Samedi 20 juin 2026, le président bolivien Rodrigo Paz a décrété l'état d'exception sur l'ensemble du territoire national. Quelques heures plus tard, des blindés de l'armée et des convois de la police commençaient à dégager les barrages routiers qui paralysent le pays depuis plus de six semaines. La scène se déroule à El Alto, ville-champignon surplombant La Paz, où des engins de chantier poussent des monticules de terre et de pierres tandis que des habitants, partagés entre soulagement et colère, observent le défilé des forces de l'ordre.

Le président a justifié sa décision dans une allocution télévisée, affirmant avoir épuisé « toutes les voies du dialogue ». Ce régime d'exception, d'une durée de 90 jours, autorise l'armée à appuyer la police et interdit formellement les barrages routiers. Il intervient dans un climat de tension extrême : la Bolivie sort à peine de six semaines de blocages qui ont provoqué des pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant, notamment dans la capitale administrative La Paz.
Le ministre de la Défense Ernesto Justiniano a décrit une opération de nettoyage de « barrages fantômes », composés de terre et de pierres, et assuré qu'il n'y avait eu « aucun type de résistance ». Mais derrière ce calme apparent se cache une fracture profonde. Carla Butron, une commerçante de 39 ans, a confié à l'AFP ressentir « beaucoup de bonheur, beaucoup de paix » en voyant les routes se libérer, tandis qu'Eugenia Flores, une femme aymara de 40 ans, fondait en larmes en promettant de « descendre dans la rue » pour exiger la démission de Paz.
Le récit d'un week-end décisif : accord signé, état d'exception proclamé
Vendredi soir, la COB signe la paix, mais les barrages restent
La chronologie des 48 heures décisives raconte un double jeu politique. Vendredi soir, le gouvernement signe un accord avec la Centrale ouvrière bolivienne (COB), la principale centrale syndicale du pays. Cet accord prévoit la levée des mesures de pression. La COB annonce officiellement la fin du mouvement. Mais d'autres organisations — groupes indigènes, cultivateurs de coca, factions plus radicales — refusent de plier. Les barrages restent en place.

Le lendemain, Rodrigo Paz monte au créneau. Dans un message publié sur X, il écrit : « Les Boliviens ne peuvent pas continuer à être pris en otage par des blocages qui les empêchent de travailler, d'étudier, de recevoir des soins médicaux, de s'approvisionner et d'apporter de quoi vivre à leurs foyers. » Il ajoute que l'état d'exception « n'a pas pour but de supprimer la normalité, mais de la rétablir ».
Le discours présidentiel entre main tendue et poing serré
Ce discours mêle deux registres. D'un côté, la main tendue : Paz insiste sur le dialogue et les accords conclus avec les revendications « légitimes ». De l'autre, le poing serré : il identifie des « violents » cherchant à déstabiliser le pays et mobilise l'armée. Cette ambivalence reflète un dilemme politique : comment répondre à une crise sociale sans basculer dans la répression ?
Le président a dénoncé une « tentative de coup d'État menée par le narcoterrorisme ». Cette formule n'est pas anodine. Elle associe la contestation sociale au trafic de drogue et à la violence armée, justifiant ainsi une réponse militaire. Le gouvernement accuse régulièrement l'ancien président Evo Morales d'avoir encouragé les manifestations et les blocages. La COB a cependant assuré que Morales n'avait jamais dirigé le mouvement.
Blindés et barrages « fantômes » : les opérations de déblocage à El Alto
Une intervention méthodique sans résistance
À El Alto, bastion populaire et berceau des mobilisations, l'intervention a été méthodique. Un convoi de police, rejoint par des blindés de l'armée, a progressé le long des axes principaux. Des engins de chantier ont dégagé les barrages — des amas de terre, de pierres et de pneus brûlés. Le ministre Justiniano a parlé de « barrages fantômes », soulignant que les manifestants avaient abandonné leurs positions sans combattre.

L'absence de résistance est un élément clé. Elle nuance le récit d'un possible bain de sang qui aurait pu accompagner le déploiement militaire. Les forces de l'ordre n'ont pas eu à faire usage de leurs armes. Certains habitants ont même applaudi au passage des blindés, signe que la lassitude l'emportait sur la colère chez une partie de la population.
La géographie sensible d'El Alto
La géographie d'El Alto n'est pas anodine. Cette ville de plus d'un million d'habitants, majoritairement d'origine aymara, est un bastion des mouvements sociaux boliviens. C'est ici qu'ont éclaté les révoltes contre la privatisation de l'eau dans les années 2000. Que l'armée y entre aujourd'hui pour briser des barrages ravive des mémoires douloureuses.

L'armée et la police étaient également déployées à Cochabamba, dans le centre du pays. Les barrages routiers ont entraîné des pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant notamment à La Paz. Leur nombre est tombé à 34 samedi soir, après avoir dépassé la centaine au plus fort de la crise.
De la loi 1720 à la fin des subventions : les racines économiques d'une explosion sociale
40 ans de crise : quand la fin du pétrole subventionné a fissuré le pacte social
Pour comprendre pourquoi la Bolivie a basculé, il faut remonter à la source. Les barrages routiers ne sont pas un caprice de manifestants. Ils sont l'aboutissement d'une crise économique qui s'aggrave depuis des années. La pire depuis plus de 40 ans, selon tous les observateurs.
La crise économique bolivienne ne date pas de 2025. Elle couve depuis près d'une décennie. La baisse de la production de gaz naturel, principale ressource d'exportation du pays, a privé l'État de ses revenus les plus sûrs. La pénurie de dollars américains a paralysé les importations, provoquant des ruptures de stocks dans les secteurs essentiels.
Le président Paz, ancien banquier centriste, a voulu assainir les finances publiques par des réformes libérales. La suppression des subventions au carburant en décembre 2025 était présentée comme une mesure douloureuse mais nécessaire pour éviter la banqueroute. Mais pour les Boliviens, l'essence n'est pas un luxe : c'est le carburant des transports en commun, des camions de livraison, des machines agricoles. Quand son prix a doublé, tout a augmenté.

Les syndicats, structures puissantes en Bolivie, ont immédiatement dénoncé une trahison. Le pacte social qui avait soutenu les gouvernements socialistes — subventions contre paix sociale — volait en éclats. La rue s'est embrasée.
La loi 1720 : hypothéquer sa terre pour survivre
Le déclencheur immédiat des protestations, en mai 2026, a été la loi 1720. Ce texte autorisait les Boliviens à utiliser leurs terres comme garantie pour obtenir des prêts bancaires. Présentée par le gouvernement comme un outil pour faciliter l'accès au crédit, elle devait débloquer des prêts pour les petits agriculteurs et les entrepreneurs ruraux.
Mais la mesure a été perçue comme une menace existentielle. Pour les communautés indigènes et les petits paysans, la terre n'est pas un actif comme un autre. Elle est le socle de l'identité, de la subsistance, de la transmission familiale. L'hypothéquer, c'est risquer de la perdre en cas de défaut de paiement. Des mineurs, des enseignants, des agriculteurs et des cultivateurs de coca se sont coalisés contre la loi.
Le paradoxe, c'est que Paz a annulé la loi 1720 dès le 13 mai, soit moins de deux semaines après son adoption. Mais le mouvement avait déjà pris une ampleur incontrôlable. La colère dépassait largement le cadre de ce texte : elle visait la fin des subventions, la baisse des salaires réels, la précarisation du travail. L'étincelle avait embrasé la prairie d'une crise existentielle.
El Alto en otage : comment les jeunes Boliviens vivent la paralysie de leur pays
Étudiants sans cours, marchés à sec
Les conséquences macroéconomiques des barrages sont vertigineuses : plus de 50 millions de dollars de pertes par jour, selon les estimations. Mais derrière ces chiffres, ce sont des vies qui se sont arrêtées. Les jeunes Boliviens, en particulier, ont payé un lourd tribut à cette paralysie.
Les blocages ont coupé les routes reliant les villes aux campagnes, les quartiers populaires aux centres économiques. Les transports en commun ont cessé de fonctionner dans de nombreuses zones. Les marchés se sont vidés. Les écoles et les universités ont fermé leurs portes.

Le message de Rodrigo Paz sur X parle d'« otages » qui ne peuvent plus « étudier » ni « recevoir de soins médicaux ». Cette description n'est pas une figure de style. Dans les quartiers populaires d'El Alto et de La Paz, les jeunes ont vu leur quotidien basculer. Les universités publiques, déjà sous-financées, ont suspendu les cours. Impossible de rejoindre les campus quand les routes sont barrées et que les bus ne circulent plus. Les étudiants des familles modestes, qui dépendent des transports en commun, ont été les premiers touchés. Certains ont dû renoncer à passer des examens de fin d'année, compromettant leur parcours.
Le travail informel à l'arrêt
La ville d'El Alto perdait environ 6,5 millions de dollars par jour pendant les barrages. Ce chiffre donne la mesure de l'effondrement économique local. Mais il ne dit pas tout de la manière dont cette perte a frappé les plus vulnérables.
En Bolivie, le travail informel concerne une majorité de la population active. Marchands de rue, livreurs, petits artisans, coiffeurs, vendeurs de nourriture : ces travailleurs n'ont pas de contrat, pas de protection sociale, pas d'épargne. Quand les barrages bloquent les routes, ils ne peuvent plus s'approvisionner, plus vendre, plus gagner leur vie.

Les jeunes sont surreprésentés dans ce secteur. Sans diplôme ni réseau, beaucoup n'ont d'autre choix que de vendre à la sauvette ou de travailler au jour le jour. Six semaines sans revenus, c'est six semaines à s'endetter, à emprunter à la famille, à réduire les repas. Ce sont les otages silencieux de la guerre des élites.
L'état d'exception de 90 jours : la solution radicale d'un président au pied du mur
Un accord signé, des blocages maintenus
Face à une crise qui s'enlise, Rodrigo Paz a choisi la manière forte. L'état d'exception décrété le 20 juin pour 90 jours donne au gouvernement des pouvoirs étendus. L'armée est mobilisée aux côtés de la police. Les rassemblements sur les routes sont interdits. Des biens peuvent être réquisitionnés. Les médias sont placés sous surveillance renforcée.
Pourquoi Paz signe-t-il un accord avec la COB le vendredi soir, puis décrète-t-il l'état d'exception le samedi ? La réponse tient dans la fragmentation de l'opposition. La COB, centrale syndicale historique, a accepté l'accord et annoncé la levée des barrages. Mais d'autres organisations — les cultivateurs de coca, des factions plus radicales de mineurs, certains groupes indigènes — ont refusé. Le dialogue n'a pas suffi à désamorcer tous les blocages. Environ 50 barrages restaient en place au moment de la déclaration de l'état d'exception.
La tentation autoritaire ?
Le décret de 90 jours permet des mesures qui, dans une démocratie normale, seraient impensables. L'armée patrouille aux côtés de la police. Les rassemblements publics sont limités. Les médias doivent se soumettre à un contrôle accru. Le gouvernement peut réquisitionner des biens privés.
Les défenseurs de cette mesure arguent qu'elle est temporaire et proportionnée à l'urgence. En France, des régimes d'exception existent aussi — l'état d'urgence, l'état de siège — et encadrent des situations de crise. La différence tient dans la durée et dans l'usage qui en est fait.
Les critiques, eux, dénoncent une dérive autoritaire. En accusant les opposants de « narcoterrorisme », Paz criminalise la contestation sociale et justifie une répression qui pourrait dépasser son cadre initial. La frontière entre le rétablissement de l'ordre et l'écrasement des voix dissidentes est mince. Le temps dira si cet état d'exception était une parenthèse nécessaire ou le début d'un glissement.
Derrière les barrages, une guerre politique : le spectre d'Evo Morales contre Rodrigo Paz
Narcoterrorisme, coup d'État, ingérence étrangère
La crise bolivienne n'est pas seulement sociale ou économique. C'est aussi une lutte politique frontale entre deux blocs. D'un côté, Rodrigo Paz, président centriste arrivé au pouvoir en novembre 2025 après vingt ans de gouvernements socialistes. De l'autre, l'ancien président Evo Morales, figure tutélaire de la gauche bolivienne, exilé ou en résidence surveillée à l'étranger.
Cette dimension personnelle donne à la crise une intensité particulière. Paz accuse régulièrement Morales de diriger les blocages depuis l'étranger. La COB dément. Mais l'accusation sert un objectif politique : discréditer l'opposition en la présentant comme une marionnette d'un ancien dirigeant déchu.
En diabolisant ses adversaires, Paz cherche à unifier son propre camp et à délégitimer toute opposition. Mais cette rhétorique est dangereuse. En qualifiant des manifestants de « narcoterroristes », le gouvernement ouvre la porte à une répression sans limite. Les droits des opposants, des syndicalistes, des journalistes pourraient être bafoués au nom de la lutte contre un ennemi présenté comme absolu.
20 ans de socialisme et une rupture brutale
Pendant vingt ans, la Bolivie a été gouvernée par des présidents socialistes. Evo Morales (2006-2023) puis Luis Arce (2023-2025) ont mis en œuvre des politiques de nationalisation des hydrocarbures, de redistribution sociale et de reconnaissance des droits indigènes. Ces gouvernements ont bénéficié d'un large soutien populaire, notamment parmi les classes populaires et les communautés autochtones.
L'arrivée de Rodrigo Paz en novembre 2025 a marqué un virage à 180 degrés. Centriste et libéral, il a entrepris des réformes économiques qui ont brisé le pacte social hérité de l'ère Morales. La fin des subventions au carburant, la loi 1720, les coupes budgétaires ont été perçues comme une trahison par les bases populaires.
Le conflit actuel est donc aussi une revanche électorale qui se joue dans la rue. Les partisans de Morales n'ont pas accepté la défaite de 2025. Ils utilisent la mobilisation sociale pour faire pression sur le gouvernement et tenter de le renverser. Paz, de son côté, utilise l'état d'exception pour briser cette opposition et consolider son pouvoir.
Conclusion : sortie de crise ou escalade ?
Le déblocage des routes est une victoire tactique pour Rodrigo Paz. En 48 heures, l'armée et la police ont levé des barrages qui paralysaient le pays depuis six semaines. L'opération s'est déroulée dans le calme, sans résistance armée. Les images de blindés dégageant les routes ont montré un État capable de rétablir l'ordre.
Mais cette victoire est fragile. Les causes profondes de la crise n'ont pas disparu. La crise économique reste la plus grave depuis 40 ans. Les revendications des manifestants — hausse des salaires, réformes du travail, protection des terres — sont toujours sur la table. La polarisation politique entre le camp Paz et le camp Morales s'est aggravée.
L'état d'exception de 90 jours donne un répit au gouvernement, mais il ne règle rien sur le fond. Si Paz utilise ce délai pour engager un véritable dialogue avec les syndicats et les mouvements sociaux, il peut stabiliser la situation. S'il utilise la répression pour écraser toute opposition, il risque de transformer une crise sociale en conflit politique durable.
Trois scénarios se dessinent. Le premier : une escalade de la violence. Les manifestants les plus radicaux, exclus de l'accord avec la COB, pourraient passer à des formes de contestation plus dures — grèves de la faim, occupations de bâtiments, affrontements directs avec les forces de l'ordre. Le deuxième : une reprise du dialogue. Paz pourrait utiliser le rapport de force créé par l'état d'exception pour négocier un compromis avec la COB et les autres organisations modérées. Le troisième : un effondrement politique. Si la crise économique s'aggrave et que la contestation reprend, le gouvernement pourrait s'effondrer, ouvrant la voie à des élections anticipées ou à un nouveau cycle d'instabilité.
L'Amérique latine regarde la Bolivie avec attention. Ce pays a été un laboratoire du socialisme du XXIe siècle. Il est aujourd'hui un laboratoire de la sortie de crise par la force. Les leçons de cette expérience seront suivies de près par les gouvernements de la région, confrontés aux mêmes défis : comment répondre à la colère sociale sans basculer dans l'autoritarisme ?
Pour l'instant, les routes sont libres. Mais les fractures, elles, restent béantes. La Bolivie a gagné une bataille. La guerre sociale, économique et politique, elle, est loin d'être finie.