Un électeur colombien tient un bulletin de vote présidentiel dans un isoloir.
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En Colombie, la justice interdit à Gustavo Petro d’utiliser X pour sa campagne

À quatre jours du second tour de la présidentielle colombienne, la justice interdit à Gustavo Petro d'utiliser X pour sa campagne, une décision qui bouleverse les règles du jeu numérique.

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Le mardi 16 juin 2026, à quatre jours du second tour de l'élection présidentielle colombienne, un juge de Medellín a interdit au président Gustavo Petro d’utiliser son compte X (ex-Twitter) à des fins électorales. Cette décision, prise par le Juzgado 29 Laboral del Circuito de Medellín, fait suite à une « tutela » déposée par un citoyen et sanctionne ce que la justice considère comme une violation réitérée de la Ley de Garantías Electorales. Alors que le scrutin du 21 juin s’annonce extrêmement serré entre le candidat de gauche Iván Cepeda et le millionnaire d’extrême droite Abelardo de la Espriella, cette interdiction judiciaire bouleverse les règles du jeu numérique et interroge la place de la parole présidentielle en période électorale.

Un électeur colombien tient un bulletin de vote présidentiel dans un isoloir.
Un électeur colombien tient un bulletin de vote présidentiel dans un isoloir. — (source)

Arrêt sur image : à J-4 du second tour, le juge de Medellín interdit à Petro d’utiliser X

L’ordonnance est tombée comme un couperet. Le 16 juin 2026, le Juzgado 29 Laboral del Circuito de Medellín a ordonné au président colombien Gustavo Petro de « s’abstenir de diffuser de la propagande électorale ou des messages visant à favoriser ou défavoriser » un candidat. L’interdiction court jusqu’au dimanche 21 juin à 16 heures, heure locale de fermeture des bureaux de vote. La décision vise spécifiquement le réseau social X, anciennement Twitter, que Petro utilise quotidiennement pour communiquer avec ses millions d’abonnés.

L’urgence de la situation n’a pas échappé au magistrat. À J-4 du second tour, chaque message compte, chaque prise de position peut faire basculer des électeurs encore indécis. Le juge a estimé que les publications récentes de Petro violaient une injonction précédente du Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative colombienne, et qu’il fallait agir sans délai pour préserver l’équité du scrutin.

Une « tutela » citoyenne à l’origine du couperet judiciaire

Le mécanisme qui a permis cette décision mérite d’être expliqué. La « tutela » est un recours constitutionnel individuel prévu par l’article 86 de la Constitution colombienne. Tout citoyen peut saisir directement un juge pour obtenir la protection immédiate de ses droits fondamentaux lorsqu’ils sont menacés ou violés par une autorité publique. Dans ce cas précis, un citoyen anonyme a estimé que les posts électoraux de Petro portaient atteinte à son droit à une élection équitable et transparente.

Le juge du 29e tribunal du travail de Medellín a examiné la requête en urgence et a conclu que les faits justifiaient une intervention immédiate. Les sanctions sont opérationnelles : interdiction explicite d’utiliser X pour des messages électoraux, interdiction d’utiliser les canaux présidentiels officiels pour des sujets liés à la campagne, et interdiction de faire des références électorales lors d’événements nationaux ou internationaux. La décision est exécutoire immédiatement, sans attendre un éventuel appel.

X visé, mais les autres plateformes dans le viseur ?

La portée exacte de la décision soulève des questions. Le jugement du 16 juin cible spécifiquement X. Cependant, la décision plus large du Conseil d’État du 28 mai couvrait déjà « publications, chaînes officielles de télévision et de radio, presse publique », en mentionnant X et YouTube nommément. L’ordonnance du 16 juin interdit aussi l’utilisation des canaux présidentiels officiels pour des sujets électoraux et les références lors d’événements institutionnels.

Qu’en est-il d’Instagram et de TikTok ? Le texte ne les nomme pas explicitement. L’interdiction générale de propagande électorale s’applique théoriquement à tous les supports, mais l’absence de mention précise crée un vide juridique potentiel. La campagne de Petro et de son successeur Iván Cepeda pourrait techniquement utiliser ces plateformes sans enfreindre la lettre de l’ordonnance, même si l’esprit de la décision est clair. Ce flou juridique illustre la difficulté d’adapter un droit électoral conçu pour les médias traditionnels à l’écosystème numérique contemporain, où les frontières entre communication personnelle, institutionnelle et électorale sont poreuses.

« J’ai parlé de criminels, pas de politique » : la défense de Petro à l’épreuve de la Loi 996/05

La réaction de Gustavo Petro ne s’est pas fait attendre. Lors d’un Conseil des ministres télévisé, le président a tenté de requalifier ses publications litigieuses. « J’ai seulement parlé de gens qui font campagne en commettant des crimes, et mon devoir de fonctionnaire public est de le signaler », a-t-il déclaré. Cette défense, médiatiquement habile, cherche à déplacer le débat du terrain électoral vers le terrain judiciaire : Petro ne ferait pas de politique, il dénoncerait des infractions.

Mais cette argumentation n’a pas convaincu le juge. Pour le magistrat, le contexte électoral est déterminant. À quatre jours du second tour, tout message du président sur ses adversaires politiques, même présenté comme un signalement judiciaire, constitue objectivement un acte de campagne. La question centrale est donc : un président peut-il utiliser son compte X pour dénoncer ses rivaux en période électorale sans enfreindre la loi ?

Le président colombien Gustavo Petro s'adressant aux médias lors d'une conférence de presse.
Le président colombien Gustavo Petro s'adressant aux médias lors d'une conférence de presse. — (source)

L’article 38, chiffre 2 de la Loi 996/05 : le socle juridique de l’interdiction

Le cœur du conflit juridique repose sur un texte précis. L’article 38, chiffre 2 de la Ley de Garantías Electorales (Loi 996/05) interdit à tout fonctionnaire public d’utiliser sa position pour diffuser de la propagande électorale. Le texte prohibe spécifiquement l’usage des « canaux institutionnels, des moyens de communication officiels et de la presse publique » à des fins électorales.

Le Conseil d’État colombien a donné une interprétation extensive de cette disposition. Selon la haute juridiction, l’interdiction vaut même quand les propos sont tenus sur des comptes personnels, car le statut de l’orateur — en l’occurrence le président de la République — leur confère un poids institutionnel écrasant. Un message de Petro sur X n’est pas un simple tweet comme un autre : c’est la parole du chef de l’État, diffusée à des millions de citoyens, et perçue comme telle.

Cette jurisprudence est importante. Elle signifie que le droit électoral colombien ne distingue pas entre le compte officiel et le compte personnel d’un élu lorsque celui-ci exerce une fonction publique. La logique sous-jacente est simple : l’asymétrie de pouvoir entre un président et un citoyen ordinaire rend impossible une communication « privée » sur les réseaux sociaux en période électorale.

La stratégie du « président dénonciateur » : une qualification contestée par la justice

L’argumentation de Petro lors du Conseil des ministres télévisé révèle une stratégie de contournement juridique. En présentant ses posts comme des signalements judiciaires, il tente de les faire entrer dans le cadre de ses obligations de chef de l’État. « Mon devoir de fonctionnaire public est de signaler les crimes », insiste-t-il.

Cette défense, bien que médiatiquement habile, a été jugée insuffisante par le juge. Le magistrat y voit une tentative de contournement de l’injonction initiale du Conseil d’État. Car le timing est trop parfait : ces « signalements » interviennent systématiquement contre des adversaires politiques d’Iván Cepeda, jamais contre des alliés ou des personnes sans lien électoral.

La question qui se pose est de savoir si la justice colombienne est en train de créer une jurisprudence restrictive sur la parole présidentielle en période électorale. Jusqu’où peut aller un président dans ses critiques ? Peut-il dénoncer des faits réels si ceux-ci concernent ses adversaires ? Le droit électoral colombien semble répondre : non, pas en période de campagne, et surtout pas à quatre jours du scrutin. Cette position, si elle est confirmée par les juridictions supérieures, marquerait un tournant dans la régulation de la communication politique en ligne.

Du Conseil d’État au juge de Medellín : les trois dates qui ont scellé le sort numérique de Petro

L’interdiction du 16 juin n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elle s’inscrit dans une escalade procédurale qui a commencé plusieurs semaines plus tôt. Retracer cette chronologie permet de comprendre comment la justice colombienne en est arrivée à une mesure aussi radicale contre le chef de l’État.

Trois dates jalonnent ce parcours judiciaire. Chacune marque une étape dans la confrontation entre la liberté d’expression présidentielle et l’impératif d’équité électorale. Chacune montre aussi l’embarras des institutions face à un président qui utilise les réseaux sociaux comme une arme de campagne massive.

28 mai 2026 : la première alerte du Conseil d’État

Le 28 mai, le Conseil d’État, plus haute juridiction administrative colombienne, rend une décision qui passe presque inaperçue dans le tumulte de la campagne. Il ordonne à Gustavo Petro de s’abstenir de diffuser de la propagande électorale « via ses publications, les chaînes officielles de télévision et de radio, et la presse publique ». La mention est explicite : X et YouTube sont nommés.

Cette décision s’appuie sur une violation constatée de l’article 38 de la Loi 996/05. Le Conseil d’État a examiné plusieurs publications de Petro et a conclu qu’elles constituaient objectivement de la propagande électorale en faveur d’Iván Cepeda et contre Abelardo de la Espriella. Le tribunal ne prononce pas de sanction immédiate, mais met le président en garde.

L’avertissement est clair : Petro doit cesser d’utiliser son compte X comme un outil de campagne. La décision du Conseil d’État est une première alerte, un signal adressé au président pour qu’il modère ses publications en période électorale. Mais Petro semble ne pas l’avoir prise au sérieux.

10 juin 2026 : la pression politique de la Commission d’accusation de la Chambre

Le 10 juin, la pression monte d’un cran. La Commission d’investigation et d’accusation de la Chambre des représentants demande la suspension temporaire de Petro à titre préventif pour participation présumée à la campagne électorale. La mesure est politique, pas judiciaire, mais elle montre l’exaspération croissante des institutions face au comportement du président.

Les réactions sont immédiates et contrastées. Le député Jorge Alejandro Ocampo, membre de la commission, indique qu’aucune décision formelle n’a été adoptée et que la demande de suspension n’est qu’une proposition. Le ministre de l’Intérieur Armando Benedetti qualifie la mesure d’« inappropriée », arguant que seul le Sénat a le pouvoir de suspendre un président.

Cette tentative avortée de suspension politique révèle l’imbrication des pressions. La Commission d’accusation est dominée par l’opposition, et sa manœuvre est perçue comme une instrumentalisation politique de la procédure disciplinaire. Mais elle a aussi un effet : elle met Petro en garde et prépare le terrain pour l’intervention judiciaire du 16 juin.

16 juin 2026 : la récidive numérique sanctionnée par une interdiction ciblée

Le 16 juin, le juge de Medellín intervient parce que la récidive est patente. Il constate que les posts litigieux de Petro violent l’injonction du Conseil d’État du 28 mai. Le président n’a pas respecté l’avertissement. Le juge a donc recours à une « tutela » pour faire respecter la décision antérieure.

La sanction est plus opérationnelle que celle du Conseil d’État. Il ne s’agit plus d’une simple injonction de s’abstenir, mais d’une interdiction explicite d’utiliser X. Le juge précise les modalités : interdiction de poster, de partager, de commenter des messages électoraux. Il fixe aussi la durée : jusqu’à la fermeture des bureaux de vote le 21 juin à 16 heures.

L’effet domino est clair : le Conseil d’État pose la règle, le juge de Medellín la fait respecter. Cette escalade procédurale montre que la justice colombienne dispose d’outils pour contraindre le président, mais qu’elle hésite à les utiliser. Il a fallu une récidive flagrante et une « tutela » citoyenne pour que le couperet tombe.

Cepeda contre de la Espriella : dans l’ombre du président sortant, une élection sous tension numérique

Pour comprendre l’intensité du débat, il faut replacer la décision dans son contexte politique concret. L’élection présidentielle de 2026 est l’une des plus serrées de l’histoire colombienne. Le premier tour, le 31 mai, a donné des résultats presque parfaitement équilibrés : Abelardo de la Espriella obtient 43,74 % des voix, Iván Cepeda 40,91 %. L’écart est infime, et chaque voix comptera au second tour.

Dans ce contexte, le compte X de Gustavo Petro est une arme de campagne massive. Avec des millions d’abonnés, une capacité de diffusion quasi instantanée et une autorité présidentielle qui donne du poids à chaque mot, le réseau social est un amplificateur numérique sans équivalent. Le priver de cet outil à J-4 du scrutin est un coup dur pour la campagne de Cepeda.

Iván Cepeda et le Pacto Histórico privés de leur amplificateur numérique

Iván Cepeda est le successeur désigné de Petro au sein de la coalition Pacto Histórico. Ancien sénateur et figure de la gauche colombienne, il incarne la continuité du projet politique de Petro. Mais sans le mégaphone numérique du président, sa campagne perd un avantage considérable.

Le compte X de Petro est un outil de mobilisation électorale hors norme. Chaque message peut être partagé des milliers de fois, commenté, analysé, relayé par les médias traditionnels. En période électorale, cette capacité de diffusion est cruciale pour atteindre les électeurs indécis et mobiliser la base.

La décision du juge de Medellín prive Cepeda de cet avantage à un moment critique. Les quatre derniers jours de campagne sont souvent décisifs, et perdre son principal relais numérique est un handicap sérieux. L’impact est d’autant plus fort que le premier tour a été extrêmement serré : une différence de moins de trois points sépare les deux candidats.

Pour approfondir le contexte de ce duel électoral inédit, vous pouvez consulter notre article sur la présidentielle colombienne 2026 et le duel entre Cepeda et de la Espriella.

Abelardo de la Espriella, grand bénéficiaire de l’étau judiciaire autour de Petro

Abelardo de la Espriella est le candidat d’extrême droite, un millionnaire admirateur de Donald Trump. Sa campagne mise sur un discours anti-système, une critique radicale de la gauche au pouvoir et une promesse de « nettoyage » des institutions. La décision judiciaire contre Petro profite-t-elle objectivement à sa campagne ?

La réponse est nuancée mais claire : oui, dans une certaine mesure. Chaque restriction imposée à Petro est une limitation de la capacité de la gauche à mobiliser son électorat. Et chaque décision judiciaire qui sanctionne le président sortant renforce le récit de de la Espriella sur la « dérive autoritaire » du gouvernement Petro.

La campagne de de la Espriella instrumentalise ouvertement cette décision. Ses relais sur les réseaux sociaux présentent l’interdiction comme une preuve que Petro ne respecte pas les règles, qu’il se croit au-dessus des lois. Ce discours trouve un écho auprès des électeurs mécontents du gouvernement sortant, et il pourrait faire basculer des indécis vers le challenger.

Cérémonie commémorative en Colombie avec un homme tenant des œillets rouges.
Cérémonie commémorative en Colombie avec un homme tenant des œillets rouges. — (source)

Le coût politique de la régulation : un avantage compétitif pour le challenger

L’angle économique et politique de la décision mérite d’être creusé. Qui gagne, qui perd ? La décision judiciaire a un coût d’opportunité énorme pour le camp gouvernemental. En privant Cepeda de l’amplificateur numérique présidentiel, elle réduit mécaniquement sa capacité à toucher les électeurs.

Plus fondamentalement, la décision pose la question de la neutralité de l’État dans l’entre-deux-tours. Le président sortant devient un simple citoyen numérique, incapable d’utiliser son compte X pour promouvoir son successeur, tandis que le challenger utilise librement ses propres plateformes pour attaquer le gouvernement.

Cette asymétrie est le cœur du dilemme démocratique. D’un côté, la régulation de la parole présidentielle est nécessaire pour garantir l’équité du scrutin. De l’autre, cette régulation crée un avantage compétitif pour le challenger, qui n’est pas soumis aux mêmes contraintes. Les données du premier tour montrent que la marge est infime : dans une élection aussi serrée, chaque avantage compte, et la décision judiciaire pourrait faire pencher la balance.

France, États-Unis, Brésil : trois modèles pour encadrer la parole présidentielle en ligne

La régulation de la parole présidentielle en ligne est un chantier mondial. Chaque pays l’aborde avec des outils juridiques et des philosophies différents. Comparer le modèle colombien à ceux de la France, des États-Unis et du Brésil permet de mieux comprendre les enjeux et les limites de la décision de Medellín.

Ces trois exemples montrent qu’il n’existe pas de solution universelle. La France sanctionne le contenu, les États-Unis encadrent l’accès, le Brésil punit la plateforme. La Colombie, elle, choisit de sanctionner le dirigeant. Chaque approche a ses avantages et ses inconvénients, et chacune reflète une conception différente de l’équilibre entre liberté d’expression et équité électorale.

France : un simple post Facebook a suffi au Conseil d’État pour annuler une élection municipale

L’exemple français est frappant. Le Conseil d’État français a annulé les élections municipales de Voisins-le-Bretonneux en raison d’un message de propagande électorale publié sur un groupe Facebook la veille du scrutin. La décision s’appuie sur l’article L.49 du code électoral français, qui interdit toute propagande électorale la veille et le jour du scrutin.

La comparaison avec la décision colombienne est éclairante. En France, la rigueur porte sur le moment : le jour de silence électoral est sacré, et toute violation, même sur un groupe Facebook, entraîne l’annulation du scrutin. En Colombie, la rigueur porte sur la durée : l’interdiction de propagande s’étend sur plusieurs semaines avant le second tour, et elle vise spécifiquement le président.

Les deux approches partagent une même préoccupation : l’équité du scrutin. Mais elles diffèrent sur le point d’équilibre entre liberté d’expression et régulation. La France est plus sévère sur le timing, la Colombie plus sévère sur la personne. Le résultat est le même : les juges deviennent les arbitres de la communication politique en ligne.

États-Unis : l’affaire Knight Institute c. Trump et la doctrine du « forum public »

L’affaire Knight Institute v. Trump offre un contraste saisissant. Un tribunal fédéral américain a jugé que le fait de bloquer des critiques sur le compte @realDonaldTrump violait le Premier Amendement, car le compte était considéré comme un « forum public ». La logique est radicalement différente de celle de la Colombie.

Aux États-Unis, le droit ne limite pas le fond de la propagande présidentielle. Un président peut dire ce qu’il veut sur son compte, même en période électorale. La seule restriction porte sur l’accès : il ne peut pas bloquer des citoyens qui souhaitent lui répondre ou le critiquer, car son compte est un espace public.

La philosophie américaine est libérale : l’électeur est libre d’entendre et de juger, l’État ne doit pas censurer. C’est une différence radicale avec le modèle colombien, où l’État intervient pour protéger l’équité du scrutin, quitte à limiter la liberté d’expression du président. Les deux approches ont leurs partisans et leurs détracteurs, mais elles reflètent des conceptions opposées du rôle de l’État dans la régulation de la parole politique.

Brésil : la méthode Alexandre de Moraes et le blocage total de X pendant 39 jours

Le modèle brésilien est encore différent. Sous l’impulsion du juge Alexandre de Moraes, la Cour suprême brésilienne (STF) a bloqué purement et simplement X (Twitter) pendant 39 jours en 2024, pour non-respect des ordonnances de retrait de contenus. La plateforme a été punie, pas le dirigeant.

La philosophie brésilienne est radicale : face à la désinformation et aux contenus illicites, la Cour suprême n’hésite pas à sanctionner directement les plateformes. Le blocage de X est une mesure extrême, mais elle a eu un effet dissuasif sur les autres réseaux sociaux.

La comparaison avec la Colombie est instructive. Au Brésil, c’est la plateforme qui est punie ; en Colombie, c’est le chef de l’État. Le juge brésilien utilise une méthode forte contre la désinformation, tandis que le juge colombien utilise une méthode ciblée contre la propagande. Les deux approches visent à protéger l’intégrité du processus électoral, mais elles empruntent des chemins différents.

Réguler la parole présidentielle en ligne : un investissement démocratique aux coûts variables

La décision colombienne illustre un dilemme démocratique mondial : comment réguler le poids politique des réseaux sociaux sans sacrifier la liberté d’expression, et à quel coût pour l’équilibre des institutions ? Le cas Petro montre que les juges deviennent les arbitres incontournables du jeu électoral numérique.

L’équilibre est fragile entre le droit des citoyens à être informés par leur président et l’impératif d’équité électorale. La décision colombienne, loin d’être une anomalie, s’inscrit dans une vague mondiale de régulation de la communication politique en ligne. Le modèle colombien (sanctionner le dirigeant), le modèle français (sanctionner le contenu) et le modèle brésilien (sanctionner la plateforme) coexistent et s’influencent mutuellement.

Le cas Petro montre que l’équilibre entre liberté d’expression et équité du scrutin a un coût démocratique que les citoyens doivent évaluer. En privant le président de son amplificateur numérique, la justice colombienne a peut-être protégé l’équité du scrutin, mais elle a aussi réduit la capacité des électeurs à entendre le point de vue de leur chef d’État. Ce dilemme n’a pas de solution parfaite, mais il oblige les démocraties à repenser les règles du jeu politique à l’ère numérique.

La question de la régulation des réseaux sociaux pour les mineurs, un sujet connexe tout aussi crucial, est traitée dans notre article sur l'interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs.

Le précédent Petro : vers un nouveau contrat social numérique entre juges, présidents et électeurs ?

La décision du juge de Medellín crée un précédent important. En sanctionnant directement le président pour ses publications sur X, la justice colombienne affirme son rôle de gardienne de l’équité électorale face à la puissance numérique des dirigeants. Ce précédent pourrait inspirer d’autres juridictions dans le monde.

Mais il soulève aussi des questions. Jusqu’où les juges peuvent-ils aller dans la régulation de la parole politique ? Le risque de dérive est réel : une interdiction trop large pourrait museler la liberté d’expression des élus, tandis qu’une absence de régulation pourrait permettre aux présidents de transformer leur compte X en machine de propagande électorale.

Le nouveau contrat social numérique qui émerge de ces décisions judiciaires repose sur un équilibre instable. Les juges deviennent les arbitres, les présidents doivent apprendre à modérer leurs publications, et les électeurs doivent accepter que la parole présidentielle soit régulée en période électorale. Cet équilibre est fragile, mais il est nécessaire pour préserver la confiance dans le processus démocratique à l’ère des réseaux sociaux.

Conclusion : une démocratie numérique en quête d’équilibre

L’interdiction faite à Gustavo Petro d’utiliser X pour sa campagne électorale n’est pas un simple incident de parcours. Elle révèle les tensions profondes qui traversent les démocraties contemporaines, confrontées à la puissance inédite des réseaux sociaux comme vecteurs de communication politique.

Le précédent colombien pose une question fondamentale : comment garantir l’équité du scrutin quand un président dispose d’une tribune numérique démultipliée par son statut institutionnel ? La réponse du juge de Medellín est claire : la parole présidentielle doit être régulée en période électorale, même si cela limite la liberté d’expression du chef de l’État.

Les leçons de cette affaire dépassent largement les frontières de la Colombie. La comparaison avec les modèles français, américain et brésilien montre qu’il n’existe pas de solution miracle. Chaque pays cherche son équilibre entre la protection de l’intégrité électorale et le respect de la liberté d’expression. La décision colombienne, en sanctionnant directement le dirigeant plutôt que la plateforme ou le contenu, offre une voie originale qui pourrait faire école.

Reste à savoir si cette régulation judiciaire de la parole présidentielle survivra à l’épreuve du temps. Le second tour du 21 juin dira si la décision a protégé l’équité du scrutin ou si elle a faussé le jeu électoral en privant un camp de son principal outil de mobilisation. Dans une démocratie numérique, chaque décision judiciaire est un pas de plus vers un nouvel équilibre entre pouvoir, communication et droit.

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Questions fréquentes

Pourquoi la justice colombienne interdit-elle X à Petro ?

La justice colombienne interdit à Gustavo Petro d'utiliser X pour sa campagne électorale car elle estime qu'il a violé la Ley de Garantías Electorales en diffusant de la propagande électorale via son compte. Cette décision fait suite à une 'tutela' déposée par un citoyen et à une injonction précédente du Conseil d'État que le président n'a pas respectée.

Qu'est-ce qu'une 'tutela' en Colombie ?

La 'tutela' est un recours constitutionnel individuel prévu par l'article 86 de la Constitution colombienne. Tout citoyen peut saisir directement un juge pour obtenir la protection immédiate de ses droits fondamentaux lorsqu'ils sont menacés par une autorité publique, comme dans le cas du droit à une élection équitable.

Quelle loi interdit la propagande électorale en Colombie ?

L'interdiction repose sur l'article 38, chiffre 2 de la Ley de Garantías Electorales (Loi 996/05), qui prohibe à tout fonctionnaire public d'utiliser sa position pour diffuser de la propagande électorale via les canaux institutionnels ou officiels. Le Conseil d'État a étendu cette interdiction aux comptes personnels des élus en raison de leur poids institutionnel.

Qui sont les candidats au second tour en Colombie en 2026 ?

Les deux candidats au second tour de l'élection présidentielle colombienne de 2026 sont Iván Cepeda, candidat de gauche du Pacto Histórico, et Abelardo de la Espriella, millionnaire d'extrême droite. Le premier tour a donné des résultats très serrés, avec 43,74 % des voix pour de la Espriella et 40,91 % pour Cepeda.

Sources

  1. Médias sociaux numériques et communication politique dans la ... · journals.openedition.org
  2. 20min.ch · 20min.ch
  3. ambitojuridico.com · ambitojuridico.com
  4. knightcolumbia.org · knightcolumbia.org
  5. lemonde.fr · lemonde.fr
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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