Un traceur Bluetooth de 5 euros, caché dans une carte postale, a permis de suivre la frégate néerlandaise HNLMS Evertsen pendant 24 heures. Le navire vaut environ 500 millions d'euros, soit 585 millions de dollars. L'exploit venait d'un test journalistique, pas d'un adversaire armé.

Le test qui a localisé le navire
Le journaliste Just Vervaart, de la chaîne régionale Omroep Gelderland, a acheté en ligne un traceur Bluetooth générique pour quelques euros. Il l'a dissimulé dans une carte postale et l'a envoyée à la frégate en suivant les instructions postales officielles de la Défense néerlandaise.
Le HNLMS Evertsen (F805) est une frégate de classe De Zeven Provinciën. Il ne faut pas le confondre avec le HNLMS De Ruyter (F804), son sister-ship souvent montré par erreur sur des images. Fin mars 2026, l'Evertsen était à quai à Héraklion, en Crète.

Le traceur est parti avec le courrier normal. Le 27 mars 2026, le navire a appareillé. Le signal est resté actif environ 24 heures. Il a montré la frégate quittant la Crète, naviguant vers l'ouest puis l'est en direction de Chypre, avant de passer hors ligne près de Chypre. L'équipage a trouvé et désactivé l'appareil lors du tri du courrier, après que le navire avait quitté le port.
Le fonctionnement du gadget explique la portée du problème. Un traceur Bluetooth Low Energy n'a ni carte SIM ni GPS propre. Il émet un signal de courte portée que des smartphones à proximité captent. Ces téléphones envoient l'identifiant du traceur et leur propre position à un réseau de localisation en ligne. Le propriétaire interroge le réseau via une application. Le traceur lui-même reste passif et bon marché.
La faille dans le filtrage du courrier
Les directives de la Défense néerlandaise prévoient la radiographie des colis. Elles ne prévoient pas le scan des enveloppes et des cartes postales. Le journaliste a donc choisi une carte postale pour éviter le filtrage. Le courrier est parti normalement.
Cette règle procédurale est la cause directe de la brèche. Un objet de quelques euros a franchi le contrôle là où un colis plus volumineux aurait été inspecté. La Défense a réagi. Elle a interdit les cartes de vœux contenant des batteries. Elle examine ses directives pour le courrier militaire. La ministre de la Défense Dilan Yeşilgöz a informé le parlement néerlandais, la Tweede Kamer. Après de nouvelles vérifications, la Défense a intercepté d'autres traceurs.
La Défense maintient qu'il n'y a pas eu de risque opérationnel. Elle note que l'Evertsen émettait déjà un signal de localisation lors d'un exercice dans la même période. Elle a laissé les instructions de courrier en ligne pour que le personnel continue de recevoir du courrier de la maison. C'est un choix délibéré : le contact avec la famille pèse dans le moral des équipages.
L'affaire a été rendue publique les 16 et 17 avril 2026.
Le conflit entre sécurité et bien-être des troupes
Le général de division néerlandais à la retraite Mart de Kruif a averti que le ciblage précis à distance exige de connaître la localisation d'une cible. "Une frégate ne doit jamais révéler sa position", a-t-il dit, qualifiant l'état d'esprit de sécurité actuel de "encore un peu naïf".
Rowin Jansen, chercheur en droit de la sécurité nationale à l'université Radboud, a déclaré que la Défense doit peser la vie privée du contact familial des troupes contre la sécurité nationale. "Compte tenu des tensions géopolitiques actuelles, la sécurité nationale devrait avoir la priorité", a-t-il dit.
Un point de vue contraire existe. Des observateurs estiment que le risque a été surestimé. Les adversaires suivent déjà, disent-ils, les navires de guerre de grande valeur comme l'Evertsen. Le vrai problème serait l'équilibre entre le moral des troupes, soutenu par le courrier, et la sécurité.
La Défense néerlandaise a raison de ne pas paniquer, mais la faille procédurale reste réelle. Un adversaire n'avait pas besoin de ce traceur pour suivre un navire de 500 millions d'euros en exercice. En revanche, la routine du courrier non scanné crée une voie d'entrée pour bien plus que des gadgets. C'est la leçon de coût asymétrique : 5 euros contre 585 millions de dollars.
Des précédents avec l'IoT grand public
L'incident de l'Evertsen n'est pas isolé. Un mois avant, un officier français à bord du porte-avions Charles de Gaulle a publié un itinéraire de course sur Strava. Les données de sa montre connectée ont révélé la localisation du navire en Méditerranée. C'était le même groupe naval : l'Evertsen protégeait justement le porte-avions français.

En 2018, la carte thermique mondiale de Strava a involontairement révélé l'emplacement et la disposition interne de bases militaires secrètes américaines et alliées en Afghanistan, en Syrie et à Djibouti. Les pistes d'exercice des soldats avaient tracé les contours des bases.
En 2024, le navire de combat côtier de l'US Navy USS Manchester a été trouvé avec un terminal Starlink non autorisé, installé par des marins sur le pont météorologique. L'appareil, surnommé "STINKY", a fourni Internet en mer pendant environ six mois.
Ces cas montrent une défaillance récurrente : l'objet connecté grand public entre dans la chaîne militaire par la porte de la vie privée ou du confort. La frégate Evertsen était déployée en Méditerranée orientale pour aider à protéger des pays contre des attaques iraniennes et soutenir le Charles de Gaulle. Ce type de mission, comme d'autres engagements de la marine tels que la Mission Ormuz : 1 milliard d'euros, huit navires, quel impact sur votre vie ?, demande un contrôle strict des émissions et des approvisionnements.
La Défense néerlandaise doit maintenant trancher. Elle peut durcir le filtrage du courrier et couper le lien familial en mer. Elle peut garder le courrier ouvert et accepter une surveillance passive. Les suites parlementaires au printemps 2026 laissent penser que les directives vont changer, sans que l'on sache encore si le courrier postal sera restreint.