épisodique et temporaire. L'Amérique latine, bien que partie prenante de l'histoire de l'ONU, subit le même sort. Cette exclusion crée un fossé entre la réalité démographique du monde et le centre de pouvoir décisionnel. Les préoccupations du Sud global, qu'il s'agisse du climat, de la dette ou des inégalités commerciales, sont systématiquement reléguées au second plan parce que ces régions n'ont pas le levier du veto pour faire entendre leur voix.
Pourquoi aucune réforme n'est possible sans l'accord… de ceux qui bloquent
Le paradoxe final de ce système est qu'il est verrouillé de l'intérieur. Pour réformer la Charte des Nations Unies et étendre le Conseil de sécurité, il faut l'approbation des deux tiers des membres de l'Assemblée générale, mais surtout l'accord des cinq membres permanents. En d'autres termes, il faut demander à ceux qui détiennent le privilège de bien vouloir le partager ou l'abandonner. C'est une quadrature du cercle politique. Aucune des grandes puissances n'a intérêt à diluer son pouvoir en y admettant de nouveaux compétiteurs comme l'Inde, le Brésil, le Nigéria ou l'Allemagne. Par conséquent, la réforme est constitutionnellement bloquée, laissant l'ONU prisonnière d'une géopolitique datée de 1945, inadaptée aux défis du XXIe siècle.
230 millions de personnes ont besoin d'aide humanitaire : le prix humain de la paralysie
Au-delà des batailles diplomatiques à New York et Genève, la paralysie de l'ONU a un prix humain exorbitant qui se paie dans le sang et les larmes des populations civiles. Selon les derniers rapports d'Oxfam, 230 millions de personnes ont besoin d'une aide humanitaire urgente à travers le monde. Ce chiffre vertigineux représente une augmentation de 150 % des besoins depuis 2015, année des accords de Paris sur le climat et de l'adoption des Objectifs de développement durable. C'est un échec cuisant pour la communauté internationale. Pendant que les diplomates s'échangent des vetos et des communiqués, des millions de familles sont déplacées, affamées ou massacrées. Climat : pourquoi la coopération mondiale est en danger en 2026 illustre cette désynchronisation entre l'ampleur des crises et la faiblesse des réponses collectives.
Plus d'1 million de morts dans les 23 conflits les plus longs
Le chiffre d'Oxfam concernant les 23 conflits les plus longs non résolus par le Conseil de sécurité dépasse l'entendement : plus d'un million de personnes y ont perdu la vie. Ces guerres, souvent oubliées des médias de premier plan, s'éternisent parce qu'il n'y a pas de volonté politique de forcer une paix. L'impunité générée par l'absence de résolutions onusiennes permet aux seigneurs de guerre et aux gouvernements belliqueux de continuer leurs opérations sans crainte de sanctions réelles. Que ce soit au Yémen, en RD Congo, en Birmanie ou au Soudan, l'absence de « loi » internationale forte laisse place à la loi des milices. Chaque jour sans résolution est un jour où la violence continue de faucher des vies innocentes, perpétuant un cycle de vengeance et de pauvreté qui semble interminable.
+150% d'aide humanitaire nécessaire depuis 2015, les financements chutent

Le plus cruel dans cette situation est le décalage entre l'explosion des besoins et l'effondrement des financements. Guterres l'a dénoncé avec force : les besoins ont augmenté de 150 %, mais les contributions des États donateurs chutent drastiquement. La décision des États-Unis de couper massivement leur aide extérieure sous l'administration Trump a créé un trou financier gigantesque que personne d'autre ne peut combler. Les organisations humanitaires sont contraintes de rationner l'aide, choisissant qui mange et qui ne mange pas, qui reçoit un abri et qui dort à la belle étoile. Le Secrétaire général de l'ONU a résumé cette situation inhumaine en déclarant que « les êtres humains sont utilisés comme monnaie d'échange » dans les négociations politiques. C'est l'ultime dégradation de la dignité humaine : la vie d'une personne ne dépend plus de son droit inaliénable à la sécurité, mais de l'humeur politique d'un gouvernement lointain.
Les autocrates contrôlent un tiers de l'économie mondiale : le nouveau paysage global
La crise de l'ordre international ne se limite pas aux murs de l'ONU ; elle reflète une transformation profonde de la géopolitique et de l'économie mondiales. L'isolement des démocraties face à la montée des régimes autoritaires est une réalité tangible. Volker Türk, le Haut-Commissaire aux droits de l'homme, a livré une estimation alarmante : aujourd'hui, les autocrates contrôlent environ un tiers de l'économie mondiale. C'est plus du double qu'il y a trente ans. Cela signifie que les dictatures ne sont plus seulement des anomalies politiques isolées ; elles sont des puissances économiques centrales qui peuvent influencer les marchés, les technologies et les flux financiers. Ce poids économique leur donne une marge de manœuvre considérable pour ignorer les pressions diplomatiques et les sanctions occidentales.
Volker Türk : « le double d'il y a 30 ans »
La déclaration de Volker Türk résonne comme un avertissement sur la résilience des régimes oppressifs. Contrairement aux prévisions des années 90 qui annonçaient la « fin de l'histoire » et le triomphe de la démocratie libérale, le XXIe siècle voit le retour en force des modèles autoritaires. Ces régimes contrôlent des ressources naturelles stratégiques, des chaînes d'approvisionnement critiques et disposent de fonds souverains gigantesques. Cette richesse leur permet de projeter leur influence et d'exporter leur modèle. Türk a averti que l'ère des dictateurs pouvant commettre des crimes atroces « peut se reproduire », rappelant les heures les plus sombres du XXe siècle. Cette concentration de pouvoir économique entre les mains de dirigeants non élus constitue un obstacle majeur à l'application universelle des droits humains.
Ignazio Cassis et la perte de repères
Cette préoccupation n'est pas l'apanage des seuls fonctionnaires de l'ONU. Ignazio Cassis, le président de la Confédération suisse, a réagi avec inquiétude à cette dérive, notant que « le monde perd ses repères ». La Suisse, traditionnellement pays neutre et observateur privilégié de la diplomatie, s'alarme de la montée des populismes et de la radicalisation des jeunes. Lorsque des modérés comme la Suisse tirent la sonnette d'alarme, c'est que le centre de gravité politique a véritablement bougé. Les partis populistes gagnent du terrain en surfant sur ce sentiment de perte de repères et sur le discours selon lequel l'ONU serait inutile et chaque nation devrait se battre pour elle-même. C'est un terreau fertile pour les autocrates qui promettent un ordre fort contre le chaos perçu de la démocratie.
L'ONU a-t-elle jamais eu le pouvoir d'empêcher la guerre ?
Face à ce tableau noir, une question légitime se pose : l'ONU échoue-t-elle aujourd'hui, ou n'a-t-elle jamais eu les moyens de sa mission ? Il est facile de pointer les dysfonctionnements actuels, mais une analyse historique montre que l'organisation née en 1945 était un compromis imparfait dès le départ. L'ONU n'a jamais été conçue comme un gouvernement mondial, mais comme une enceinte de concertation entre des États souverains, et surtout entre les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Attendre qu'elle empêche seule une guerre majeure entre grandes puissances, c'est méconnaître sa nature même. Son utilité réside souvent ailleurs : dans la gestion de l'après-conflit, l'aide humanitaire et la construction de normes progressistes.
1945 : le compromis imparfait entre souveraineté et justice
En 1945, les Pères fondateurs de l'ONU, conscients de l'échec de la Société des Nations, ont voulu assurer la participation des grandes puissances. Le prix à payer pour que les États-Unis, l'URSS, le Royaume-Uni, la Chine et la France rejoignent le système fut le droit de veto. Le compromis était simple : ils garderaient la mainmise sur les décisions de sécurité en échange de leur engagement à maintenir la paix. Le système n'a jamais été conçu pour contraindre une puissance nucléaire ou un membre permanent. C'est un héritage de la Guerre froide qui structure encore l'institution aujourd'hui. Dire que l'ONU échoue, c'est parfois oublier qu'elle n'a jamais eu les clés pour réussir là où les intérêts vitaux des grandes puissances sont en jeu.
Les succès ignorés et les échecs visibles

Il serait injuste de ne mentionner que les échecs. L'ONU a réussi là qu'on ne l'attend pas toujours : la vaccination de millions d'enfants via l'UNICEF, l'aide alimentaire mondiale via le PAM, ou la gestion de transitions politiques dans des pays moins médiatisés. La Cour pénale internationale, bien que distincte, tente également de rendre la justice. Cependant, l'institution est jugée sur ses échecs les plus visibles : Srebrenica, le Rwanda, la Syrie, Gaza. Ces drames marquent les esprits et alimentent le sentiment d'impuissance. L'ONU reste un outil indispensable, mais un outil imparfait, souvent pris en étau entre ses idéaux et la realpolitik de ses membres les plus puissants.
Conclusion : 44 résolutions adoptées en 2025, le plus bas depuis 1991 — et maintenant ?
Le bilan est accablant. En 2025, le Conseil de sécurité n'a adopté que 44 résolutions, le chiffre le plus bas depuis 1991. Ce record négatif n'est pas une simple statistique bureaucratique ; c'est le symptôme d'une institution en cessation de fonction politique. Le constat dressé par Antonio Guterres est celui d'un monde qui glisse vers l'anarchie organisée, où la force prime sur le droit. Pourtant, se poser la question « et maintenant ? » est crucial. L'alternative à l'ONU imparfaite n'est pas un monde de paix parfaite, mais probablement un monde de chaos total où chaque conflit régional pourrait dégénérer sans aucun mécanisme de dialogue. Même affaiblie, l'organisation reste le seul lieu où la Chine, les États-Unis et la Russie continuent de parler, même pour se bloquer mutuellement.
Le monde sans l'ONU serait-il pire ?
Il est légitime de se demander si un monde sans l'ONU ne serait pas préférable pour éviter de donner une légitimité fictive à cette paralysie. La réponse est nuancée. Sans l'ONU, le droit humanitaire n'existerait pas en tant que corps de normes. Les mécanismes de coopération sanitaire, climatique et sociale disparaîtraient probablement. Même si le Conseil de sécurité est bloqué, l'Assemblée générale et les agences spécialisées continuent de travailler au quotidien pour améliorer la vie de millions de personnes. L'ONU est aujourd'hui le « plancher » en dessous duquel l'humanité ne doit pas tomber, même si ce plancher se fissure de toutes parts. Abandonner l'ONU, ce serait accepter que la forêt soit la seule loi entre les nations.
Ce que les jeunes citoyens peuvent faire face à la faillite
Face à cette faillite institutionnelle, la responsabilité de la nouvelle génération est immense. Si les diplomates ne parviennent pas à s'accorder, c'est à la société civile de prendre le relais. Informer, mobiliser, documenter : ces actions deviennent des actes politiques majeurs. Les réseaux sociaux, malgré leurs dérives, permettent de contourner la censure et de montrer des réalités que les gouvernements voudraient cacher. La pression citoyenne peut forcer des changements que la diplomatie classique n'obtient plus. Il est de notre devoir de ne pas nous habituer à la « loi du plus fort », de dénoncer l'impunité et de soutenir les structures de solidarité internationale. Car si les États renoncent à défendre le droit, ce sont les peuples qui devront porter la flamme de la justice.