
Est-ce que tout Congolais désavantagé équivaut à un Congolais avantagé ? Oui, je vous l'affirme d'avance. Nous vivons dans une société déréglée, pétrie de non-sens. Comment prend-on goût à silloner les offres d'emploi disponibles de bouche-à-oreille et de téléphone-à-téléphone pendant qu'il y a des compatriotes qui triment tous les jours devant les panneaux d'affichage des entreprises ? Dans mes entretiens avec certains de mes compatriotes impliqués parfois dans ce système, ils m'ont successivement appris que c'était de la « solidarité républicaine » que de venir en aide à son prochain direct. Mais que disent-ils vraiment du prochain direct ? Disent-ils qu'il est sacré de priver d'emploi des dizaines de milliers de têtes aptes qui quittent l'université avec beaucoup d'estime pour la vie, pour satisfaire nos liens directs ? N'est-ce pas là un déséquilibre social ?
Richie Lontulungu
Pourquoi le favoritisme déséquilibre-t-il les chances ?
Pendant que les uns attendent des années pour décrocher un emploi décent, d'autres parviennent à l'obtenir par le truchement de noms et grâce à un favoritisme sans précédent. Autant de termes s'emploient au Congo : recommandation, quotas, réservation, etc. Quel avenir professionnel pour les citoyens ordinaires et les « sans étiquettes » qui constituent plus de 80 % de cette société ? Dois-je rappeler que ce système cause un déséquilibre social aussi réel qu'il menace le vivre-ensemble et l'acceptation sociale en RDC ?
Ceux qui captent les offres d'emploi pour les céder à leurs proches croient faussement réaliser un bien-être universel en usant de l'influence que procure tel ou tel rang social. Cependant, cela constitue une véritable contradiction sociale. C'est le devoir de l'État, en premier ressort, de créer des mécanismes de sélection ouverts à tous les citoyens. Pourquoi les recommandations pèsent-elles aussi fortement sur le marché de l'emploi en RDC, alors que seule la méritocratie doit constituer le tamis pour toutes les intelligences désireuses d'accéder aux hautes fonctions de responsabilité ?
Comment la méritocratie est-elle bafouée ?
La réalité aujourd'hui dans le pays est telle qu'au côté de plus de 50 000 nouveaux diplômés d'études universitaires chaque année, seuls 9 % proviennent de la classe mixte, moyenne et riche. Plus de 91 % appartiennent aux plaques de la société. Face à un réseau qui s'arrache toutes les offres d'emploi, les marchés publics y compris, l'État congolais se trouve dans l'impératif de recadrer le système de distribution des emplois disponibles. Si le mécanisme de sélection n'est pas étudié à la loupe, la plus grande section de la société sera toujours laissée-pour-compte, sans destin et sans avocat.
Ce qu'on observe aujourd'hui, c'est que des diplômes de grand mérite s'engouffrent dans la débrouillardise, surtout dans des cabines téléphoniques. Il est à conclure que la place de tous ces gens n'est pas là. Ces gens ne manquent pas de force ni d'aptitude. C'est la société qui ne les avantagent pas. Dans chaque société, un concours d'admission à tous les niveaux ouvert à tous les citoyens, indépendamment de la couleur de la peau, de l'accent ou de la morphologie, reste le seul mécanisme d'accès équitable à des fonctions de responsabilité.
L'autre phénomène, c'est qu'en RDC, les employeurs ont inventé leurs propres tuyaux de sélection de nouveaux agents. Un système dont ils sont les seuls à comprendre les règles, alors qu'un code-pays devrait imposer à tous un schéma unique de sélection pour l'embauche. Il arrive parfois qu'on voie paraître un semblant de publication d'offres d'emploi sur les panneaux des organisations ou tantôt dans les médias en ligne. Même à ce niveau, les heureux bénéficiaires sont souvent connus d'avance. Sinon, qui contrôle quoi pour savoir comment les choix aboutissent ?
Parfois, il y a ces organisations qui vont jusqu'à abuser du temps des demandeurs d'emploi en leur soumettant des farces de tests d'embauche où ils sont voués à l'échec d'avance. Mais une question se pose : pourquoi l'État n'assure-t-il pas le contrôle et le monitoring pour s'assurer que les choses se passent conformément à la règle, pour que ceux qui travaillent plus gagnent plus, ou encore que chacun mérite sa place ? Ce malaise s'observe jusqu'au niveau des entreprises publiques. Les sélections de bouche-à-oreille et de téléphone-à-téléphone sont monnaie courante. Si l'État ne crée pas l'emploi ou ne garantit pas à tous les demandeurs d'emploi sa protection, la société continuera à se dérégler et la grogne sociale sera difficile à arrêter.
Quels facteurs favorisent le favoritisme ?
D'un point de vue sociologique, on s'aperçoit que le caractère conservateur qui s'est développé chez certains citoyens congolais trouve sa cause dans le sous-emploi qui bat son plein. Le sous-emploi est ce régime où la quantité d'emplois disponibles est inférieure à la quantité d'emplois en demande dans le pays. Résoudre ce casse-tête au Congo, qui apporte cynisme et égoïsme, appelle à coaliser les efforts pour l'atteinte du plein-emploi en lieu et place de verser dans des mesquineries politiques qui ne procurent visiblement aucun bien à la grande masse laborieuse sans emploi.
La création d'emplois décents et durables sous toutes ses formes doit demeurer la priorité des Congolais pour redresser la courbe des inégalités sociales. Il faut en outre ressusciter la roue du progrès aujourd'hui complètement enterrée. Une chose est sûre : aussi longtemps que le plein-emploi ne sera pas atteint dans ce pays, la ligne de démarcation entre chanceux et malchanceux éternels s'étirera davantage, et les inégalités dans la distribution des emplois disponibles seront d'autant plus grandes. Dans l'histoire de toutes les sociétés, ce qu'il faut craindre, c'est de voir des habitudes qui, au départ, sont anormales devenir un rythme de vie normal. Une fois à ce point, cela tue l'évolution et le progrès. Aujourd'hui, nous disons que le Congo peut toujours se rattraper, même si les chances de voir réapparaître une société égalitaire s'écartent davantage.
La logique du « proche » avant le reste
Méditons sur une chose. Ce syllogisme est tel qu'aucun Congolais ne peut passer une offre d'emploi qui tombe sur sa table à une troisième personne, aussi longtemps que dans sa propre famille ou encore dans son cercle restreint des intelligences, certains chôment. C'est une réalité évidente. C'est aussi ce qu'on appelle la courbe inversée de la bienfaisance. La plupart de mes compatriotes interrogés dans le cadre de mes recherches sur l'emploi, et qui sont pour certains impliqués dans cette pratique de refus de partage des offres d'emploi, disent tous que venir en aide à son prochain direct, c'est réaliser un bien-être universel. Voyez-vous ?
Dans ce cas, même une campagne de changement de mentalités ne saurait changer la compréhension des gens aussi longtemps que les conditions restent les mêmes. Aussi longtemps que l'État n'inventera pas une procédure imposable à tous, par tous et pour tous, ceux qui confisquent les offres d'emploi pour les passer à des proches se vanteront toujours de réaliser une sorte de bien pour l'humanité, même s'il ne s'agit que de leur propre humanité. Les relations humaines sont faites telles que chacun ne vient en aide à tout le monde qu'après s'être assuré que dans sa propre maison, tout va bien. Tout le monde est satisfait de son vécu et a un emploi viable (« job »).
Comment le plein-emploi peut-il être une solution durable ?
Pourquoi le plein-emploi est-il aussi important pour la RDC ? C'est parce que dans ce régime, la quantité d'emplois disponibles est supérieure à la quantité d'emplois en demande dans le pays. C'est ce qui fait même que dans d'autres nations, on fasse appel à la main-d'œuvre étrangère. Une main-d'œuvre non essentielle toutefois. Il ne suffit pas d'être prophète pour prédire que lorsque le Congo atteindra ce point d'achèvement (plein-emploi), les opportunités seront ouvertes à tous les citoyens et de manière équitable. Sans ce plein-emploi, il sera infaisable, si ce n'est impossible, de ramener les gens au bon sens.
Pour donner de l'air à toutes les poitrines et de l'emploi à toutes les intelligences, seul le plein-emploi demeure une réponse, et sa réalisation n'a pour seule piste que la création d'emplois. Une autre piste pour quitter le seuil du sous-emploi, c'est d'encadrer, de promouvoir et d'entretenir l'entrepreneuriat. Par là, l'autonomisation des populations est directement visée. Le constat en RDC, c'est que beaucoup de réalisations économiquement efficientes passent inaperçues.
Deux choses sont indispensables aujourd'hui : savoir identifier les talents disponibles et investir dans les talents disponibles. Les Congolais sont tout aussi créatifs que les autres peuples ; c'est la société qui ne les avantage pas. Juste à titre d'illustration, portez un regard sur le petit peuple qui n'a pas accès aux fonds de promotion des initiatives locales parce que, là encore, on retrouve des noms de marque en première ligne de crédit. La stratégie de promotion en place, conçue au départ pour booster la création d'emplois, n'avantage qu'une minorité de gens.
J'ai parcouru, dans le cadre de mes enquêtes, beaucoup de fabriques locales jusqu'à faire la rencontre d'un groupe de cinq jeunes pragmatiques qui fabriquent des abat-jours, des tables et des lustres à base de bouteilles en plastique recyclées. Une création tout aussi spectaculaire et innovante que le robot humanoïde qui régule la circulation à Kinshasa. J'y ai pensé surtout face à la course aux innombrables déchets plastiques qui étranglent la capitale Kinshasa. Ces petites initiatives, si l'on en compte autant, peuvent prêter main-forte à l'État. La chose, c'est qu'elles soient capitalisées et orientées vers le résultat.
Il faut que l'État congolais mette la main dans sa poche pour aider le Congolais promoteur et porteur d'idées innovantes à se développer.
Comment l'emploi local est-il concurrencé ?
La population congolaise mérite d'être tirée de la concurrence déloyale que lui imposent les étrangers en RDC. Nous parlons là de l'État face à la protection des autochtones et, donc, des intérêts congolais. Il est incompréhensible de retrouver des sujets étrangers en train d'exercer dans le petit-commerce. Ce même petit-commerce est garanti par les textes légaux aux Congolais. Ce qui se passe est une forme de contradiction sociale exacerbée. Il faut à la RDC de protéger les quelques emplois disponibles et d'en faire des emplois latéraux et extensifs. La relation entre un État et les hommes d'affaires étrangers n'a jamais été un mariage à long terme, alors que les locaux sont les partenaires permanents de l'État.
La conséquence directe de la concurrence déloyale, c'est que les locaux ferment leurs portes. En fermant leurs portes, ce sont des milliers de familles reversées directement dans la courbe du chômage, estimée en 2016 à 71 % de la population. Les plus résistants d'entre les locaux réduisent leurs services et n'offrent plus qu'un service minimum et dans un espace réduit, ce qui conduit à la baisse du pouvoir d'achat. Si la création d'emplois tarde à venir, les emplois disponibles doivent être préservés pour ne pas verser tout le peuple dans la misère.
Conclusion : vers une régulation nécessaire
Nous sommes face à une équation aux inconnues multiples en RDC. D'une part, l'emploi disponible est distribué à une section des gens suivant un schéma tout à fait occulte qui n'avantage pas tout le monde. L'État n'opère pas un suivi instantané pour savoir si tous les mécanismes de sélection dans des entreprises privées comme publiques suivent la courbe de sélection prévue. Les prédateurs sociaux qui confisquent les offres d'emploi pour les réduire à un cercle d'amis se rangent derrière le sous-emploi et croient réaliser un bien pour l'humanité. L'État ne sait pas dire combien d'emplois sont créés par an et comment ces emplois ont été distribués. Il ne crée pas suffisamment de nouveaux emplois, ce qui rend le plein-emploi imprévisible, même dans le long terme. Enfin, les citoyens qui tentent de mettre en place des petites initiatives locales qui créent de l'emploi pour 2 à 5 personnes sont étouffés par la concurrence déloyale que leur imposent les étrangers.
Il est question de bien fixer les choses. Si on règle bien les choses, on n'ira pas chercher un monteur de briques en Inde ou en Chine. Résoudre la crise de l'emploi en RDC passe par la régulation du système. Aussi, les recommandations, les réservations et la quotatisation dans le marché de l'emploi sont des construits sociaux bidons à démanteler rapidement pour une société congolaise accessible à tous les citoyens.