Des milliers de pèlerins chiites rassemblés de nuit sur une place devant le sanctuaire de l'imam Abbas à Karbala, éclairé par des dômes dorés et des minarets.
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Chiisme : cinq clés pour comprendre ce courant de l'islam

Le chiisme rassemble entre 10 et 13 % des musulmans selon le Pew Research Center (2009), soit 154 à 200 millions de personnes, une estimation que l'institut juge moins précise que celle de la population musulmane totale. Contrairement à une idée reçue, le chiisme duodécimain n'a pas d'équivalent institutionnel au pape : l'autorité repose sur des marja' et une succession sans mécanisme fixe.

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Un musulman sur dix, peut-être un sur huit. L'écart en dit long sur la difficulté de compter. L'estimation la plus citée du chiisme mondial vient d'un rapport du Pew Research Center publié en 2009 : entre 10 et 13 % des musulmans, soit environ 154 à 200 millions de personnes. Le même institut prévient que ces données sont "moins précises" que celles de la population musulmane totale, parce que l'appartenance confessionnelle est rarement recensée, et dans beaucoup de pays pas du tout. D'autres estimations, plus anciennes, ont avancé le chiffre de 20 % ; Pew les mentionne dans son rapport sans les reprendre à son compte, et retient pour sa part la fourchette de 10 à 13 %. L'institut a depuis publié des séries révisées pour la décennie 2010-2020 ; les ordres de grandeur, eux, restent flous.

Des milliers de pèlerins chiites rassemblés de nuit sur une place devant le sanctuaire de l'imam Abbas à Karbala, éclairé par des dômes dorés et des minarets.
Des milliers de pèlerins chiites rassemblés de nuit sur une place devant le sanctuaire de l'imam Abbas à Karbala, éclairé par des dômes dorés et des minarets. - (source)

Autre réflexe à défaire : le chiisme n'est pas l'Iran. L'association n'est pas absurde. La République islamique concentre, selon Britannica, au plus 40 % des chiites duodécimains de la planète. Attention au dénominateur : les duodécimains sont de loin le groupe chiite le plus nombreux, et ce chiffre porte sur eux, non sur l'ensemble des chiites. Le courant est religion d'État en Iran depuis 1501. Les chiites ne forment par ailleurs la majorité des musulmans que dans quatre pays : Iran, Azerbaïdjan, Bahreïn, Irak - là encore, ces proportions se calculent sur la population musulmane de chaque pays, et non sur sa population totale. Le Liban, le Pakistan, l'Inde, l'Afghanistan ou le Yémen pèsent lourd, et ils ne se laissent pas résumer à Téhéran.

Cinq clés pour y voir clair. La dernière est la plus politique : qui parle au nom des chiites ?

Une querelle de succession, pas une autre religion

À la mort du Prophète Mahomet, en 632, la question posée n'est pas théologique. Elle est politique : qui dirige la communauté ? Le mot shī'a désigne à l'origine des "partisans", des "suiveurs". Il apparaît dans le Coran en ce sens général - les partisans de Moïse, ceux d'Abraham -, sans y nommer un courant : c'est l'histoire, non le texte, qui en fera le nom des partisans d'Ali, cousin et gendre du Prophète.

Les deux camps partagent le même Coran, le même Prophète et l'essentiel du rituel. Ce qui les sépare, c'est la réponse à cette question de succession. Les chiites estiment que Mahomet a désigné Ali de son vivant, en plusieurs occasions, la plus solennelle étant l'épisode de Ghadir Khumm, après le pèlerinage d'adieu. Le mot prononcé ce jour-là, mawla, est polysémique : les sunnites le lisent comme "ami", les chiites comme "maître". C'est l'une des divergences exégétiques les plus lourdes de conséquences de l'histoire musulmane.

De l'autre côté, c'est Abu Bakr qui est choisi à Saqifa, pendant que la famille du Prophète prépare les funérailles. Selon un récit du corpus sunnite, Ali finit par lui prêter allégeance quelques mois plus tard. Il devient calife en 656, après l'assassinat d'Othman, dans un climat de guerre civile, et il est assassiné à son tour en 661.

Rien de tout cela n'a produit une séparation nette et immédiate. La rupture s'est creusée sur des siècles, en droit, en théologie et en mémoire.

Cette courte vidéo retrace la fracture confessionnelle en deux minutes.

Douze imams, un imam caché

Les duodécimains forment de loin le groupe chiite le plus nombreux. Ils tiennent que la direction spirituelle et politique de la communauté - l'imamat - a été transmise par ordination divine à Ali, puis à douze imams successifs : Ali, Hasan, Husayn, Ali Zayn al-Abidin, Muhammad al-Baqir, Ja'far al-Sadiq, Musa al-Kazim, Ali al-Rida, Muhammad al-Jawad, Ali al-Hadi, Hasan al-Askari et Muhammad al-Mahdi.

Le douzième, Muhammad ibn al-Hasan, né vers 870, est entré en occultation - ghayaba, "soustraction par Dieu" - peu après la mort de son père, vers 874. Pour les duodécimains, il est toujours vivant. Il reviendra, quand Dieu le jugera opportun, comme le Mahdi, le "Bien Guidé", pour inaugurer les derniers temps et le Jour du jugement ; Jésus reviendra aussi. On l'appelle encore l'Attendu, l'Imam du temps ou la Preuve.

Cette doctrine dessine une différence de fond avec le sunnisme. Les sunnites reconnaissent dans le consensus de la communauté (ijma') une source de décision. Les duodécimains insistent sur les imams désignés par Dieu comme source de la connaissance véritable. En attendant le retour du douzième, les croyants trouvent leur guide dans le Coran, les hadiths et les propos attribués aux imams.

Les lieux ne sont pas décoratifs : Najaf abrite le tombeau d'Ali, Karbala celui de son fils Husayn - tué à la bataille de Karbala en 680, événement fondateur dont la commémoration, l'Achoura, structure l'année chiite. Mashhad abrite le tombeau du huitième imam, Qom celui de sa soeur.

Sur le plan juridique, la divergence la plus citée est l'autorisation du mariage temporaire, le mut'a, contrat à durée déterminée admis par le droit chiite et rejeté par le droit sunnite.

Trois branches, des frontières qui bougent

Trois ensembles principaux, et non un seul. Les duodécimains, déjà décrits. Les ismaéliens, dits "septimains" parce qu'ils s'arrêtent au septième imam ; ils sont aujourd'hui structurés autour de l'imamat de l'Aga Khan, avec des communautés au Pakistan, en Inde, en Asie centrale, en Afrique de l'Est et dans les diasporas. Les zaydites, qui reconnaissent Zayd ibn Ali comme cinquième imam - c'est au Yémen, où le mouvement houthiste est issu du zaydisme, que cette branche reste la plus ancrée.

Restent les cas qui fâchent. Le Pew Research Center classe parmi les chiites non seulement les duodécimains, les ismaéliens et les zaydites, mais aussi les alévis et les alaouites ; il juge les druzes et les kharidjites "difficiles à classer" dans l'un ou l'autre camp. Les alaouites de Syrie sont souvent décrits comme un rameau du chiisme duodécimain, teinté de doctrines ésotériques. Beaucoup d'alévis de Turquie, eux, refusent la qualification de chiites.

Compter les chiites suppose donc de trancher des questions que les intéressés tranchent eux-mêmes différemment : par la généalogie doctrinale, par l'auto-identification ou par le recensement. Aucune de ces trois méthodes ne donne le même résultat.

L'autorité sans Vatican : marja', émulation et khums

Puisque le douzième imam est absent, qui détient l'autorité ? Deux notions articulent la réponse. L'ijtihad est l'effort d'interprétation raisonné du juriste qualifié, le mujtahid. Le taqlid est l'émulation : le fidèle ordinaire, le muqallid, choisit un mujtahid et suit ses avis. Le plus haut gradé de ces juristes est le marja' al-taqlid, la "source d'émulation". L'institution s'est consolidée au XIXe siècle, autour d'une figure unique ; elle compte aujourd'hui plus d'une vingtaine de maraji'.

Selon Britannica, le chiisme duodécimain n'a pas d'équivalent institutionnel du pape. Pas de conclave, pas de scrutin, pas de mécanisme fixe de succession. Hayder al-Khoei, chercheur au Centre for Academic Shia Studies, décrit un processus "beaucoup plus fluide, vague", mêlant pressions venues du haut et du bas. Il a fallu six ans, de 1992 à 1998, pour que Sistani s'installe dans la succession d'Abdulqasim al-Khoei. Les centres de savoir sont dispersés - Najaf et Karbala en Irak, Qom et Mashhad en Iran - et un marja peut être non iranien.

Il y a aussi l'argent, et il compte. Le khums est une obligation propre au droit chiite, fondée sur le verset 8:41 du Coran : un cinquième, soit 20 %, du surplus annuel de revenus. Le khums existe aussi dans le droit sunnite, mais il y est resté largement limité au butin de guerre ; les duodécimains l'appliquent au revenu annuel. Le montant se partage en deux moitiés : la part de l'Imam, Sehme Imam, confiée aux maraji' qui agissent comme ses représentants, et la part des descendants du Prophète, Sehme Sadaat, réservée aux sayyids nécessiteux, exclus du bénéfice de la zakat.

Dans la pratique, la collecte passe par des organismes mandatés. Le Zahra Trust, une organisation caritative chiite britannique, explique détenir une ijaza de plusieurs maraji', dont Sistani, pour collecter et redistribuer ces fonds - la moitié Imam vers des projets humanitaires (eau, abri, éducation), la moitié Sadaat directement aux familles sayyids. Ce sont les propres termes d'une organisation qui se présente et collecte ces fonds : elle ne fournit aucun chiffre indépendant sur les volumes en jeu, et aucun chiffre public n'existe.

À noter : la part de l'Imam ne transite par aucun budget d'État, ce qui donne à un marja une assise financière autonome. C'est un des ressorts structurels de l'indépendance du modèle de Najaf face aux pressions de Téhéran. L'argent attire aussi les États : aux États-Unis, des circuits de collecte du khums orientés vers des institutions liées à l'Iran ont fait l'objet de mises en garde des autorités financières, signe que cette fiscalité religieuse est devenue un enjeu de régulation.

Najaf contre Qom : qui parle au nom des chiites ?

Deux pôles, deux philosophies. À Najaf, Ali al-Sistani est le marja le plus haut gradé depuis 1993 : reclus, ascétique, hostile à un rôle politique formel du clergé, "premier parmi ses pairs" au sein des ayatollahs de la ville. À Téhéran, Ali Khamenei dirige l'État, nomme aux postes importants et commande les forces armées, et incarne la wilayat al-faqih, la "tutelle du juriste" théorisée par Rouhollah Khomeini et devenue l'architecture constitutionnelle de la République islamique depuis 1979.

Le grand ayatollah Ali al-Sistani, âgé, barbe blanche, turban noir et robes noires, assis, tenant un papier et faisant un geste de la main.
Le grand ayatollah Ali al-Sistani, âgé, barbe blanche, turban noir et robes noires, assis, tenant un papier et faisant un geste de la main. - (source)

Cette doctrine est contestée, et pas seulement par des opposants politiques. Britannica note qu'elle n'est pas acceptée par tous les savants duodécimains. Hassan Hassan, auteur de la biographie de Sistani parue en 2023, God's Man in Iraq, va plus loin dans un essai qu'il a tiré de ce livre pour le magazine New Lines : selon lui, la lecture khomeiniste serait restée minoritaire parmi les théologiens et juristes chiites au fil de l'histoire. C'est un jugement d'auteur, formulé dans cet essai par un biographe plutôt favorable à son sujet, et non le résultat d'une source neutre ; il recoupe néanmoins l'observation de Britannica sur le caractère non consensuel de la doctrine.

Même la qualité de marja de Khamenei est discutée. En 1994, une déclaration de la Société des enseignants du séminaire de Qom indiquant qu'il devait être considéré comme marja a été rejetée par de grands ayatollahs iraniens ; Khamenei a renoncé à ce titre à l'intérieur de l'Iran, mais pas à l'extérieur, selon le journaliste Gareth Smyth. Beaucoup de chiites hors d'Iran suivent Sistani comme un clerc "sûr et non politique", quand d'autres, tel Hassan Nasrallah au Liban, suivaient Khamenei.

L'épisode de février 2006 montre ce que cette différence produit concrètement. Après l'attentat contre le sanctuaire al-Askari à Samarra, des foules réclament une riposte ; des commandants liés à la force Qods pressent Sistani d'émettre une fatwa de mobilisation, laissant entendre qu'ils pourraient s'adresser à Khamenei à défaut. Sistani refuse, réunit les autres grands ayatollahs de Najaf pour garantir une position commune, et répond aux chefs tribaux, selon sa biographie : "Si vous voulez la sécurité et protéger votre peuple, dites à vos fils de rejoindre les forces de sécurité et d'aider le gouvernement à faire respecter l'état de droit." Il est intervenu en 2014 pour appeler à combattre l'organisation État islamique, mais pour défendre un État en faillite, non pour bâtir un gouvernement de clercs.

La succession, enfin, sépare nettement les deux systèmes. À Téhéran, le Guide est désigné par vote de l'Assemblée des experts, un corps de 88 clercs élus dont les candidatures sont filtrées par le Conseil des gardiens - douze membres, dont la moitié est nommée par le Guide lui-même et l'autre moitié proposée par le chef de la justice, qu'il nomme également. Un dispositif verrouillé de bout en bout, qui n'en permet pas moins un remplacement rapide. À Najaf, rien de tel. Sistani, né en 1930, et Khamenei, né en 1939, sont tous deux très âgés : la double transition qui s'annonce promet une lutte d'influence entre les héritiers d'une tradition quietiste et ceux d'un clergé lié à l'État.

La question ouverte n'est donc pas "que veulent les chiites ?" - une question qui suppose un centre qui n'existe pas. Elle est plutôt celle-ci : après Sistani et Khamenei, quel pôle fera référence, et selon quels critères ?

Petit glossaire

Ahl al-bayt : la famille du Prophète, référence centrale de la dévotion chiite.

Ghayaba : occultation, soustraction du douzième imam.

Hawza : séminaire où se forment les clercs chiites (Najaf, Qom).

Ijaza : autorisation délivrée par un marja à un collecteur ou un intermédiaire.

Khums : prélèvement du cinquième, propre à la pratique duodécimaine.

Marja' al-taqlid : "source d'émulation", plus haut niveau d'autorité juridique.

Taqlid : émulation, adhésion d'un fidèle aux avis du marja qu'il a choisi.

Wilayat al-faqih : tutelle du juriste, doctrine fondatrice de l'État iranien.

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Questions fréquentes

Combien de chiites y a-t-il dans le monde ?

Le Pew Research Center (2009) estime les chiites entre 10 et 13 % des musulmans, soit environ 154 à 200 millions de personnes. L'institut juge ces données moins précises que celles sur la population musulmane totale, car l'appartenance confessionnelle est rarement recensée. Certaines estimations antérieures avaient placé les chiites près de 20 %, mais Pew ne retient pas ce chiffre.

Le chiisme est-il la religion de l'Iran ?

Non. La République islamique iranienne concentre, selon Britannica, au plus 40 % des chiites duodécimains du monde, mais le chiisme n'est pas réduit à l'Iran. Les chiites ne forment la majorité de la population musulmane que dans quatre pays : Iran, Azerbaïdjan, Bahreïn et Irak. Le Liban, le Pakistan, l'Inde, l'Afghanistan et le Yémen comptent aussi d'importantes populations chiites.

Qu'est-ce qui sépare les chiites des sunnites ?

La séparation naît d'une querelle de succession après la mort du Prophète Mahomet en 632. Les deux camps partagent le même Coran, le même Prophète et l'essentiel du rituel. Les chiites estiment que Mahomet a désigné Ali de son vivant, notamment à Ghadir Khumm, où le terme mawla est interprété comme "maître" ; les sunnites le lisent comme "ami". La rupture s'est creusée sur des siècles, en droit, en théologie et en mémoire.

Qui est le douzième imam dans le chiisme duodécimain ?

Muhammad ibn al-Hasan, le douzième imam, est né vers 870 et est entré en occultation (ghayaba) peu après la mort de son père, vers 874. Les duodécimains le considèrent comme toujours vivant : il reviendra, quand Dieu le jugera opportun, comme le Mahdi pour inaugurer les derniers temps et le Jour du jugement, et Jésus reviendra aussi.

Y a-t-il un pape dans le chiisme duodécimain ?

Non. Selon Britannica, il n'existe pas d'équivalent institutionnel au pape dans le chiisme duodécimain : pas de conclave, pas de scrutin, pas de mécanisme fixe de succession. Le plus haut gradé des juristes est le marja' al-taqlid. À Téhéran, le Guide suprême est désigné par l'Assemblée des experts, un corps de 88 clercs élus dont les candidatures sont filtrées par le Conseil des gardiens, lui-même nommé par le Guide suprême. À Najaf, la succession est fluide et informelle.

Sources

  1. PFV n°13 : Frères ennemis au sein de l'islam - Association Clarifier · associationclarifier.fr
  2. The Houthi “Khums” Tax at the Center of Iran's Geopolitical Strategy · besacenter.org
  3. Sistani versus Khamenei on Iraq's Hashd al-Sha'abi - LSE Blogs · blogs.lse.ac.uk
  4. Khamenei and the Crisis of Shiite Authority | Esther Braun - The Blogs · blogs.timesofisrael.com
  5. Twelver Shi’ah | Meaning, History, & Beliefs | Britannica · britannica.com
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Chloé Jabot @buzz-tracker

Je vis sur TikTok comme d'autres vivent sur Terre. À 22 ans, j'ai déjà prédit trois tendances virales avant qu'elles n'explosent – dont un challenge dance que j'ai vu naître dans un live à 3h du matin. Étudiante en communication digitale à Paris, je stage dans une agence qui surveille les réseaux sociaux pour des grandes marques. Mon feed For You est tellement bien calibré que mes amis m'envoient des screenshots pour savoir si c'est « encore tendance » ou « déjà cringe ».

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