Le 2 avril 2026, une tribune publiée dans les colonnes du Figaro a secoué le paysage médiatique français et transatlantique. Son auteur, le général Michel Yakovleff, y assène une phrase qui résonne comme un coup de tonnerre dans un ciel déjà lourd de menace nucléaire : « Avec des victoires comme celles-là, l’Amérique n’a pas besoin de défaites ». Loin d'être une simple provocation éditoriale, cette intervention d'un haut gradé, ancien numéro deux du commandement de l'OTAN en Europe, tombe à un moment critique. Alors que la guerre en Iran fait rage et que les bombardements se succèdent, le général brise le consensus habituel pour interroger la nature même du « succès » militaire à l'américaine. Cette affirmation pose une question vertigineuse : à quoi bon remporter des batailles tactiques si elles précipitent des catastrophes stratégiques ?
Une phrase choc : « Avec des victoires comme celles-là… »
Cette publication ne passe pas inaperçue. Dans un contexte médiatique français souvent saturé de commentaires convenus sur l'alliance transatlantique, la voix du général Yakovleff tranche par sa sécheresse et son ironie mordante. En qualifiant les succès américains d'inutiles, voire nuisibles, il touche un point sensible : la fiabilité du « gendarme du monde ». La tribune s'inscrit dans un débat français de plus en plus vif, où l'admiration historique pour l'allié américain cède le pas face à une série de fiascos stratégiques qui coûtent cher, non seulement en vies humaines, mais aussi en crédibilité politique.
Le Figaro publie un réquisitoire cinglant

La tribune du 2 avril 2026 adopte un ton volontairement tranchant. Le titre, avec sa construction paradoxale, invite le lecteur à regarder au-delà des images de célébration habituellement associées aux victoires militaires. Yakovleff y déconstruit méthodiquement l'argumentaire washingtonien pour ne laisser qu'une constatation amère : la superpuissance américaine semble piégée dans un cycle de « victoires toxiques ». Chaque intervention militaire couronnée de succès sur le terrain — renversement d'un dictateur, destruction d'une armée — semble engendrer un chaos pire que la situation initiale. Ce texte ne se contente pas d'analyser ; il accable. Il souligne l'incapacité chronique des États-Unis à transformer leur domination sans partage sur le champ de bataille en une stabilité politique durable.
La superpuissance piégée par sa propre force
L'analyse du général dépasse le simple cas iranien pour toucher à une maladie structurelle de la puissance américaine. Depuis la chute de l'Union soviétique, la machine de guerre américaine a sans doute été la plus efficace de l'histoire, capable de projeter des forces en tout point du globe en quelques heures. Pourtant, cette supériorité technologique et logistique masque une faiblesse fondamentale : l'absence de vision politique pour l'après-guerre. En se concentrant obsessionnellement sur la « fin state », c'est-à-dire l'objectif militaire immédiat, les décideurs américains oublient de construire la paix qui suit. C'est cette incapacité à convertir la force brute en influence politique stable que Yakovleff dénonce avec virulence, suggérant que l'Amérique est devenue experte pour gagner les matchs mais perd systématiquement le championnat.
Trump, l'Iran et le compte à rebours de soixante jours
Pour saisir la portée de ce cri d'alarme, il faut le replacer dans son contexte immédiat : la guerre d'Iran de 2026. Lorsque Donald Trump tient sa première adresse officielle sur le conflit, un peu plus d'un mois après l'annonce de la mort du guide suprême Ali Khamenei, la situation est loin d'être sous contrôle. Comme le souligne le général Yakovleff, le Président américain est rattrapé par les mécanismes constitutionnels de son propre pays. Le chronomètre tourne : soixante jours après le 28 février, Trump doit obligatoirement faire entériner la poursuite des opérations par le Congrès. Faute de quoi, les opérations militaires devraient cesser, ce qui constituerait une première historique et un camouflet majeur pour la puissance américaine.
Le poids de l'opinion publique et des marchés financiers
À cette contrainte juridique s'ajoute une pression économique et sociale croissante. L'opinion publique américaine se désintéresse de plus en plus de ce conflit lointain, d'autant que les conséquences se font sentir directement à la pompe. Depuis le discours du président, le prix du gallon d'essence a en effet bondi, fragilisant les marchés et le pouvoir d'achat des ménages. C'est dans ce climat d'urgence et d'impasse politique que la réflexion du général prend tout son sens : une victoire militaire qui ruine l'économie et divise le pays peut-elle vraiment être considérée comme une victoire ? La disjonction entre les succès tactiques revendiqués par la Maison Blanche et la réalité économique vécue par les Américains creuse un fossé dangereux pour la cohésion nationale.
De la Légion étrangère au SHAPE : le parcours d'un expert

Avant d'entrer dans le vif du sujet, il est crucial de comprendre qui tient ces propos. Michel Yakovleff n'est pas un commentateur de salon ou un chercheur en herbe. C'est un soldat, un homme qui a passé sa vie dans les blindés et les états-majors. Sa critique n'est pas celle d'un pacifiste idéaliste, mais celle d'un stratège professionnel qui a vu, de l'intérieur, comment la machine de guerre américaine fonctionne. Cette légitimité est son arme principale : lui qui a servi aux côtés des Américains est le mieux placé pour pointer leurs failles.
Une carrière dans les blindés et les états-majors
Né le 26 avril 1958 à Maisons-Laffitte, Michel Yakovleff incarne une certaine tradition de l'armée française : celle de l'action et de l'engagement. Sa carrière commence là où le métal rencontre le sable, au sein de la Légion étrangère. De 1983 à 1993, il sert au 1er régiment étranger de cavalerie à Orange, une unité d'élite. Il n'est pas simple observateur : il participe à des déploiements opérationnels, notamment en Arabie saoudite, où il côtoie les réalités complexes du Moyen-Orient. Ce passage par la Légion forge sa conception de la guerre, pragmatique et sans illusion. Par la suite, son parcours le mène des champs de bataille aux couloirs du pouvoir, passant par les troupes blindées avant d'accéder aux grades les plus élevés.
Le dernier officier général appelé
Une particularité biographique renforce encore sa crédibilité aux yeux de ses pairs : Michel Yakovleff est le dernier officier général « appelé ». Promu général de corps d'armée en 2014, il incarne le lien entre une armée de conscription, profondément enracinée dans la nation, et une armée professionnelle tournée vers les théâtres d'opérations extérieurs. Cette double appartenance lui confère une perspective unique sur l'évolution de l'institution militaire française sur plusieurs décennies. Il a vu l'armée se transformer, se moderniser, mais aussi perdre une partie de son âme au contact d'alliances qui ne sont pas toujours à la hauteur des espérances françaises. C'est cette expérience vécue de la dissuasion et de la défense qui nourrit son analyse sans concessions de la stratégie américaine.
Vice-chef du SHAPE (2014-2016) : l'homme qui voyait l'OTAN de l'intérieur
La clé de voûte de sa légitimité réside sans doute dans sa fonction passée de vice-chef d'état-major du SHAPE entre 2014 et 2016. Le SHAPE, acronyme pour Supreme Headquarters Allied Powers Europe, est le Grand Quartier général des puissances alliées en Europe. En occupant le poste de numéro deux de cette structure, Yakovleff n'était pas un simple spectateur. Il participait à la planification et à la prise de décisions opérationnelles au plus haut niveau de l'OTAN. Il a vu comment les stratégies sont élaborées, comment les alliés se coordonnent — ou ne se coordonnent pas — et comment Washington influence l'ensemble de l'appareil. Sa critique ne vient donc pas de l'extérieur, mais des entrailles de la machine.
Une lucidité forgée par l'expérience du commandement
On peut rapprocher ce profil de celui du général Pierre de Villiers, autre figure militaire de premier plan qui a su dire « non » au pouvoir politique. Ces deux hommes partagent cette même lucidité, forgée par une expérience du terrain et une connaissance intime des limites de la force brute. Durant son mandat au SHAPE, Yakovleff a probablement été témoin de nombreuses réunions où l'impréparation politique prenait le pas sur la réalité militaire. C'est cette proximité avec les centres de décision qui lui permet aujourd'hui d'affirmer avec tant d'assurance que l'Amérique, en dépit de sa puissance de feu, navigue à vue. Il ne critique pas par idéologie, mais par pragmatisme militaire : il sait qu'une guerre ne se gagne pas seulement avec des missiles, mais aussi avec une vision politique claire.

Kaboul, août 2021 : vingt ans de guerre balayés en onze semaines
Pour comprendre la théorie de la « victoire toxique » développée par Yakovleff, il faut regarder l'histoire récente. L'Afghanistan constitue le cas d'école le plus frappant, le premier exemple concret de ce que le général appelle une « victoire dont on n'a pas besoin ». Vingt ans d'engagement militaire, des milliers de soldats et des centaines de milliards de dollars investis : tout cela s'est effondré en l'espace de quelques semaines à l'été 2021. Comment en est-on arrivé là ? C'est l'histoire d'une victoire militaire totale — l'éviction des talibans en 2001 — qui a fini par se mordre la queue.
Un retrait décidé en solo par Trump
La genèse de cette catastrophe remonte à une décision prise en solitaire par l'administration Trump en 2020. Le retrait des troupes américaines d'Afghanistan a été décidé sans véritable consultation avec les partenaires de la coalition, laissant les alliés européens devant le fait accompli. Lorsque Joe Biden arrive à la Maison Blanche en 2021, il hérite de ce calendrier et choisit de l'exécuter, malgré les avertissements de ses propres services de renseignement et de diplomates chevronnés. Le résultat fut un désastre opérationnel et diplomatique sans nom. La chute de Kaboul ne s'est pas faite en douceur ; elle a été marquée par des scènes de panique indescriptibles. Cet épisode a révélé au grand jour l'unilatéralisme américain : Washington décide, et le reste du monde subit.
La mission dramatique de l'ambassadeur britannique
Parmi les images qui ont marqué les esprits, le rôle de l'ambassadeur britannique Laurie Bristow reste emblématique. Il est resté sur place jusqu'à la toute fin, gérant une mission dramatique de onze semaines avant d'être le dernier à quitter le pays, symbolisant l'abandon occidental. Ce repli chaotique contraste violemment avec l'image de puissance que les États-Unis souhaitent projeter. Non seulement l'armée américaine n'a pas pu instaurer une démocratie durable, mais elle n'a même pas été capable de gérer sa propre sortie avec dignité. Cette incapacité à organiser le retrait constitue, aux yeux de Yakovleff, une faute stratégique majeure qui annule tous les acquis tactiques précédents.
Les images de Kaboul : un symbole d'effondrement
Les images diffusées en direct dans le monde entier ont marqué un tournant psychologique majeur. Nous avons vu des talibans entrer au palais présidentiel, des Afghans se cramponnant au train d'atterrissage d'un avion américain en phase de décollage, et le drapeau des États-Unis être baissé pour de bon. Vingt ans d'efforts pour construire un État, former une armée et moderniser la société afghane ont été réduits à néant en un clin d'œil. Pour la première fois depuis des décennies, la supériorité militaire occidentale a semblé vaincue, non par un ennemi plus fort sur le plan technologique ou tactique, mais par ses propres incohérences politiques et stratégiques.
Le traumatisme d'une puissance en déclin
C'est la définition même de la victoire à la Pyrrhus : on a gagné toutes les batailles, mais on a perdu la guerre, et surtout, on a perdu la paix. Ce traumatisme a profondément altéré la perception de la puissance américaine, y compris en Europe où nombre d'observateurs se sont demandé comment une telle erreur de jugement a pu être possible. L'Afghanistan a servi de révélateur : la puissance militaire, aussi absolue soit-elle, ne remplace pas une stratégie politique intelligente. En voulant partir à tout prix, les États-Unis ont transformé une retraite en déroute, laissant derrière eux un terrain fertile pour le terrorisme et l'instabilité régionale.
Irak 2003 : la guerre éclair de trois semaines qui a enfanté Daech
Si l'Afghanistan est un traumatisme récent, l'Irak de 2003 reste la mère de toutes les « victoires toxiques ». Ce conflit illustre parfaitement le mécanisme décrit par Yakovleff : une opération chirurgicale, censée être une guerre éclair de trois semaines, qui se transforme en cauchemar stratégique et finit par engendrer un monstre bien pire que le régime qu'elle visait à renverser. L'histoire de l'invasion de l'Irak est celle d'un mensonge fondateur et d'une absence totale de vision pour l'après-guerre.
Curveball et les fausses armes de destruction massive
Tout commence en 2003, sous l'impulsion de l'administration Bush. La justification principale de l'intervention militaire est l'existence présumée d'armes de destruction massive (ADM) détenues par le régime de Saddam Hussein. Nous savons aujourd'hui que ces informations reposaient sur des preuves forgées de toutes pièces. L'élément central de ce mensonge a été le témoignage d'un informateur irakien surnommé « Curveball », dont les affirmations fantaisistes ont été amplifiées par les services de renseignement américains pour servir de prétexte à l'invasion. Le 20 mars 2003, la coalition menée par les États-Unis franchissait la frontière irakienne. L'armée de Saddam Hussein s'est effondrée en un temps record, validant la promesse d'une guerre éclair.
Le chaos humanitaire et le mensonge d'État
Mais la « victoire » reposait sur du sable mouvant. Selon l'organisation Iraq Body Count, plus de 100 000 civils périront dans les années qui suivent, victimes des combats, des attentats et du chaos généralisé. C'est sur ce fondement mensonger que s'est construite l'une des plus grandes erreurs stratégiques du XXIe siècle. L'invasion a non seulement échoué à trouver les armes censées justifier la guerre, mais elle a aussi détruit les structures de l'État irakien. La disparition de l'armée et de l'administration a créé un vide que la violence a aussitôt rempli. Le peuple irakien, initialement soulagé de la chute de la dictature, s'est vite retrouvé piégé dans une guerre civile impitoyable.
De Saddam Hussein à l'État islamique : une victoire qui crée le monstre
L'erreur fatale, celle qui transforme le succès tactique en désastre stratégique, intervient juste après la fin des opérations militaires conventionnelles. La décision américaine de démobiliser purement et simplement l'armée irakienne, sans envisager de plan de réintégration ou de transition, va avoir des conséquences dévastatrices. D'un seul coup, des centaines de milliers de soldats entraînés, armés et sans perspective d'avenir sont jetés sur le pavé. C'est dans ce terreau fertile que l'insurrection va prospérer. Rapidement, les groupes rebelles se structurent et fusionnent pour donner naissance, quelques années plus tard, à l'État islamique d'Irak (ISIS), qui deviendra plus tard Daech.
L'absence de planification post-invasion
L'absence de planification post-invasion a été citée par de nombreux experts comme l'une des principales erreurs de l'histoire militaire moderne. En cherchant à détruire Saddam Hussein, les États-Unis ont paradoxalement créé les conditions de l'émergence d'une entité terroriste encore plus barbare et dangereuse. C'est l'illustration cruelle de la thèse de Yakovleff : la victoire militaire initiale a enclenché une spirale de violence qui a rendu la situation géopolitique infiniment plus délicate qu'auparavant. Au lieu de stabiliser la région et d'assurer la sécurité d'Israël et des alliés du Golfe, l'intervention a ouvert la boîte de Pandore du jihadisme global.
Iran 2026 : Trump piégé par sa propre stratégie
Après l'Afghanistan et l'Irak, la machine guerrière américaine semble s'être emballée une nouvelle fois, mais cette fois-ci avec l'Iran. Le conflit en cours en 2026 n'est pas une répétition, c'est la suite logique, et peut-être l'aboutissement, de cette doctrine de la force brutale déconnectée du réel. Le général Yakovleff affirme que Donald Trump s'est enfermé dans une guerre qu'il ne peut pas arrêter seul et dont il ne maîtrise plus la sortie. Téhéran, contrairement aux précédents adversaires, semble dicter les règles du jeu et fixera les conditions de la paix, au prix fort pour Washington et ses alliés du Golfe.
La mort de Khamenei et l'illusion du coup décisif
Le point de bascule de ce conflit remonte à un peu plus d'un mois avant la tribune de Yakovleff, avec l'annonce de la mort du guide suprême Ali Khamenei. Immédiatement, l'administration Trump a présenté cet événement comme une victoire majeure, voire comme le point de rupture du régime iranien. La communication américaine a laissé croire que l'élimination de la figure tutélaire du régime mènerait à son effondrement rapide. Cependant, comme ce fut le cas pour Saddam Hussein en Irak ou Oussama ben Laden au Pakistan, tuer un homme ne signifie pas gagner une guerre. La structure de l'État iranien s'est avérée plus résiliente que prévu, s'agglutinant autour des Gardiens de la Révolution et de nouvelles figures du pouvoir.
La disparition des interlocuteurs crédibles
L'illusion tactique s'est vite heurtée à la réalité stratégique : en décapitant le régime, les États-Unis ont peut-être détruit tout interlocuteur crédible pour une négociation future. Yakovleff souligne avec justesse que ce sont désormais les généraux et les mollahs de Téhéran qui détiennent les clés de la sortie de crise, et ils ne les céderont pas gratuitement. La guerre a durci le régime au lieu de le faire tomber, créant une dynamique de résistance nationale qui complique toute intervention extérieure. L'histoire bégaye : une action militaire précise, une victoire tactique indéniable sur le papier, mais un échec stratégique total sur le terrain politique.
Le prix de l'essence : une victoire qui coûte trop cher
Les conséquences de cet engrenage se font sentir au quotidien, bien au-delà des fronts de bataille du Moyen-Orient. La guerre en Iran a des répercussions économiques immédiates et douloureuses. Comme l'a noté un analyste de la Hoover Institution, les interventions américaines depuis 2001 sont marquées par « sept erreurs fatales », toutes liées à l'incapacité de transformer les succès tactiques en victoires politiques durables. L'Iran vérifie cette grille de lecture en temps réel. L'instabilité dans la région a provoqué une flambée des prix du pétrole, entraînant une hausse vertigineuse du coût de l'essence pour les consommateurs américains.
Une guerre impopulaire qui fragilise le marché
Aux États-Unis, où la voiture est reine et où le prix du carburant est un indicateur politique sensible, cela se traduit par une impopularité croissante du conflit. Les marchés financiers, sensibles à l'incertitude géopolitique, commencent à montrer des signes de nervosité. Cette guerre risque de coûter politiquement très cher à Trump, piégé entre la nécessité de ne pas perdre la face et l'impossibilité de poursuivre indéfiniment une opération qui vide les caisses et divise le pays. Le président se retrouve dans la situation classique décrite par Yakovleff : il a gagné militairement, mais il est en train de perdre politiquement et économiquement.
L'Europe otage de Washington : l'enjeu des systèmes d'armement
Au-delà de l'analyse purement américaine, les « victoires toxiques » de l'Oncle Sam ont des conséquences directes et graves pour l'Europe. Si l'Amérique sabote ses propres victoires, l'Old Continent subit les dommages collatéraux. Car, force est de constater que l'Europe dépend encore massivement de Washington pour sa sécurité. Les chiffres sont éloquents : alors que les États-Unis gèrent leur défense avec une rationalité industrielle effrayante, l'Europe navigue dans le chaos de la fragmentation. Les États membres de l'UE utilisent pas moins de 98 types de systèmes d'armement majeurs, contre seulement 18 pour les États-Unis. Cette disparate illustre l'incapacité européenne à bâtir une défense autonome et crédible.
La crise de l'OTAN, miroir d'une crise de la culture américaine
Comme le soulignait récemment le journal Le Monde, « la crise actuelle de l'OTAN est aussi une crise de la culture américaine ». L'Alliance atlantique, fondée en 1949 par le traité de l'Atlantique Nord, a placé les États-Unis au centre d'un ordre international libéral dont ils sont les architectes et les gendarmes. Pendant la Guerre froide, cet arrangement a permis la paix en Europe. Mais depuis la fin de cet ordre bipolaire, l'hégémonie américaine a parfois tourné à l'aventurisme militaire. En 2020, l'anthropologue David Vine dénombrait environ 800 installations militaires américaines à travers le monde. Ces bases ne sont pas de simples avant-postes stratégiques ; elles sont les vecteurs d'une influence politique et culturelle massive.
Les bases américaines comme vecteurs d'influence
Quand la stratégie américaine déraille, comme c'est le cas en Irak ou en Iran, tout l'édifice de sécurité otanien en subit les secousses. Les Européens se retrouvent otages des décisions prises à Washington, tributaires d'une alliance qui ne protège plus forcément leurs intérêts spécifiques, mais les entraîne dans des conflits qu'ils n'ont pas choisis. La présence de ces bases, bien que souvent justifiée par la défense commune, lie les mains des gouvernements européens qui peinent à s'opposer à la volonté américaine. Cette dépendance stratégique limite la marge de manœuvre diplomatique de l'Europe, la forçant à suivre une puissance qui, selon Yakovleff, ne sait plus où elle va.
De 2 % à 5 % du PIB : l'Europe en quête d'indépendance

La prise de conscience est douloureuse mais nécessaire. Depuis l'invasion russe de l'Ukraine en 2022, l'Europe a entamé une accélération brutale de son réarmement. Le Sommet de l'OTAN à La Haye en 2025 a fixé un objectif vertigineux : porter les budgets de défense à 5 % du PIB d'ici 2035. C'est un changement de paradigme majeur pour des pays habitués à vivre sous la parapluie nucléaire américain. Cependant, l'argent ne fait pas tout. La dépendance logistique, en matière de renseignement et de dissuasion nucléaire, reste écrasante. L'Europe achète un tiers de ses équipements outre-Atlantique, renforçant toujours plus sa dépendance industrielle.
L'argent ne fait pas l'autonomie stratégique
Michel Yakovleff, avec sa connaissance intime de l'OTAN, le dit entre les lignes : si l'Amérique perd en gagnant, l'Europe risque de perdre sans même combattre. C'est toute la tragédie de l'Union Européenne actuelle, prise entre le constat amer de l'infidélité de l'allié américain et sa propre incapacité à se doter des outils de sa souveraineté. La fin de l'hégémonie américaine laisse un vide que l'Europe peine encore à combler. Les efforts budgétaires massifs risquent d'être vains s'ils ne sont pas accompagnés d'une véritable intégration politique et industrielle. Tant que l'Europe aura besoin de 98 systèmes différents pour faire la guerre là où les États-Unis n'en utilisent que 18, elle restera une puissance militaire mineure, incapable de peser sur le cours des événements sans l'aval de Washington.
Conclusion : vers une autonomie stratégique nécessaire
Au terme de ce voyage au cœur des défaillances de la stratégie américaine, le constat dressé par le général Michel Yakovleff est sans appel. Fort de sa légitimité d'ancien vice-chef du SHAPE, il ne critique pas l'Amérique par anti-américanisme primaire, mais par souci de lucidité stratégique. Il alerte sur un schéma toxique qui se répète inlassablement, d'Afghanistan en Irak puis en Iran. Le « gendarme du monde » gagne les batailles, renverse les dictateurs et détruit les armées, mais il perd la paix à chaque fois. En voulant imposer l'ordre par la force, il crée un chaos qui lui échappe, et l'Europe, en raison de sa dépendance structurelle, se retrouve entraînée dans ce tourbillon.
Ce message s'adresse particulièrement aux jeunes générations et aux décideurs de l'Ancien Continent. L'urgence n'est pas de trahir une alliance historique, mais de comprendre que le contrat qui liait l'Europe à l'Amérique a changé de nature. La protection a un prix, et ce prix se paie aujourd'hui en instabilité mondiale et en menaces directes sur notre sécurité. Comme le roi Pyrrhus d'Épire qui remporta une bataille au prix de pertes si lourdes qu'il ne put plus continuer la guerre, l'Amérique accumule les succès qui la mènent au déclin. L'Europe ne peut plus se permettre d'être le spectateur passif de cette déconfiture. Le temps est venu de choisir entre une dépendance aveugle qui nous rend complices des « victoires toxiques » et une autonomie retrouvée, garante d'une paix durable et d'une défense crédible. C'est à cette condition que l'Europe pourra peser sur ce nouvel ordre du monde qui s'annonce tumultueux.