Le 24 mars 2026, les Danois ont renouvelé leur Parlement, le Folketing. Deux mois et demi plus tard, le 1er juin, la Première ministre Mette Frederiksen a annoncé avoir trouvé un accord : une coalition minoritaire réunissant son parti social-démocrate, le Parti du peuple socialiste (SF), le Radikale Venstre et les Modérés, soit 82 sièges sur 179. Le roi Frederik X a formellement nommé le gouvernement le 3 juin. Mette Frederiksen entame ainsi son troisième mandat, mais à la tête d'une équipe qui ne dispose pas de la majorité parlementaire. Au Danemark, ce n'est pas une anomalie. C'est la règle.
Mette Frederiksen avait pourtant convoqué ce scrutin en position de force. Le 26 février 2026, elle a annoncé une élection anticipée, plusieurs mois avant l'échéance légale du 31 octobre, alors que les sondages la créditaient d'un avantage lié à sa fermeté face aux ambitions américaines sur le Groenland. Le résultat a douché l'élan : avec 21,9 % des voix et 38 sièges sur les 175 attribués au Danemark métropolitain, les sociaux-démocrates ont signé leur plus mauvais score depuis 1903, comme le relèvent la BBC et la House of Commons Library. Le SF est devenu le deuxième parti du pays avec 20 sièges, devant le parti libéral Venstre (18 sièges). Ni le bloc rouge (84 sièges, selon le Guardian) ni le bloc bleu (77) n'a la majorité ; avec 14 sièges, les Modérés se sont retrouvés en position d'arbitres.

Le parlementarisme négatif, ou l'investiture à l'envers
La clé du système danois tient en deux mots : parlementarisme négatif. Le Danemark n'exige pas de vote d'investiture positif pour un nouveau gouvernement. Il suffit qu'aucune majorité ne s'y oppose. Un cabinet peut donc gouverner avec bien moins de 90 sièges sur 179.
Le Folketing compte 179 membres : 175 élus au Danemark proprement dit, deux au Groenland et deux aux îles Féroé. La représentation proportionnelle, avec un seuil de seulement 2 %, favorise la multiplication des partis - un record de douze formations élues en 2022. Depuis l'instauration du Parlement monocaméral en 1953, aucun parti n'y a jamais obtenu la majorité absolue. Une note du Parlement européen rappelle que, depuis l'adhésion du Danemark à la Communauté économique européenne en 1973, seuls deux gouvernements ont disposé d'une majorité propre.

Ce n'est pas un dysfonctionnement mais un modèle, que le politiste néerlandais Arend Lijphart a qualifié de "démocratie de consensus", par opposition à la démocratie majoritaire de type anglo-saxon. L'analyse du chercheur Flemming Juul Christiansen, de l'université de Roskilde, pour l'institut DIPD, insiste sur cette combinaison proprement scandinave : une compétition intense entre deux blocs le jour du vote, puis une coopération large entre les élections.
Du roi au formateur, comment la machine se met en route
Le mécanisme concret relève largement de la coutume. Au lendemain du scrutin, le gouvernement sortant a perdu sa majorité et, comme le veut l'usage, Mette Frederiksen a remis sa démission ; le cabinet expédie alors les affaires courantes. Le monarque, dont le rôle reste essentiellement cérémoniel, reçoit ensuite les dirigeants des partis, puis désigne une personnalité chargée d'explorer les combinaisons possibles et de conduire les négociations. Le 25 mars 2026, cette mission de formateur a été confiée à Mette Frederiksen, rapporte la House of Commons Library. Les discussions se sont ouvertes le même jour.
Elles ont duré dix semaines. Venstre a d'emblée exclu de participer à un nouveau gouvernement avec les sociaux-démocrates, tandis que les Modérés plaidaient pour une reconduction centriste. Après trois tours de négociations, la formule retenue est une coalition à quatre, plus à gauche que la précédente, mais toujours minoritaire. Le Monde a souligné le caractère "inhabituellement long" de ces tractations.
2022, l'anomalie de la coalition majoritaire
Pour mesurer ce qui s'est joué en 2026, il faut revenir à l'automne 2022. Après les élections de novembre, Mette Frederiksen avait surpris son monde en formant une coalition majoritaire trans-bloc, réunissant les sociaux-démocrates, le centre-droit de Venstre et les Modérés. Une première en quarante ans à faire cohabiter des partis du bloc bleu et du bloc rouge, relève Le Grand Continent. DIPD parle sans détour d'une "anomalie" dans l'histoire politique danoise.
Ce gouvernement lui-même a continué de chercher des majorités au-delà de la sienne, évitant de faire passer des textes avec ses seules voix. Le retour à une coalition minoritaire en 2026 rétablit donc la norme : gouverner avec l'appui d'une majorité sans en faire partie.
Le forlig, ou le compromis qui dure
Le secret de cette stabilité tient moins à la composition des gouvernements qu'à un instrument : le forlig, ou accord législatif. Il s'agit d'accords de politique publique, fruits de compromis, qui lient gouvernement et partis d'opposition pour une durée souvent supérieure à celle d'une législature. Chaque signataire y dispose d'un droit de veto sur les modifications. Le ministère des Finances en recensait 116 en 2021, et environ 80 % des accords conclus avant 2022 étaient trans-blocs, donc plus durables.
L'effet se lit dans les votes. L'indice de "désaccord" au Folketing est passé de 14,5 sur la période 2001-2005 à 5,4 en 2022-2023, malgré la montée des partis extrêmes. Christiansen l'explique par l'inclusion de ces formations dans la négociation législative. À quoi s'ajoute le rôle des "partis de soutien" : des formations qui ne participent pas au gouvernement mais lui fournissent les voix décisives, en échange de concessions. La rupture d'un tel soutien a déjà fait tomber des gouvernements, en 1926, 1929 et 1947. En 2019, les sociaux-démocrates ont même substitué au traditionnel programme gouvernemental un "document d'entente" (forståelsespapir) négocié avec leurs partenaires de soutien.
Le prix du consensus
Reste le revers. Un système où l'opposition cosigne les politiques et partage la responsabilité rend difficile l'imputation des choix : l'électeur sait moins qui gouverne vraiment. La coalition de 2026 n'est pas exempte de tensions, notamment sur le budget, les aides étudiantes ou la fiscalité des voitures électriques. La fragmentation, elle, ne se dément pas : le Folketing a compté jusqu'à douze partis après les élections de 2022.
Là où d'autres démocraties vivent l'absence de majorité comme une crise à dénouer, Copenhague l'aborde comme une donnée de départ. La question, ici, n'est pas de savoir qui a gagné, mais avec qui il est possible de travailler.