Vue en contre-plongée d'un parking souterrain vide sous éclairage fluorescent, béton fissuré, sirènes anti-aériennes visibles au loin en haut de la rampe d'accès
Monde

Évacuation Dubaï : jeunes Français bloqués et rapatriement au Moyen-Orient

Stagiaires et VIE au Golfe : sans briefing sécurité, ils subissent la guerre. L'État les juge non prioritaires, laissant leur évacuation à des sociétés privées très coûteuses.

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Fleure a 19 ans. Elle vient de Dijon, elle est en stage à Dubaï, et sa plus grande préoccupation jusqu'au 28 février, c'était de trouver un bon shawarma après le travail. Ce vendredi-là, les sirènes ont retenti. Depuis son hôtel, la jeune femme a vu les impacts de drones et de missiles iraniens frapper le sol des Émirats arabes unis. Avec une amie, elle a fui vers un parking souterrain où elles sont restées cloîtrées pendant quinze heures, sans consigne claire de l'entreprise ni de l'ambassade. Son retour en France le 7 mars a nécessité un périple de vingt heures via Casablanca puis Madrid. Fleure n'a pas bénéficié d'une exfiltration privée. Mais son histoire pose la question centrale : que fait-on quand on est un jeune stagiaire coincé dans une zone de guerre ?

Vue en contre-plongée d'un parking souterrain vide sous éclairage fluorescent, béton fissuré, sirènes anti-aériennes visibles au loin en haut de la rampe d'accès
Vue en contre-plongée d'un parking souterrain vide sous éclairage fluorescent, béton fissuré, sirènes anti-aériennes visibles au loin en haut de la rampe d'accès

Des sirènes aux explosions : le 28 février à Dubaï

Que s'est-il passé le 28 février à Dubaï ?

Le 28 février, la routine de Fleure vole en éclats en quelques secondes. Les sirènes ne ressemblent à rien de ce qu'elle a déjà entendu. Pas l'alarme incendie de son lycée dijonnais, pas la notification de son téléphone. Un son grave, continu, qui envahit tout l'espace. Depuis les fenêtres de son hôtel, elle aperçoit des traînées dans le ciel, puis des impacts au sol. La confusion est totale. Personne ne vient lui expliquer ce qui se passe. L'entreprise où elle effectue son stage ne diffuse aucun message d'alerte. L'ambassade de France, elle non plus, ne s'adresse pas directement à elle dans les premières minutes. Avec son amie, le réflexe est primal : descendre. S'enfuir vers le parking souterrain, s'enfermer, attendre.

Quinze heures sous le béton sans aucune consigne

Quinze heures dans un sous-sol, à écouter les explosions atténuées par le béton, sans savoir si le bâtiment tiendra, sans savoir si l'escalade va continuer. Aucune consigne de l'ambassade, aucun message de l'entreprise d'accueil. Le contraste est vertigineux : le matin, elle rédigeait des e-mails professionnels. Le soir, elle priait pour que les murs résistent. Cette absence de communication institutionnelle est un point critique. Quand des milliers de jeunes Français sont dispersés dans des hôtels et des résidences sans plan de sécurité, chaque minute perdue à chercher de l'information est une minute de vulnérabilité supplémentaire.

Comment rentrer quand les vols sont annulés ?

Une fois la première vague de frappes passée, il faut encore rentrer. Les espaces aériens sont fermés, les vols commerciaux annulés par dizaines. Fleure ne monte pas dans un 4x4 blindé avec des gardes du corps. Elle patiente, guette les opportunités, et finit par trouver un itinéraire de fortune : un vol vers Casablanca, puis une escale à Madrid, et enfin Lyon. Vingt heures de voyage, de stress accumulé, de fatigue physique et mentale. Quand elle arrive, ses parents sont là. Le soulagement est immense, mais le traumatisme est intact. Fleure n'a pas eu droit aux moyens déployés pour d'autres expatriés français, ceux dont l'employeur souscrit des contrats de sécurité privée.

VIE et stages au Golfe : l'absence de formation sécurité

Pourquoi le Golfe attire-t-il autant de jeunes diplômés ?

Le cas de Fleure n'est pas une anomalie. C'est le produit d'un système. Des milliers de jeunes Français quittent chaque année la métropole pour le Moyen-Orient, portés par des VIE, des stages ou des premiers postes dans des filiales de CAC 40. La quasi-totalité n'a jamais reçu la moindre formation sécurité ni le moindre briefing géopolitique sérieux avant de poser le pied sur le tarmac de Dubaï ou de Doha. On leur vend le Golfe comme une zone de croissance exempte de risques. La réalité, comme le montrent les engagements de défense de la France dans la région, est autrement plus complexe.

Pourquoi aucun briefing géopolitique avant le départ ?

Les candidats, souvent âgés de 20 à 25 ans, n'ont pas les outils pour évaluer ces risques par eux-mêmes. Aucune école d'ingénieurs ou de commerce n'impose un module de géopolitique du Moyen-Orient avant un départ en VIE. Les entreprises se contentent d'un formulaire d'inscription consulaire et d'une fiche pratique sur les coutumes locales. Rien sur les scénarios d'évacuation, rien sur les numéros d'urgence en cas de frappe, rien sur le comportement à adopter sous les sirènes. Ce déficit de préparation n'est pas un détail. C'est un vide structurel que la crise actuelle révèle dans toute son ampleur.

Que se passe-t-il quand les espaces aériens se ferment ?

L'escalade militaire entre l'Iran, les États-Unis et Israël a provoqué un effet domino d'une ampleur inédite sur les routes aériennes. Selon les données de suivi en temps réel de Flightradar24, les espaces aériens de l'Iran, de l'Irak, du Qatar, du Koweït, de Bahreïn et d'Israël ont été fermés aux vols civils en quelques heures. Le trafic long-courrier fonctionne par axes : lorsqu'un corridor se referme, tout l'équilibre des itinéraires vacille. Des voyageurs déjà en Thaïlande ou en Asie du Sud-Est se retrouvent bloqués, incapables d'emprunter leur correspondance habituelle vers l'Europe. L'immobilité n'est pas locale. Elle est mondiale.

Sociétés d'exfiltration privée : Irena Group et International SOS

Qui sont les sociétés d'évacuation au Moyen-Orient ?

Quand le ciel se ferme et que les missiles tombent, une poignée d'entreprises privées deviennent les seules issues possibles pour des centaines de salariés français coincés au Moyen-Orient. Deux noms émergent : Irena Group et International SOS. La première est une structure fondée par un ancien du renseignement, la seconde est un géant de 13 000 collaborateurs et de 1,6 milliard d'euros de chiffre d'affaires annuel. Ce qu'elles ont en commun, c'est qu'elles opèrent « dans l'ombre », selon les mots de Christophe Suptil, directeur stratégie d'International SOS. Près de 90 % des entreprises du CAC 40 sont clientes d'International SOS. La protection des expatriés français dans les zones de conflit repose largement sur des contrats privés.

Vincent Jacquemart : du renseignement aux évacuations d'entreprise

Vincent Jacquemart n'est pas un entrepreneur comme les autres. Le fondateur d'Irena Group cumule vingt-cinq ans d'expérience dans des milieux où la discrétion est une règle de survie. Passé par le renseignement et par des sociétés militaires privées américaines, il a installé sa structure à Dubaï il y a quelques années. Son parcours donne le tournis : évacuations de collaborateurs d'un parc éolien au Mexique en zone tenue par les narcotrafiquants, extraction de ressortissants européens après le tremblement de terre en Haïti, mise en sécurité de personnels diplomatiques au Bénin. Ce parcours confère une crédibilité opérationnelle indéniable mais soulève une question dérangeante : pourquoi des citoyens français doivent-ils être sauvés par d'anciens agents de sociétés militaires privées plutôt que par les services de leur propre État ?

International SOS : le géant discret du CAC 40

Créé en 1985 par Arnaud Vaissié et Pascal Rey-Herme, International SOS est devenu le leader mondial de l'assistance et de la sécurité des voyageurs professionnels. Le groupe dispose de 28 centres d'assistance ouverts 24 heures sur 24 dans 90 pays. Son modèle repose sur un abonnement annuel : les entreprises paient pour garantir la sécurité de leurs expatriés. En cas de crise, le contrat s'active. Christophe Suptil l'a expliqué sans détour : « Nous sommes très sollicités depuis samedi, nous avons déjà évacué plusieurs dizaines de personnes vers Oman. » Le système fonctionne et est efficace. Mais il est réservé à ceux dont l'employeur a les moyens de payer. Un jeune stagiaire dans une PME n'y a pas accès.

Romain Bordenave face aux missiles : coordonner sans paniquer

Romain Bordenave, co-fondateur d'Irena Group, se trouvait physiquement à Dubaï le 28 février quand les premières frappes ont eu lieu. Il a entendu les sirènes, les explosions, il a vu les impacts de drones et de missiles iraniens frapper le territoire émirien. Dans un contexte où la panique est la réaction naturelle, son rôle est de ne pas paniquer. De coordonner les équipes, de répondre aux appels des clients exposés, d'organiser les convois. Sa citation résume l'état d'esprit requis : « Ici dans ces régions très organisées, militairement équipées, il n'y a pas de raison de paniquer et c'est notre premier conseil ! » Un discours professionnel, presque clinique, qui contraste avec la terreur vécue par les jeunes expatriés qui l'appellent au milieu de la nuit.

Évacuation vers Oman : convois, frontières et logistique de crise

Comment s'organise une évacuation routière vers Oman ?

Comment s'organise concrètement une évacuation quand les aéroports sont fermés et que les routes sont potentiellement dangereuses ? Le Figaro a identifié deux itinéraires principaux utilisés par les sociétés privées. Le premier : de Dubaï vers l'aéroport de Mascate, à Oman, soit environ six heures de route avec le passage de la frontière. Le deuxième : du Koweït vers l'Arabie saoudite, une journée entière de trajet. Irena Group a transféré environ 70 personnes vers Oman, avec une centaine d'autres en attente au moment des articles. Les détails opérationnels révèlent une logique très éloignée des scènes hollywoodiennes.

Comment franchir la frontière en 30 minutes ?

La frontière est le point de tension maximal de toute exfiltration routière. Vincent Jacquemart le dit clairement : « Le passage de la frontière est stratégique, c'est un microcosme à maîtriser, à savoir parler à la bonne personne pour que tout se passe en 30 minutes et pas en six heures. » Derrière cette phrase technique se cache une réalité chaotique : des files de véhicules interminables, des familles paniquées, des contrôles renforcés par des autorités locales elles-mêmes sous pression, des frontières qui peuvent se fermer sans préavis. Le réseau local fait toute la différence. Sans contacts préétablis avec les garde-frontières, un convoi peut rester bloqué des heures, exposé à un double risque : celui des frappes et celui de la foule désespérée.

Véhicules blindés ou bus : quel choix pour les convois ?

Contrairement à l'image d'Épinal du véhicule blindé suréquipé, la réalité est plus nuancée. Vincent Jacquemart l'explique : « On peut mobiliser un véhicule privé et blindé avec garde du corps pour une personne, comme un bus pour plusieurs dizaines de passagers. » Le choix dépend de trois facteurs : le profil du client, la nature de la route et le niveau de menace immédiate. Irena Group privilégie d'ailleurs les véhicules traditionnels pour ses convois vers Oman, avec un maximum de dix personnes par groupe. Un véhicule banal passe souvent plus inaperçu qu'un 4x4 blindé plaqué aux logos d'une société de sécurité. La discrétion est elle-même une arme de protection.

Qui sont les chauffeurs et escortes locaux ?

International SOS, Irena Group : ce sont des noms français. Mais sur le terrain, ce sont des chauffeurs locaux, des escortes recrutées dans la région, des fixeurs qui connaissent chaque route, chaque checkpoint, chaque raccourci. Sans eux, aucune exfiltration n'est possible. International SOS travaille exclusivement avec des partenaires locaux pour les escortes routières, comme l'a précisé Christophe Suptil. Mais qui sont ces hommes ? Comment sont-ils recrutés en temps de crise, quand les réseaux habituels sont perturbés ? La question de la fiabilité de ces réseaux est cruciale. Une exfiltration ratée à un checkpoint peut avoir des conséquences fatales. En période de conflit, les allégeances locales peuvent se révéler instables.

Prix d'une évacuation au Moyen-Orient : tarifs flambés et inégalités

Combien coûte une évacuation privée au Moyen-Orient ?

La guerre a un prix. Et en temps de crise, ce prix devient irrationnel. Des sources coréennes citées par le Chosun ont révélé des chiffres vertigineux : un vol charter pour quitter Dubaï peut atteindre 250 000 dollars, un simple taxi vers la frontière d'Oman peut coûter jusqu'à 5 000 dollars. Vincent Jacquemart confirme la tendance sans en donner les chiffres exacts : « En une heure, le coût pour un véhicule peut doubler, tripler, c'est complètement irrationnel. » Il refuse de communiquer davantage, invoquant le secret professionnel hérité de ses années de renseignement. Le problème n'est pas seulement financier. C'est aussi politique : qui paie pour sauver ces vies ?

Pourquoi les prix explosent-ils en temps de crise ?

Le mécanisme est classique mais d'une brutalité rare en temps de paix. D'un côté, l'offre de véhicules et de pilotes s'effondre : les chauffeurs locaux fuient eux aussi, les compagnies de transport suspendent leurs services. De l'autre, la demande explose : des milliers de personnes veulent partir en même temps, prêtes à payer n'importe quoi. Ajoutez à cela la spéculation de prestataires locaux qui comprennent que la rareté est leur meilleur atout, et vous obtenez une flambée des prix totalement déconnectée de la réalité du marché. Les sociétés d'exfiltration doivent négocier en temps réel avec des partenaires dont les tarifs changent littéralement d'une heure à l'autre.

Qui paie quand on est simple stagiaire ?

La réponse dépend entièrement du statut. Un salarié d'une entreprise du CAC 40 couverte par un contrat International SOS ne paiera rien : l'abonnement annuel de son employeur couvre l'évacuation. Un volontaire international en entreprise dépend de Business France : la situation est plus floue, car le VIE est un statut hybride entre salariat et volontariat. Et un stagiaire isolé dans une PME sans contrat de sécurité ? Potentiellement, c'est lui qui devra avancer les frais. La question devient scandaleuse : un jeune de 20 ans, qui gagne peut-être 600 euros par mois de stage, peut-il se retrouver endetté de plusieurs milliers d'euros pour avoir fui une zone de guerre ? Aucune réponse officielle n'a été apportée à ce jour par le ministère des Affaires étrangères.

Rapatriement par l'État français : expatriés non prioritaires au Golfe

Pourquoi les expatriés sont-ils jugés non prioritaires ?

Le Figaro l'a écrit noir sur blanc : ces salariés bloqués au Moyen-Orient sont « non prioritaires pour les rapatriements organisés par le gouvernement ». La phrase est froide, administrative, et elle révèle un paradoxe profond. L'État français, qui n'hésite pas à affirmer que la France n'est pas au combat tout en déployant des moyens militaires dans la région, considère ses propres expatriés comme des citoyens de seconde zone en matière d'évacuation. Le résultat est une délégation de fait : ce sont des entreprises privées qui assurent la sécurité de ressortissants français, parce que l'État ne le fait pas ou choisit de ne pas le faire.

Comment fonctionne la hiérarchie des évacuations ?

En situation de crise, l'État français applique une hiérarchie informelle mais bien réelle pour ses rapatriements. En tête de liste : les diplomates et le personnel consulaire, dont l'évacuation est organisée en priorité pour maintenir la représentation française. Viennent ensuite les résidents français avec double nationalité, puis les touristes, et enfin les salariés d'entreprises privées. Les jeunes expatriés en VIE ou en stage se retrouvent tout en bas de cette pyramide. Le message implicite est clair : si tu es parti travailler au Golfe pour une entreprise privée, c'est à cette entreprise de te ramener. Cette logique pousse mécaniquement les employeurs à activer des solutions privées, quitte à déléguer la protection de citoyens français à des sociétés dont certains fondateurs ont fait carrière dans des services de renseignement étrangers.

La privatisation de l'évacuation des citoyens est-elle la norme ?

Le risque structurel est considérable. Si les grandes entreprises du CAC 40 disposent de leur propre système d'évacuation, l'État se décharge-t-il progressivement de son devoir de protection ? Le précédent créé par cette crise du Golfe pourrait devenir la norme. Demain, un conflit en Asie, en Afrique, en Europe de l'Est : le même schéma se reproduirait, avec les mêmes inégalités entre ceux qui ont un contrat International SOS et ceux qui n'ont rien. Pour les jeunes qui hésitent à accepter une mission au Golfe, le signal envoyé est ambigu. D'un côté, les écoles et les entreprises encouragent l'aventure internationale. De l'autre, l'État leur dit indirectement : si ça tourne mal, débrouillez-vous.

Responsabilité employeur : duty of care et jurisprudence à l'étranger

Qu'est-ce que le duty of care pour un employeur ?

Derrière les questions morales et politiques se cache un cadre juridique redoutable pour les entreprises. L'article L.4121-1 du Code du travail impose à tout employeur un devoir de protection envers ses salariés. Ce devoir, connu internationalement sous le terme de duty of care, ne s'arrête pas aux portes de l'usine en France : il s'étend à l'étranger, y compris dans les zones de conflit. Deux jurisprudences majeures ont structuré ce domaine et expliquent pourquoi les grandes entreprises préfèrent payer cher un abonnement International SOS plutôt que de prendre le moindre risque juridique.

L'arrêt Karachi : obligation de résultat même à l'étranger

En mai 2002, un attentat kamikaze au Pakistan a tué 11 salariés de la DCN, des ingénieurs français qui travaillaient sur un chantier naval à Karachi. Le tribunal des affaires de sécurité sociale a confirmé en 2008 la faute inexcusable de l'employeur, estimant que celui-ci n'avait pas pris les mesures adaptées pour protéger des salariés exposés à des menaces connues dans un pays en guerre. L'arrêt a établi une obligation de résultat pour l'employeur, peu importe que les faits se situent en territoire français ou à l'étranger. Cette jurisprudence a fait trembler les directions juridiques des grandes entreprises. Depuis, aucune multinationale ne peut prétendre ignorer ses obligations de sécurité envers ses expatriés.

Un salarié peut-il refuser une évacuation ?

La question est rarement posée publiquement, mais elle est concrète : un jeune salarié terrifié peut-il refuser de monter dans le bus blindé envoyé par son entreprise pour l'évacuer ? Juridiquement, le refus de mettre en danger sa propre vie est un droit fondamental. Mais en situation de crise, les lignes deviennent floues. Si l'entreprise a organisé une évacuation jugée sûre et que le salarié refuse, la responsabilité de l'employeur en cas de préjudice ultérieur est-elle engagée ? La jurisprudence n'a pas tranché cette question spécifique dans un contexte de conflit armé. L'arrêt Abidjan de 2011 apporte un éclairage : la responsabilité de l'employeur s'étend même en dehors des heures de travail pour les salariés expatriés, dès lors que l'employeur a été prévenu du risque. Autrement dit, l'entreprise est coincée : elle doit évacuer, mais elle ne peut pas forcer.

Faute inexcusable : quel risque financier pour les entreprises ?

En cas de faute inexcusable, l'entreprise condamnée doit non seulement indemniser le salarié victime, mais aussi rembourser les organismes de Sécurité sociale pour les prestations versées. Pour un groupe du CAC 40, le risque financier n'est pas mortel en soi. Mais le risque réputationnel est dévastateur. Une image de marque abîmée, des actionnaires inquiets, des candidats qui fuient : le coût indirect dépasse largement le coût direct. C'est précisément pour cette raison que les directions des ressources humaines poussent à la souscription de contrats auprès d'International SOS ou d'Irena Group. Le calcul est simple : payer un abonnement annuel à six ou sept chiffres coûte infiniment moins cher qu'un procès pour faute inexcusable lié à une évacuation ratée.

Génération Z et guerre au Golfe : le traumatisme des jeunes expatriés

Le stage de rêve qui ne figurera pas sur LinkedIn

Revenons à Fleure. À son parking souterrain. À ses quinze heures d'attente sous le béton, en écoutant les missiles tomber au-dessus de sa tête. Le contraste entre l'image lisse de Dubaï vendue aux jeunes diplômés et cette réalité-là est suffoquant. Sur les brochures des écoles de commerce, le Golfe brille de mille feux : tours de verre, piscines à débordement, networking dans des lounges climatisés. Personne ne mentionne les parkings souterrains, les sirènes, la terreur pure. Cette génération, formée au digital, se retrouve sauvée par d'anciens espions qu'elle ne connaissait pas la veille. Les écoles, les entreprises, l'État : tous ont une part de responsabilité dans cette situation.

Fleure et tous les jeunes comme elle ne raconteront pas cette expérience comme une ligne valorisante sur leur CV. Pas de post LinkedIn triomphant avec un drapeau émirien en fond d'écran. Ce qu'ils ont vécu n'est pas un boost pour leur carrière, c'est un traumatisme. L'angoisse des sirènes, l'odeur de la peur dans un parking souterrain, l'incertitude d'un retour qui n'arrive jamais : ces souvenirs-là ne se mettent pas en valeur sur un profil professionnel. Ils restent en silence, comme une cicatrice que les RH ne savent pas lire.

Des jeunes sacrifiés sur l'autel de l'internationalisation

Le bilan de cette crise dépasse le cas individuel. Des milliers de jeunes ont été envoyés vers des zones instables sans préparation adéquate, sans filet institutionnel, sans information sur les scénarios d'évacuation. Quand la guerre a éclaté, ils ont dû compter sur des sociétés privées ou sur leur propre débrouillardise. Les écoles de commerce et d'ingénieurs qui poussent vers le Golfe, les entreprises qui y installent des stagiaires sans briefing sécurité, l'État qui les classe en bas de la liste des priorités : la chaîne de responsabilités est longue. Et elle aboutit à un parking souterrain à Dubaï, où une étudiante de 19 ans attend que les missiles s'arrêtent.

Que retenir de cette crise du rapatriement au Golfe ?

Il y a un paradoxe vertigineux dans cette histoire. Une génération entière de jeunes Français est envoyée vers les zones les plus instables de la planète sans la moindre formation géopolitique, sans briefing sécurité sérieux, sans filet institutionnel. Et quand la guerre éclate, elle est sauvée in extremis par des anciens du renseignement et des sociétés de sécurité privée que l'État laisse agir dans l'ombre, tout en classant ces expatriés comme « non prioritaires » pour les rapatriements officiels. Les entreprises du CAC 40 paient pour se couvrir juridiquement, pas par pure bienveillance. Le duty of care est un impératif légal, pas un geste humanitaire. Entre le parking souterrain de Fleure et les convois blindés d'Irena Group, il y a toute la distance qui sépare la jeunesse sacrifiée sur l'autel de l'internationalisation et la réalité froide d'un système où la protection des citoyens est devenue un marché comme un autre.

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Questions fréquentes

Qui paie le rapatriement d'un stagiaire bloqué ?

Un stagiaire isolé dans une PME sans contrat de sécurité peut potentiellement devoir avancer les frais lui-même, contrairement aux salariés de grandes entreprises couvertes par des abonnements privés. Aucune réponse officielle n'a été apportée par le ministère des Affaires étrangères à ce jour.

Les expatriés français sont-ils prioritaires ?

Non, les expatriés salariés du secteur privé sont considérés comme « non prioritaires » pour les rapatriements de l'État français, qui evacue en premier les diplomates, puis les binationaux et les touristes.

Quelles sociétés évacuent les Français au Golfe ?

Deux sociétés privées, Irena Group et International SOS, assurent majoritairement l'évacuation des ressortissants français via des convois routiers vers Oman. Près de 90 % des entreprises du CAC 40 sont clientes d'International SOS.

Quel est le prix d'une évacuation à Dubaï ?

Les tarifs flambent de manière irrationnelle : un vol charter peut atteindre 250 000 dollars et un simple taxi vers la frontière d'Oman peut coûter jusqu'à 5 000 dollars en raison de l'effondrement de l'offre face à la demande.

Sources

  1. exfiltrating - Wiktionary, the free dictionary · en.wiktionary.org
  2. argusdelassurance.com · argusdelassurance.com
  3. bfmtv.com · bfmtv.com
  4. chosun.com · chosun.com
  5. lanouvellerepublique.fr · lanouvellerepublique.fr
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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