À 57 ans, Dawa Sherpa n'avait jamais atteint le sommet de l'Everest. Cuisinier au Camp 2 pour une petite société d'expédition, il connaissait la montagne par le quotidien, pas par l'exploit. Fin mai 2026, il est envoyé en renfort comme guide pour accompagner une ascension jusqu'au Balcony, vers 8 400 mètres, aux côtés de Chris Thrall et Mariusz Chmielewski, le 28 mai. C'est le point de départ de six jours d'isolement au-dessus de 7 500 mètres, dont il est sorti vivant.

Laissé seul à 7 500 mètres, sans oxygène
À la descente, juste au-dessus du Camp 3, vers 7 500 mètres, Dawa Sherpa s'assoit sur son sac pour souffler, comme il l'a fait des centaines de fois. Cette fois, son oxygène est épuisé.
"Quand l'oxygène s'est épuisé, je ne pouvais plus marcher", a-t-il expliqué à la BBC. Incapable d'avancer, il demande à ses compagnons de continuer sans lui et reste accroché à la corde fixe. Seul, sans oxygène, dans la zone où le corps ne récupère plus, chaque heure compte.
En très haute altitude, l'épuisement n'est pas de la fatigue. Les jambes ne répondent plus, la lucidité baisse, le froid mord plus vite. Rester immobile, même volontairement, c'est déjà se mettre en danger.
Deux jours et demi au fond d'une crevasse
En tentant de descendre, Dawa Sherpa tombe dans une crevasse du labyrinthe de l'Icefall, la Cascade de Glace du Khumbu. Il y reste coincé deux jours et demi. Il ne s'en sort que lorsqu'une avalanche crée une rampe de neige qui lui permet de s'extraire et de repartir vers le bas.

Au fond, il n'a presque rien : quelques chocolats dans ses poches, du chocolat gelé et du café lyophilisé trouvés en fouillant sa veste. "J'en ai pris un peu. Je n'avais pas d'eau chaude, alors j'ai cassé de la glace pour me mouiller la bouche", a-t-il raconté. À la BBC, il a résumé sa survie ainsi : en "rongeant de la glace" et en mangeant ces chocolats trouvés dans ses poches.
Il porte alors un sac de 28 kg, lesté de huit bouteilles d'oxygène vides. Ce chargement, inutile pour respirer et lourd à traîner, est impossible à abandonner totalement quand chaque objet peut servir. Casser de la glace mouille la bouche, mais n'hydrate pas vraiment et refroidit encore. Le café lyophilisé sans eau chaude n'apporte ni chaleur ni vraie énergie. Le chocolat gelé donne quelques calories, pas de quoi compenser le jeûne, le froid et l'effort.
Faute de ressources, il ralentit les pertes, grignote ce qui reste, limite les mouvements qui épuisent et attend une ouverture. Pour lui, l'ouverture est venue du mouvement même de la montagne.
Pourquoi personne n'a pu venir le chercher
Pendant ce temps, l'alerte se perd. Son agence met plusieurs jours à signaler sa disparition. Quand l'alerte arrive enfin, les icefall doctors ont déjà démonté l'itinéraire à travers la Cascade de Glace. Le démontage avait été annoncé à l'avance pour ce même 29 mai. Résultat : plus aucune possibilité de sauvetage terrestre par cette voie.
Un vol de recherche est finalement organisé le 3 juin par 8K Expeditions : 30 minutes jusqu'au Camp 3, après deux jours où les nuages bas ont empêché les hélicoptères de voler. Dans le labyrinthe de glace, l'équipage ne le repère pas. Depuis le fond de la crevasse, Dawa Sherpa dit n'en avoir perçu que le bruit.
Le 4 juin, près de Crampon Point, c'est l'équipe de nettoyage du SPCC qui le découvre alors qu'il rampe vers le bas, six jours après avoir été vu vivant pour la dernière fois. Il souffre de déshydratation, de gelures et d'une fracture. Il est héliporté à l'hôpital de Katmandou, où il témoigne pendant son traitement.
Comme dans d'autres récits de survie extrême, Pilote abattu en France : survivre 4 mois et techniques SERE le montre, ce ne sont pas seulement les ressources qui sauvent, mais la capacité à durer quand les secours ne peuvent pas arriver.
Une saison record et une question de responsabilités
Son cas survient dans une saison hors norme pour l'Everest, la plus fréquentée, avec plus de 1 000 sommets. Cinq personnes sont mortes pendant la saison, et plus de 300 depuis que les ascensions sont enregistrées dans les années 1920.
Pour le président de l'Association des alpinistes du Népal, Fur Gelje Sherpa, le fait de l'avoir laissé seul n'aurait jamais dû arriver. "En montagne, on se fait confiance et on s'aide. Il est irresponsable et inhumain de laisser quelqu'un seul", a-t-il déclaré auprès de l'AFP, en demandant une enquête sur les responsabilités.
Au-delà du cas individuel, l'histoire pose des questions concrètes : qui alerte, quand, avec quels moyens quand la voie est démontée, qui accompagne un homme sans oxygène à 7 500 mètres, et comment on organise la fin de saison quand la montagne se vide mais que des vies restent accrochées aux cordes fixes.