Le 25 février 2026, le porte-avions français Charles de Gaulle effectuait une escale historique à Malmö, en Suède, lorsqu'un drone non identifié a été repéré à proximité. L'armée suédoise a immédiatement déployé des mesures de guerre électronique pour neutraliser l'appareil, dont l'origine restait floue dans les premières heures. Cette intervention, menée par le navire HMS Rapp, a révélé une nouvelle fois les tensions qui s'exercent en mer Baltique, où la Russie mène des opérations de renseignement de plus en plus audacieuses.

Malmö, 25 février : quand le Charles de Gaulle devient la cible d'un drone mystérieux
L'incident s'est produit dans un contexte particulièrement symbolique : le fleuron de la Marine nationale française faisait pour la première fois escale dans le port suédois de Malmö. Cette visite, soigneusement préparée, s'inscrivait dans le cadre du déploiement du groupe aéronaval en mer Baltique, une région devenue l'un des théâtres les plus tendus de la confrontation entre la Russie et les pays de l'OTAN. La présence du Charles de Gaulle représentait un signal politique fort adressé à Moscou, mais elle a également constitué une opportunité irrésistible pour les services de renseignement russes.
Première escale suédoise pour le groupe aéronaval français
Le groupe aéronaval français est arrivé à Malmö le mardi 25 février 2026 dans l'après-midi, marquant une première historique pour ce port suédois. Le Charles de Gaulle, accompagné de son escorte de frégates, avait quitté Toulon le 27 janvier pour la mission Lafayette 26, un déploiement de plusieurs mois en Atlantique Nord et en mer Baltique. Cette escale suédoise revêtait une importance stratégique particulière : elle précédait la participation du groupe aéronaval à plusieurs exercices de l'OTAN, dont la mission Baltic Sentry destinée à protéger les infrastructures sous-marines critiques de la région.
Les autorités suédoises avaient mis en place des mesures de protection exceptionnelles pour cette visite navale étrangère. Le colonel Guillaume Vernet, porte-parole de l'état-major français, a expliqué que si le groupe aéronaval dispose de ses propres dispositifs de protection, il se soumet à la protection du pays hôte lorsqu'il entre dans ses eaux souveraines. Cette organisation a rapidement fait ses preuves : c'est précisément un navire suédois chargé de la protection rapprochée du Charles de Gaulle qui a détecté la menace drone.
13 kilomètres : la distance critique
C'est à environ 7 milles nautiques, soit 13 kilomètres, du porte-avions que le drone a été repéré dans le détroit d'Öresund. Cette distance n'est pas anodine : elle place l'appareil potentiellement à portée de collecte de renseignement, tout en restant en dehors de la zone de sécurité immédiate du navire. Le détroit d'Öresund, qui sépare la Suède du Danemark, est un passage stratégique reliant la mer Baltique à la mer du Nord. C'est également une zone où les navires russes transitent régulièrement pour rejoindre leurs bases de Saint-Pétersbourg ou de Kaliningrad.
La détection du drone a suscité une réaction immédiate des forces suédoises. Un navire de la marine suédoise en patrouille a repéré l'appareil suspect et les forces armées ont pris des mesures pour le neutraliser. Après l'activation des contre-mesures électroniques, le contact avec le drone a été perdu. Aucun autre drone n'a été observé par la suite, mais une enquête a été ouverte pour déterminer l'origine de l'engin. Très vite, un élément clé allait orienter les soupçons vers la Russie : la présence d'un navire militaire russe à proximité immédiate au moment des faits.

HMS Rapp contre drone : la guerre électronique en action
La neutralisation du drone n'a pas été le fruit du hasard, mais le résultat d'une coordination étroite entre les forces suédoises et le dispositif de protection du groupe aéronaval français. Le HMS Rapp, un navire de la marine suédoise spécialement affecté à la protection du Charles de Gaulle pendant son escale, a joué un rôle déterminant dans cette opération de guerre électronique. Son intervention illustre la montée en puissance des capacités de contre-mesures face aux menaces drones qui se multiplient au-dessus des sites militaires occidentaux.
Comment le HMS Rapp a détecté la menace
Le HMS Rapp effectuait une patrouille de surveillance dans le détroit d'Öresund lorsque ses systèmes embarqués ont détecté une activité suspecte. Le navire suédois s'était approché d'un bâtiment russe, le Zhigulevsk, pour superviser son transit à travers le détroit. C'est à cette occasion que les équipements de guerre électronique du HMS Rapp ont capté les signaux émis par le drone. L'appareil venait manifestement d'être lancé depuis le navire russe et se dirigeait vers la position du Charles de Gaulle.
La détection précoce a permis une intervention rapide avant que le drone ne puisse s'approcher dangereusement du porte-avions. Les systèmes de guerre électronique du navire suédois ont activé des contre-mesures pour brouiller l'engin. Cette séquence démontre l'efficacité des dispositifs de protection déployés par Stockholm pour cette visite navale exceptionnelle. Le ministre suédois de la Défense, Pål Jonson, a souligné que son pays avait pris des mesures de protection particulières du fait de la présence du groupe aéronaval français dans ses eaux territoriales.
Brouiller un drone : une technique de guerre électronique sophistiquée
Le brouillage représente une approche plus sophistiquée que la destruction pure et simple d'un drone hostile. Contrairement à un tir de missile ou d'arme à feu, cette technique de guerre électronique vise à perturber la transmission entre l'appareil et son opérateur, ou à priver le drone de ses outils d'orientation. Les conséquences pour l'engin brouillé peuvent varier considérablement selon les circonstances et le type d'appareil.
Un drone dont les communications sont coupées peut adopter plusieurs comportements. Il peut tout simplement tomber ou chercher à se poser en catastrophe. Il peut également poursuivre une trajectoire rectiligne, en dérive incontrôlée qui peut le mener n'importe où. Certains modèles plus avancés sont programmés pour tenter de retourner à leur point de départ, ce qui peut justement révéler la position de leur base de lancement. D'autres encore peuvent rester stationnaires, attendant en vain de retrouver le contact avec leur opérateur.
Le choix du brouillage plutôt que de la destruction présente plusieurs avantages. Il évite de créer des débris dangereux qui pourraient endommager d'autres navires ou installations dans une zone aussi fréquentée que le détroit d'Öresund. Il permet également potentiellement de capturer l'appareil intact, offrant aux services de renseignement la possibilité d'analyser sa technologie et éventuellement de remonter jusqu'à son fabricant. Enfin, cette méthode constitue une réponse graduée qui n'escalade pas systématiquement la situation.
Le Zhigulevsk : ce navire espion russe qui naviguait en eaux territoriales suédoises
L'enquête technique menée par les forces armées suédoises a formellement confirmé ce que les circonstances laissaient présager : le drone était bien d'origine russe, et il avait été lancé depuis le Zhigulevsk. Ce navire de renseignement naviguait dans les eaux territoriales suédoises au moment des faits, ajoutant une violation du droit maritime international à l'intrusion dans l'espace aérien. La présence de ce bâtiment n'était pas fortuite : ces navires-espions sillonnent régulièrement les eaux européennes pour collecter des informations sur les capacités militaires de l'OTAN.
Un chalutier transformé en plate-forme d'espionnage
Le Zhigulevsk appartient à une classe de navires particulièrement discrets, conçus pour passer inaperçus tout en menant des opérations de renseignement électronique. Long de 53,7 mètres pour un déplacement de 1137 tonnes, ce bâtiment est basé sur la coque d'un chalutier de pêche. Ces navires ont été construits au chantier naval Leninskaya Kuznetsa Zavod à Kiev entre 1981 et 1982, à l'époque soviétique. Quatre unités de cette classe sont encore en service aujourd'hui dans la marine russe.
L'apparence modeste de ces navires est volontaire. Reconnaissables à leur peinture grise navale sobre, ils ressemblent à première vue à des bateaux de pêche ou à des navires de soutien civils. Cette discrétion leur permet d'approcher les zones d'intérêt militaire sans éveiller les soupçons. Mais sous cette façade se cachent des équipements sophistiqués de collecte de renseignement électronique. Le Zhigulevsk peut notamment accueillir des équipements de lancement pour drones, un modèle couramment utilisé par les forces russes pour des missions de reconnaissance.
Le navire dispose d'une autonomie de 25 jours et d'un équipage de 24 personnes, dont des spécialistes en guerre électronique et en renseignement. Sa mission principale consiste à intercepter les communications, à collecter les signatures radar et à cartographier les dispositifs de défense des pays de l'OTAN. Sa présence dans le détroit d'Öresund au moment même de l'escale du Charles de Gaulle relevait clairement d'une opération planifiée.
Violation confirmée de l'espace aérien suédois
Les forces armées suédoises ont apporté des preuves techniques formelles de l'origine russe du drone. L'appareil a été vu décollant du Zhigulevsk, ne laissant aucun doute sur son appartenance. Mais au-delà de l'identification de l'engin, l'enquête a révélé une double violation du territoire suédois. Le navire russe naviguait dans les eaux territoriales suédoises, délimitées à 12 milles nautiques des côtes, au moment du lancement du drone. L'appareil a ensuite pénétré l'espace aérien suédois, constituant une infraction supplémentaire aux réglementations internationales.
Le HMS Rapp a escorté le Zhigulevsk hors des eaux territoriales suédoises vers la mer Baltique après l'incident. Cette procédure d'escorte armée illustre la fermeté avec laquelle Stockholm entend faire respecter sa souveraineté. L'intrusion russe intervient dans un contexte où les pays baltes et scandinaves signalent de plus en plus fréquemment des violations de leur espace aérien et maritime par des moyens russes.

« Provocation dérisoire » contre « incident sérieux » : deux lectures d'un même événement
Les réactions françaises et suédoises à l'incident ont révélé des sensibilités différentes face à la menace russe. Paris a choisi de minimiser l'événement, qualifiant l'éventuelle provocation russe de « dérisoire et ridicule », tandis que Stockholm a adopté un ton beaucoup plus grave, soulignant la gravité de la violation de son territoire. Ces divergences de communication ne traduisent pas nécessairement une différence d'appréciation de la menace, mais plutôt des approches diplomatiques distinctes dans un contexte européen tendu.
Paris minimise : une stratégie de retenue diplomatique
La ministre déléguée aux Armées, Alice Rufo, a adopté une position de stricte minimisation lors de ses déclarations. Selon elle, « on ne peut pas qualifier ce qui s'est passé d'incident ». Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, présent à Malmö pour l'escale du Charles de Gaulle, a renchéri en qualifiant l'éventuelle provocation russe de « dérisoire et ridicule ». Il a assuré que l'approche du drone n'avait « en aucun cas mis en cause la sécurité » du porte-avions.
Cette position française s'explique par plusieurs facteurs. D'abord, le drone a été neutralisé à une distance respectable du navire, sans jamais représenter une menace directe pour le groupe aéronaval. Ensuite, les dispositifs de protection ont parfaitement fonctionné, démontrant l'efficacité de la coopération entre les marines française et suédoise. Enfin, la France peut souhaiter éviter toute escalade verbale avec Moscou dans un contexte où les relations internationales sont déjà extrêmement tendues.

Stockholm prend au sérieux : l'expérience suédoise des intrusions russes
Le Premier ministre suédois Ulf Kristersson a adopté un ton radicalement différent. Pour lui, l'incident était « sérieux mais pas inattendu ». Il a souligné qu'il était « très difficile de voir comme une coïncidence » la présence d'un navire russe et le lancement d'un drone vers le Charles de Gaulle. « C'est une façon d'agir russe que nous reconnaissons d'autres endroits », a-t-il ajouté, faisant implicitement référence aux multiples intrusions russes enregistrées par Stockholm ces dernières années.
Le ministre de la Défense Pål Jonson a été encore plus direct dans son accusation. Il a confirmé qu'il existait « un lien fort entre le navire militaire russe et ce drone », ajoutant que le drone avait probablement violé l'espace aérien suédois. Pour Stockholm, l'enjeu dépasse largement la protection du porte-avions français : il s'agit de faire respecter la souveraineté suédoise sur un territoire régulièrement harcelé par les opérations russes.
Le Kremlin crie à l'absurde
La réaction russe a suivi le script habituel du déni systématique. Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, a jugé « tout à fait absurde » d'attribuer le drone à la Russie simplement parce qu'un navire russe se trouvait à proximité. « Si vous rapportez correctement les déclarations — à savoir que le drone est russe uniquement parce qu'il y avait un navire russe à proximité — alors cette déclaration est tout à fait absurde », a-t-il déclaré. Il a affirmé ne pas connaître les détails de l'incident, tout en rejetant catégoriquement toute responsabilité russe.
Pourtant, les preuves techniques réunies par les forces armées suédoises ne laissent guère de place au doute. Le drone a été observé décollant du Zhigulevsk, qui naviguait lui-même en violation des eaux territoriales suédoises. L'attitude russe consiste à nier tout en continuant les opérations, une stratégie qui a prouvé son efficacité : sans conséquences concrètes, ces provocations se multiplient sans véritable réponse occidentale coordonnée.
Ce que cherchait le drone : signatures radar et renseignement électromagnétique
L'envoi d'un drone vers le Charles de Gaulle n'était pas une simple provocation mais répondait à des objectifs de renseignement précis. Les navires de guerre modernes émettent des signatures électroniques uniques que les adversaires cherchent à capturer pour développer des contre-mesures. Le porte-avions français, fleuron de la Marine nationale, constituait une cible de choix pour les services de renseignement russes qui cherchent à constituer une base de données des capacités navales de l'OTAN.
Collecter la signature électronique du Charles de Gaulle
Le général Jérôme Pellistrandi, rédacteur en chef de la Revue Défense Nationale, a expliqué que le drone pouvait chercher à collecter du renseignement d'origine électromagnétique, ce qu'on appelle le ROEM. Ce type de renseignement comprend les fréquences radar utilisées par le navire, ses modes de fonctionnement, ses temps de réaction et l'ensemble des émissions électroniques qui caractérisent un bâtiment militaire. Ces données permettent ensuite d'identifier plus facilement le navire, de le suivre, voire de développer des contre-mesures pour neutraliser ses systèmes.
La signature radar d'un porte-avions est particulièrement précieuse pour un adversaire. Le Charles de Gaulle dispose de systèmes de détection et de défense sophistiqués qui, une fois caractérisés, peuvent être contournés ou brouillés. Les données collectées par un drone de reconnaissance peuvent également servir à entraîner des systèmes d'intelligence artificielle capables de reconnaître automatiquement le navire sur des images satellites ou des données de capteurs.

Un signal stratégique envoyé à la France
Au-delà de la collecte de renseignement, l'opération envoyait un message politique clair à la France et à ses alliés. Le général Dominique Trinquand, ancien commandant français à l'ONU, a analysé cette dimension symbolique. Pour lui, ce n'est pas surprenant que Moscou mène des opérations de renseignement dans la zone. « Qu'ils le fassent pendant que le porte-avions français y est déployé est certainement un signal stratégique », a-t-il souligné.
Ce signal s'adresse à plusieurs destinataires. À la France d'abord, pour lui signifier que ses déploiements en mer Baltique sont surveillés de près. Aux pays baltes et scandinaves ensuite, pour leur rappeler que la Russie conserve des capacités de projection dans cette région. À l'OTAN enfin, pour démontrer que l'Alliance ne peut pas déployer ses moyens sans s'exposer à des opérations de renseignement agressives. C'est une forme de guerre hybride qui vise à intimider sans franchir le seuil du conflit ouvert.
La Baltique, nouvelle zone grise de la guerre hybride russe
L'incident du Charles de Gaulle s'inscrit dans une série beaucoup plus large d'actions hybrides attribuées à la Russie en mer Baltique. Depuis l'automne 2023, la région a connu plus d'une dizaine de sabotages de câbles sous-marins et de gazoducs, sans compter les survols de drones suspects au-dessus de sites militaires. Cette mer quasi fermée est devenue un laboratoire de la guerre hybride moderne, où Moscou teste les limites de la réponse occidentale.
Plus d'une dizaine de câbles sous-marins endommagés depuis 2023
Le bilan des infrastructures endommagées en mer Baltique est impressionnant. Depuis l'automne 2023, plus d'une dizaine de câbles de communication et un gazoduc ont été coupés ou endommagés dans des circonstances suspectes. Ces infrastructures sont vitales pour les pays de la région : elles assurent les communications internet, les transactions financières et l'approvisionnement énergétique de millions d'Européens. Leur destruction représente un acte de guerre économique déguisé en accident de navigation.
Face à cette menace, l'OTAN a lancé en janvier 2025 la mission Baltic Sentry, destinée à renforcer la surveillance des infrastructures sous-marines critiques. Des bâtiments de surface et des avions de patrouille maritime Atlantique 2 de la Marine nationale française participent à cette mission. Le NMCSCUI, centre de l'OTAN pour la sécurité des infrastructures sous-marines basé à Northwood au Royaume-Uni, coordonne les efforts de surveillance en utilisant l'intelligence artificielle pour suivre les mouvements navals suspects.
La « flotte fantôme » russe : pétroliers-espions
La Russie a développé ce que les experts appellent une « flotte fantôme » : des centaines de pétroliers dont les propriétaires réels sont dissimulés derrière des sociétés-écrans complexes. Cette flotte permet à Moscou d'écouler 60 % de son pétrole en contournant les sanctions européennes, mais elle sert également de plate-forme pour des opérations de sabotage et de renseignement. Ces navires peuvent éteindre leurs transpondeurs AIS, disparaissant ainsi des écrans radars pour mener des opérations dans l'ombre.
Des investigations ont révélé que des agents de sécurité russes liés à l'armée et aux services secrets seraient présents sur ces navires. Ces hommes auraient davantage de pouvoir que le capitaine lui-même, transformant des pétroliers apparemment civils en outils de guerre hybride. Le pétrolier Boracay, battant pavillon du Bénin, a été arraisonné par les autorités françaises au large de la Bretagne en octobre 2025. Ce navire de la flotte fantôme russe était suspecté d'être impliqué dans des survols de drones au-dessus du Danemark ayant perturbé l'aéroport de Copenhague.
L'Île Longue, la Bretagne aussi dans le viseur
Le phénomène des survols de drones ne se limite pas à la mer Baltique. Une enquête a été ouverte en décembre 2025 après des observations de drones au-dessus de la base navale de l'Île Longue, qui abrite les sous-marins nucléaires français près de Brest. Les alliés de l'OTAN signalent depuis plusieurs mois des observations similaires au-dessus de sites militaires et aéroports à travers l'Europe. Ces opérations coordonnées suggèrent un programme de renseignement systématique visant les capacités militaires occidentales.
Suède dans l'OTAN : l'après-neutralité face à la Russie
L'incident du Charles de Gaulle prend tout son sens à la lumière de l'adhésion récente de la Suède à l'OTAN. Après deux siècles de neutralité, Stockholm a officiellement rejoint l'Alliance le 7 mars 2024, suivie de la Finlande en avril 2023. Ce basculement historique transforme la mer Baltique en une « mer de l'OTAN », où tous les pays riverains, sauf la Russie, sont désormais membres de l'Alliance. Cette nouvelle donne géopolitique explique en partie l'intensification des opérations de renseignement russes dans la région.
De 200 ans de neutralité au parapluie atlantiste
L'adhésion de la Suède à l'OTAN représente une rupture historique pour ce pays qui maintenait une politique de non-alignement depuis plus de deux siècles. Cette décision, motivée par l'invasion russe de l'Ukraine en 2022, a été suivie par celle de la Finlande, bouleversant l'équilibre de la mer Baltique. Désormais, tous les pays bordant cette mer, à l'exception de la Russie, sont membres de l'Alliance atlantique. Moscou a promis des « contre-mesures » en réponse à cette intégration.
Le déploiement du Charles de Gaulle en mer Baltique s'inscrit précisément dans ce nouveau contexte. L'ambassadeur de France en Suède, Thierry Carlier, a souligné que « la présence du porte-avions est un signal très important effectivement, cela montre que la France est capable de déployer son groupe aéronaval, qui est un instrument majeur de projection de puissance, et de le faire travailler en interopérabilité avec les alliés de la région ».
Kaliningrad et Saint-Pétersbourg : les deux portes russes
La position géographique de la Russie en mer Baltique s'est considérablement dégradée avec les adhésions suédoise et finlandaise. Moscou ne conserve que deux bases navales dans cette région : Saint-Pétersbourg, qui donne accès à la Baltique via le golfe de Finlande, et l'enclave de Kaliningrad. Cette dernière, située entre la Pologne et la Lituanie, constitue un point stratégique majeur, abritant la flotte russe de la Baltique et des systèmes de missiles à capacité nucléaire.
L'île de Gotland, territoire suédois situé à seulement 300 km de Kaliningrad, devient un site stratégique clé dans cette nouvelle configuration. Le « corridor de Suwalki », couloir terrestre de 65 km entre la Lituanie et la Pologne, représente le talon d'Achille de l'OTAN : c'est le seul lien terrestre entre les pays baltes et le reste de l'Alliance. La Russie, désormais encerclée en Baltique, a intérêt à tester les défenses adverses et à envoyer des signaux de dissuasion.
La mission Lafayette 26 et Baltic Sentry : la riposte occidentale
Le Charles de Gaulle a appareillé de Toulon le 27 janvier 2026 pour une mission de plusieurs mois baptisée Lafayette 26. Le groupe aéronaval participe à une série d'exercices majeurs : Orion 26 mené par la France, Steadfast Dart en mer Baltique, Neptune Strike et Cold Response, l'exercice multinational norvégien. Le contre-amiral Thibault Haudos de Possesse a expliqué que « le porte-avions et son escorte permettent de déployer beaucoup de frégates d'escorte pour faire des exercices dans la Baltique, des exercices en mer de Norvège, des exercices plus au loin dans l'Atlantique ».
La participation à la mission Baltic Sentry de l'OTAN constitue un volet important de ce déploiement. Cette mission vise à dissuader les menaces contre les infrastructures sous-marines après les multiples coupures de câbles attribuées à Moscou. La présence du Charles de Gaulle en mer Baltique envoie un message clair à la Russie : l'OTAN est capable de projeter ses moyens les plus sophistiqués aux portes de Kaliningrad et de Saint-Pétersbourg. L'incident du drone illustre la réaction russe à cette démonstration de force.
Conclusion : quand l'ombre devient visible
L'incident du drone russe neutralisé près du Charles de Gaulle à Malmö n'est pas un événement isolé, mais l'expression visible d'une guerre de l'ombre permanente qui se déroule en mer Baltique et au-delà. La neutralisation réussie de l'engin par le HMS Rapp démontre l'efficacité de la coopération entre la Suède et la France, mais la multiplication de ce type d'actions révèle une intensification de la pression russe sur les pays de l'OTAN.
Cette opération de renseignement ratée illustre plusieurs réalités stratégiques. La Russie continue de tester les défenses occidentales, utilisant des moyens hybrides qui restent en deçà du seuil de conflit ouvert. Les pays riverains de la Baltique, désormais tous membres de l'OTAN, font face à un voisin agressif qui refuse d'accepter la nouvelle donne géopolitique. La « flotte fantôme » et les navires-espions comme le Zhigulevsk constituent des outils de cette guerre hybride qui vise à déstabiliser sans déclencher de réponse militaire directe.
Pour l'Europe, l'enjeu est de maintenir la vigilance sans céder à l'escalade. La réponse suédoise, ferme mais mesurée, offre un modèle : protéger activement son territoire tout en évitant la rhétorique belliqueuse. La minimisation française, plus discutable, risque d'encourager Moscou à poursuivre ce type d'opérations. La mer Baltique est devenue le théâtre d'une confrontation permanente, invisible la plupart du temps, mais qui éclate au grand jour lors d'incidents comme celui du 25 février 2026.