Alors que LVMH avait fermé ses 124 boutiques en Russie (Louis Vuitton, Dior, Bulgari) quelques jours avant l'entrée en vigueur des sanctions européennes sur les produits de luxe, en février 2022, un de ses actifs a résisté : le Grand Hôtel Europe à Saint-Pétersbourg. Cet établissement cinq étoiles, détenu par la chaîne d'hôtels Belmond, filiale détenue à 100 % par LVMH, n'a jamais fermé.

Un hôtel légal mais fréquenté par des entités sanctionnées
Selon des informations recueillies par Reuters et publiées par Boursorama, les déclarations de TVA déposées auprès des autorités fiscales locales entre le deuxième trimestre 2022 et le premier trimestre 2025 révèlent que l'hôtel a perçu des paiements d'entités sanctionnées par l'UE et le Royaume-Uni. Parmi ses clients figurent deux filiales du conglomérat d'armement Rostec, une filiale de Tactical Missiles Corp, la compagnie maritime Sovcomflot, le géant énergétique Rosneft, ainsi que des banques visées par des gels d'avoirs, comme Sberbank, Sovcombank et VTB.
La banque Sovcombank, elle-même sanctionnée, aurait versé près de 119 000 euros à l'établissement. Un autre client notable : Prezident-Servis, une agence de voyage détenue directement par le Kremlin, qui aurait payé environ 230 000 euros, un montant également cité à 270 000 dollars selon les versions. Ces paiements coïncident avec la tenue du Forum économique international de Saint-Pétersbourg en 2023 et 2024, dont l'hôtel est partenaire officiel depuis plus de dix ans.
Une propriété masquée mais bien réelle
LVMH a tenté d'effacer tout lien public avec l'hôtel : la plaque de Belmond a été retirée et l'établissement a disparu du site de réservation du groupe en 2023. Pourtant, les registres d'entreprise en Russie, au Royaume-Uni et en France confirment que l'hôtel appartient bel et bien à Europe Hotel LLC, une société détenue à 100 % par LVMH, comme le montre le dernier document d'enregistrement universel de LVMH déposé à l'AMF (page 401).
L'enquête du média indépendant russe The Insider a d'ailleurs mis en évidence des documents d'entreprise montrant que Belmond contrôle toujours l'établissement, malgré les efforts de discrétion affichés par LVMH.
Les raisons possibles d'un maintien
LVMH a déclaré que le Grand Hôtel Europe "fonctionne de manière autonome et indépendamment de Belmond", sans répondre aux questions détaillées de Reuters. Selon deux sources proches du dossier, des réflexions internes ont eu lieu sur une fermeture, mais le groupe s'est finalement abstenu.
Parmi les raisons évoquées : les règles russes imposant aux sociétés étrangères de céder leurs actifs à des investisseurs locaux avec une forte décote en cas de départ, ainsi que la participation de 6,5 % détenue par la ville de Saint-Pétersbourg dans l'immeuble Art Nouveau qui abrite l'hôtel.
Un hôtel prospère malgré la guerre
Entre 2022 et 2024, le chiffre d'affaires annuel de l'hôtel a presque doublé, atteignant 1,9 milliard de roubles (environ 21 millions d'euros). En 2024, il a affiché un bénéfice net record, autour de 4,8 millions d'euros, son plus haut niveau depuis 2004. Ces profits ne remontent pas à Paris.
L'an dernier, l'hôtel a même accueilli une réunion entre des émissaires des présidents Donald Trump et Vladimir Poutine au sujet de la guerre en Ukraine, et a célébré ses 150 ans avec un gala réunissant des banquiers, le directeur du Musée d'État russe et des responsables locaux.

La riposte russe contre les groupes français
Tandis que LVMH tente de naviguer entre conformité et adaptation, d'autres groupes français font l'objet de mesures plus directes. Un décret signé par Vladimir Poutine a transféré les actifs russes de Nestlé, d'Auchan et de l'ancien Leroy Merlin (rebaptisé Lemana Pro) à une société unique, L.E.V. Management. Le président russe a assuré : "Nous ne prenons rien à personne, nous ne volons rien et nous ne nationalisons rien", ajoutant que les filiales locales avaient été placées "sous administration externe".
Le Monde rapporte que ces actifs sont désormais "sous administration temporaire", une mesure qui pourrait préfigurer une nationalisation ou une reprise par un groupe proche du régime. Auchan et Lemana Pro n'ont pas souhaité commenter publiquement cette situation.
Le casse-tête juridique des sanctions
Pour les experts juridiques interrogés par Reuters, le Grand Hôtel Europe ne tombe pas sous le coup des sanctions internationales, car les services d'hébergement et de restauration ne sont pas spécifiquement ciblés. Régis Bismuth, professeur de droit international à Sciences Po, rappelle que l'hôtel est une filiale russe constituée en droit russe, fournissant des services courants sur place.
Cependant, la Commission européenne a déclaré que ses sanctions ne s'appliquent pas en dehors de l'Union européenne, mais que les sociétés mères ne peuvent pas utiliser leurs filiales russes pour contourner les obligations qui s'imposent à la société mère européenne. La tension reste entière : l'hôtel peut respecter la lettre des sanctions tout en servant des clients sanctionnés.
Une stratégie discrète
Le maintien du Grand Hôtel Europe par LVMH illustre une stratégie discrète dans un contexte de guerre et de sanctions. Alors que la plupart des chaînes hôtelières occidentales (Marriott, Four Seasons, IHG) ont coupé leurs liens avec la Russie, Belmond continue de l'exploiter par l'intermédiaire de partenaires locaux. Hilton, de son côté, a suspendu ses investissements mais maintient ses activités.
Pour LVMH, l'hôtel représente à la fois une source de revenus stable et un symbole controversé. Dans un monde où les sanctions ont des contours poreux, chaque décision semble arbitrée entre diplomatie et survie économique.