Sébastien Lecornu a convoqué mercredi 11 mars l'ensemble des forces politiques à Matignon pour un briefing confidentiel sur l'état de la menace et le positionnement de la France face à la guerre au Moyen-Orient. Ce rendez-vous inédit intervient alors que 87 % des Français s'inquiètent de la flambée des prix, du risque terroriste et de l'impact sur les jeunes générations, selon un sondage Elabe/BFMTV réalisé le 2 avril 2026. Le conflit, déclenché le 28 février par des frappes israélo-américaines sur l'Iran, a plongé la France dans une crise multidimensionnelle où se mêlent enjeux militaires, économiques et sécuritaires.

Un format inédit depuis le début du conflit
Pourquoi Matignon plutôt que l'Élysée ?
La décision de confier cette réunion au Premier ministre plutôt qu'au président de la République n'est pas anodine. Depuis mars 2024, Emmanuel Macron avait pris l'habitude de convier lui-même les forces politiques à l'Élysée pour les informer des avancées de la guerre en Ukraine. La dernière réunion de ce type s'était tenue le 8 janvier. Cette fois, le chef de l'État a choisi de déléguer cette tâche à Sébastien Lecornu, ancien ministre des Armées qui connaît parfaitement les dossiers militaires.
L'entourage d'Emmanuel Macron justifie ce changement de pied par un agenda présidentiel chargé. Selon Le HuffPost, l'Élysée explique que le président est très pris par ses rendez-vous diplomatiques et ses obligations militaires. Mais cette explication officielle cache une réalité plus nuancée : le chef de l'État entend préserver son domaine réservé en matière de politique étrangère et de défense. Il n'exclut pas de réunir ultérieurement les dirigeants politiques en format Saint-Denis — du Rassemblement national à La France insoumise — sur la guerre au Moyen-Orient, mais seulement quand la situation sera moins mouvante. L'Élysée évoque une situation trop changeante pour faire un point précis au niveau présidentiel, selon Le Monde.
Qui participe à cette réunion confidentielle ?
Le cadre de cette rencontre est strict : les téléphones portables seront interdits dans la salle, et les échanges seront protégés par le secret défense. Une cinquantaine de personnes sont attendues autour de la table, dont les présidents des deux assemblées — Yaël Braun-Pivet pour l'Assemblée nationale et Gérard Larcher pour le Sénat — ainsi que les chefs des groupes parlementaires et les présidents des commissions des Affaires étrangères, de la Défense et des Affaires européennes.
Côté partis, toutes les formations représentées au Parlement ont été conviées : le Rassemblement national, La France insoumise, le Parti socialiste, Les Républicains, les Écologistes, Horizons, le MoDem et Renaissance. Six ministres seront également présents pour couvrir les volets énergétique, militaire et diplomatique. Les hautes autorités militaires et civiles participeront aussi au briefing, notamment le chef d'état-major Fabien Mandon et les directeurs des services de renseignement (DRM, DGSI, DGSE), comme le précise BFMTV.
Jordan Bardella, interrogé sur son déplacement à Marseille pour les municipales, a annoncé que le RN honorerait cette invitation, ajoutant qu'il avait lui-même demandé au président de réunir les chefs de partis, comme l'avait aussi fait Olivier Faure pour le PS, selon BFMTV. Clémence Guetté, vice-présidente de l'Assemblée nationale et députée LFI, a réclamé sur RTL un débat parlementaire sur l'implication de la France, estimant qu'une intervention militaire française devait être questionnée par la représentation nationale.
Les positions des partis : un paysage politique fracturé
Le clivage gauche-droite sur l'intervention française
La guerre au Moyen-Orient révèle des fractures profondes au sein de la classe politique française. Si tous les partis condamnent l'escalade, leurs analyses divergent radicalement sur le rôle que doit jouer la France et sur la légitimité des frappes israélo-américaines qui ont déclenché le conflit le 28 février.
À droite, le Rassemblement national valide la position défensive adoptée par Emmanuel Macron. Marine Le Pen estime que le cadrage donné par le président, qui consiste à adopter une posture défensive, lui paraît approprié, rapporte Franceinfo. Le RN concentre ses demandes sur les conséquences économiques : baisse de la TVA sur l'énergie et diminution de l'accise sur les produits pétroliers.
Les Républicains, par la voix de Laurent Wauquiez, apportent un soutien sans ambiguïté à Israël et aux États-Unis. Le parti demande une réponse européenne ferme et la mise en place d'un bouclier tarifaire pour protéger les ménages français de la flambée des prix.
À gauche, le ton est tout autre. La France insoumise dénonce une guerre illégale et exige que la France n'y mette pas un doigt. LFI a déposé une proposition de loi pour bloquer toute participation française aux opérations, selon Franceinfo.
Le Parti socialiste, bien que moins virulent, partage une partie de ces réserves. Les électeurs socialistes sont d'ailleurs les plus inquiets : 96 % d'entre eux se disent préoccupés par le conflit, selon un sondage YouGov/HuffPost réalisé du 3 au 5 mars 2026. Ce même sondage révèle que 58 % des électeurs RN trouvent les frappes justifiées, contre 64 % des électeurs LR et seulement 28 % des électeurs de gauche.
Renaissance et la majorité : entre fermeté et prudence
Dans le camp présidentiel, Gabriel Attal plaide pour l'organisation d'un front des démocraties pour faire tomber le régime des mollahs et préparer l'après-conflit. Mais cette position offensive est tempérée par la réalité budgétaire : Renaissance refuse toute aide à la pompe jugée trop coûteuse pour les finances publiques.
Le gouvernement doit en effet composer avec un déficit public qui reste à 5,1 % du PIB sur fond de croissance négative, selon les données publiées par l'Insee, comme le rapporte Le Monde. La guerre a déjà coûté six milliards d'euros à la France, et Bercy prévoit de geler 3,2 milliards d'euros de crédits et d'en annuler 847 millions pour compenser, selon Franceinfo. À ces mesures s'ajoutent 2,2 milliards d'euros obtenus grâce au gel des allègements de cotisations sociales des entreprises sur les bas salaires, pour un total de 6,2 milliards d'euros d'économies. Un deuxième comité d'alerte se tiendra fin juin, a précisé le ministère, pour faire le point sur l'évolution du conflit et ses conséquences budgétaires.
Les conséquences concrètes pour les Français
La flambée des prix du carburant et de l'énergie
Le sujet qui préoccupe le plus les Français est sans doute l'explosion des prix à la pompe. Le gazole a atteint un record historique à 2,18 euros le litre, et l'essence dépasse 1,80 euro. Selon un sondage Elabe réalisé le 11 mars 2026, 83 % des Français se disent inquiets de cette hausse, et 43 % estiment qu'elle a un impact significatif sur leur budget. Ce chiffre monte à 58 % chez les employés et ouvriers, et à 64 % chez ceux qui peinent déjà à joindre les deux bouts.
Le gouvernement a réagi en menaçant de plafonner les marges des distributeurs de carburants. Cette annonce a provoqué une réaction immédiate : le patron de Coopérative U, Dominique Schelcher, a promis des baisses de prix dans les prochains jours, comme le rapporte Libération. Un plan exceptionnel de contrôles des stations-service a également été lancé pour éviter les hausses abusives.
Mais le problème ne se limite pas au carburant. Le prix du gaz a augmenté de près de 90 % depuis le début de l'année, atteignant 65 euros par mégawattheure, un niveau plus vu depuis janvier 2023, selon Franceinfo. Si la fin de la période de chauffage atténue l'impact pour l'instant, les ménages redoutent un hiver prochain difficile. Le pétrole brut importé du Moyen-Orient ne représente que 12 % des approvisionnements français, et les réserves stratégiques couvrent environ trois mois de consommation, mais la fermeture du détroit d'Ormuz par l'Iran perturbe l'ensemble des marchés mondiaux.
L'impact sur les voyages et les études à l'étranger
Les jeunes Français sont particulièrement touchés par les conséquences de cette guerre. Selon une étude Protourisme, 800 000 Français ont déjà renoncé à partir à l'étranger cet été à cause du conflit, comme le rapporte Le Parisien. Les réservations vers les pays touristiques du Moyen-Orient ont chuté d'environ 35 %, et les jeunes ainsi que les familles avec enfants sont les plus concernés.
Pour ceux qui étudient ou travaillent à l'étranger, la situation est encore plus critique. Près de 400 000 Français sont résidents ou de passage dans la région du Moyen-Orient, hors militaires, selon Toute l'Europe. La France a déclenché le mécanisme européen de protection civile pour rapatrier ses ressortissants. Deux premiers avions ont atterri à Paris dès le 3 mars, et l'Union européenne finance 75 % du coût du rapatriement si au moins 30 % des passagers sont d'un autre État membre. Au 5 mars, dix États membres de l'UE avaient activé ce mécanisme.
La menace terroriste et le sentiment d'insécurité

La guerre au Moyen-Orient a également ravivé les craintes liées au terrorisme. Selon le sondage Elabe du 2 avril 2026, 82 % des Français pensent que le conflit augmente le risque d'attentat en France. Cette inquiétude était déjà partagée par 76 % des personnes interrogées dès le début mars.
Le briefing de mercredi à Matignon aborde justement cet aspect : les services de renseignement font le point sur l'état de la menace sur le territoire national. La DGSI, la DGSE et la DRM sont représentées pour présenter leur analyse de la situation. Ce volet sécuritaire est d'autant plus important que des bases françaises dans le Golfe, notamment à Abou Dhabi, ont déjà été touchées par des drones iraniens, selon La Croix.
Les jeunes face à la guerre : angoisse et dérision sur les réseaux sociaux
Le phénomène #WW3 sur TikTok et Instagram
La guerre au Moyen-Orient a provoqué une vague de réactions sur les réseaux sociaux, en particulier chez les 15-25 ans. Le hashtag #WW3 a été utilisé près de 700 000 fois dès les premières frappes du 28 février, rapporte RTL. Sur TikTok et Instagram, les jeunes tournent le conflit en dérision via des mèmes et des vidéos humoristiques, un mécanisme de défense psychologique que la psychanalyste Claire Cipriani décrit comme une anesthésie émotionnelle face à l'angoisse.
Cette génération, qui a grandi avec les crises successives — attentats de 2015, pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine —, développe ce que Cipriani appelle un sentiment de vivre sur du sable mouvant. Les chiffres sont éloquents : 32 % des 18-25 ans présentent des symptômes d'anxiété grave, et 10 % des 7-11 ans souffrent de dépression.
La réponse d'Emmanuel Macron sur Instagram
Le président de la République a tenté de répondre directement à ces inquiétudes. Le 5 mars, une jeune internaute l'a interpellé en message privé sur Instagram. Sa réponse, qu'il a rendue publique, est devenue virale. Il lui a répondu qu'elle n'allait pas faire la guerre du tout, qu'elle allait continuer de vivre, et que la France ne faisait pas partie de cette guerre, comme le rapporte Franceinfo. La vidéo a été partagée sur son compte Instagram officiel.
Cette intervention sur les réseaux sociaux montre que l'exécutif mesure l'importance de rassurer les jeunes générations. Un article de notre série sur l'angoisse des jeunes Parisiens face à l'escalade détaille comment cette inquiétude se manifeste dans le quotidien des étudiants et des jeunes actifs.
Un clivage générationnel dans la perception du conflit
Les sondages révèlent un clivage générationnel marqué. Selon l'Ifop, 83 % des 18-24 ans se disent inquiétés par le régime iranien, contre 99 % des 65 ans et plus. Mais seuls 29 % des moins de 35 ans sont tout à fait d'accord avec cette affirmation, contre 69 % des seniors. Les jeunes sont également plus sceptiques sur le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle : 56 % des 18-34 ans jugent cette décision mauvaise, selon Elabe.
Cette différence de perception s'explique en partie par un rapport différent à l'information. Les jeunes s'informent davantage via les réseaux sociaux et les formats courts, où les analyses sont souvent plus critiques envers les interventions militaires occidentales. Les données d'Elabe sur la perception de la durée du conflit confirment ce fossé : 44 % des 18-34 ans pensent que la guerre durera des mois ou des années, contre seulement 33 % des seniors.
Les enjeux diplomatiques et militaires de la réunion
La posture défensive de la France
Emmanuel Macron a annoncé le 3 mars l'envoi de forces françaises en Méditerranée, dont le porte-avions Charles de Gaulle et plusieurs frégates, dans une posture strictement défensive. Le président a estimé que l'Iran portait la responsabilité première du conflit, tout en jugeant que les opérations militaires se déroulaient en dehors du droit international, selon Marine & Océans.
La France est aujourd'hui l'un des pays européens les plus impliqués dans ce conflit, avec le Royaume-Uni, en raison d'accords de défense avec plusieurs États du Moyen-Orient. Certains de ces accords contiennent des clauses d'assistance dont le contenu reste classifié. Le déploiement du Charles de Gaulle vise à protéger les intérêts français et alliés, ainsi qu'à soutenir d'éventuelles opérations d'interception contre des attaques — un scénario qu'Emmanuel Macron a évoqué lors de sa visite à Chypre le 9 mars, où il a posé les bases d'une initiative internationale.
La question du détroit d'Ormuz
L'un des sujets les plus sensibles abordés lors de la réunion concerne le détroit d'Ormuz, par lequel transite une part importante du pétrole et du gaz mondiaux. Sa fermeture par l'Iran a provoqué une flambée des prix de l'énergie. Emmanuel Macron a évoqué la préparation d'une mission internationale pour rouvrir le détroit, une initiative qui pourrait nécessiter un engagement militaire accru de la France.
Selon le sondage Elabe du 11 mars, 55 % des Français sont favorables à une intervention militaire française au détroit d'Ormuz pour des missions de déminage et de sécurisation. Mais les jeunes restent plus réservés : 44 % des 18-34 ans pensent que le conflit durera des mois ou des années, contre seulement 33 % des seniors.
L'actualisation de la loi de programmation militaire
Sébastien Lecornu a annoncé le 25 mars de nouvelles commandes de munitions dans le cadre de l'actualisation de la loi de programmation militaire (LPM). Le gouvernement doit présenter au printemps un projet ajoutant 36 milliards d'euros aux 413 milliards déjà prévus sur la période 2024-2030, comme le rapporte Le Monde. L'examen de cette LPM actualisée sera accéléré : présentée en conseil des ministres le 8 avril, elle sera inscrite la semaine du 4 mai à l'Assemblée nationale et du 1er juin au Sénat.
Le Premier ministre a souligné l'urgence de produire des munitions, avec un investissement de 8,5 milliards d'euros supplémentaires de commandes entre 2026 et 2030, qui s'ajoutent aux 16 milliards de la LPM votée en 2023. Il a également annoncé la création d'une plateforme France Munitions, un grossiste de munitions financé par l'État et des investisseurs privés, ainsi qu'un plan de soutien à l'industrie duale de 300 millions d'euros. La LPM actualisée prévoit également un nouveau régime d'état d'alerte de sécurité nationale pour une application exceptionnelle du code de la défense.
Cette actualisation de la LPM fait relativement consensus chez les députés, qui ont tous rendu hommage au major Arnaud Frion, mort en Irak dans une attaque de drone perpétrée par une milice pro-iranienne. Un article revient sur le prix humain de l'engagement français au Moyen-Orient.
Conclusion
La réunion du 11 mars à Matignon marque une étape importante dans la gestion de la crise par l'exécutif. En conviant l'ensemble des forces politiques à un briefing confidentiel sur l'état de la menace et le positionnement de la France, Sébastien Lecornu cherche à instaurer un semblant d'unité nationale face à un conflit qui fracture profondément la classe politique et inquiète une large majorité de Français.
Mais au-delà des déclarations et des postures, ce sont les conséquences concrètes de cette guerre qui préoccupent le plus les citoyens : la flambée des prix du carburant et de l'énergie, le risque terroriste accru, l'impact sur les voyages et les études à l'étranger. Les jeunes générations, qui expriment leur angoisse sur les réseaux sociaux à coups de mèmes et de vidéos, attendent des réponses claires et des mesures tangibles.
Alors que le conflit semble devoir durer — 39 % des Français pensent qu'il s'étendra sur des mois ou des années —, le gouvernement devra trouver un équilibre délicat entre la protection des intérêts stratégiques de la France, la maîtrise des finances publiques et la préservation du pouvoir d'achat des ménages. La réunion de mercredi n'est que le premier acte d'un processus de consultation qui pourrait se prolonger, Emmanuel Macron n'excluant pas de convoquer à son tour les chefs de partis dans les prochaines semaines.