Plusieurs soldats en camouflage se tiennent dans une zone désertique clôturée avec du matériel militaire.
Monde

Algérie-Sahel : la stratégie de reconquête d'Alger face aux crises

Face aux juntes sahéliennes et à la Russie, l'Algérie tente une reconquête audacieuse. Entre rupture diplomatique, gazoduc avec le Niger et rivalité avec le Maroc, Alger joue son va-tout pour sécuriser ses frontières.

As-tu aimé cet article ?

L'Algérie, puissance régionale incontournable d'Afrique du Nord, voit son historique pré carré sahélien lui échapper peu à peu depuis l'arrivée au pouvoir de juntes militaires souverainistes. Entre la rupture de l'accord de paix historique qu'elle avait parrainé, la présence inquiétante de mercenaires russes à ses frontières et l'offensive diplomatique de son rival marocain, Alger tente aujourd'hui une manœuvre de rétablissement audacieuse. Alors que la stabilité de la région vacille et que les alliances se recomposent, l'Algérie joue son va-tout pour préserver sa sécurité et son statut. Plongée au cœur d'une partie géopolitique complexe où gaz, terrorisme et rivalités de pouvoir se côtoient.

Plusieurs soldats en camouflage se tiennent dans une zone désertique clôturée avec du matériel militaire.
Plusieurs soldats en camouflage se tiennent dans une zone désertique clôturée avec du matériel militaire. — (source)

Quand l'accord d'Alger s'effondre : fin de partie pour la médiation algérienne au Mali

La crise actuelle trouve ses racines dans une décision aussi brutale que symbolique prise par les autorités maliennes. En janvier 2024, la junte au pouvoir à Bamako a annoncé la fin, avec effet immédiat, de l'accord de paix et de réconciliation issu des négociations d'Alger. Ce texte, signé en 2015 après de longs mois de tractations, n'était pas seulement une simple convention de cessez-le-feu ; il représentait le joyau de la diplomatie algérienne dans la région, la preuve tangible de sa capacité à stabiliser son voisinage immédiat. La remise en cause de cet accord par le Mali signe non seulement un échec pour la médiation algérienne, mais aussi un basculement géopolitique majeur dans la région, laissant Alger face à une défiance croissante de ses voisins du sud.

L'accord de 2015 : le joyau diplomatique de l'Algérie

Négocié avec patience pendant neuf longs mois, l'accord d'Alger de 2015 visait à mettre fin à des décennies de rébellion touarègue dans le nord du Mali. Pour l'Algérie, ce traité était l'aboutissement d'une stratégie d'influence douce, fondée sur sa connaissance intime des acteurs locaux et des tribus nomades transfrontalières. En réussissant à faire asseoir le gouvernement malien et une multitude de groupes armés autour de la même table, Alger avait investi un capital politique et diplomatique immense. Cet accord conférait à l'Algérie un rôle de « parrain » indispensable, légitimant son statut de puissance régionale garante de la sécurité. L'effondrement de cet édifice laisse donc un vide sécuritaire et politique que d'autres acteurs, moins scrupuleux, sont prompts à occuper, plongeant la région dans une incertitude accrue qui ajoute à la détresse d'un pays déjà secoué par de multiples défis internes.

Bamako accuse Alger d'« entretenir des liens avec les terroristes »

Pour justifier cette rupture spectaculaire, les autorités maliennes ont porté des accusations graves à l'encontre de leur voisin du nord. Depuis 2024, Bamako reproche à l'Algérie d'entretenir une proximité inquiétante avec certains groupes armés opérant dans la zone frontalière stratégique de Kidal à Tinzaouaten. Bien que ces allégations soient largement perçues par les observateurs comme un prétexte politique, elles servent un objectif précis : légitimer l'éviction des médiateurs traditionnels et justifier un rapprochement avec de nouveaux alliés. En diabolisant l'Algérie, la junte malienne cherche à consolider son alliance avec la Russie, notamment par le biais des mercenaires du groupe Wagner, et à affirmer une souveraineté radicale qui ne tolère aucune ingérence extérieure, fût-elle d'un pays voisin historiquement allié. Cette rhétorique s'est durcie au point de mener le Mali à déposer une requête auprès de la Cour internationale de justice en septembre 2025, illustrant l'irréversibilité de la rupture.

Des personnes protestent avec des panneaux 'Stop à l'hypocrisie algérienne' et 'Non à l'ingérence'.
Des personnes protestent avec des panneaux 'Stop à l'hypocrisie algérienne' et 'Non à l'ingérence'. — (source)

L'Alliance des États du Sahel : un bloc anti-Alger ?

La formation de l'Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Niger et le Burkina Faso, marque une étape décisive dans cette érosion de l'influence algérienne. Ces trois nations, toutes dirigées par des militaires ayant pris le pouvoir par la force entre 2020 et 2023, ont choisi de coordonner leurs politiques de défense et de diplomatie en marge des cadres régionaux traditionnels, comme la CEDEAO ou le cadre de médiation proposé par Alger. Cette alliance souverainiste se présente implicitement comme un front uni contre les influences extérieures perçues comme néocoloniales, mais elle constitue aussi un défi direct à l'hégémonie algérienne. En verrouillant leur coopération, les membres de l'AES privent Alger de sa capacité à diviser pour régner, une technique classiquement utilisée dans la géopolitique sahélienne, et obligent la puissance du Maghreb à revoir entièrement sa stratégie de voisinage.

Avril 2025 : le drone malien qui a mis le feu au Sahel

Si les tensions diplomatiques s'étaient accumulées sur le long terme, un incident militaire précipita la région dans une crise ouverte au printemps 2025. Le 14 avril 2025, l'armée de l'air algérienne a abattu un drone malien armé qui avait pénétré son espace aérien, déclenchant une série de représailles diplomatiques sans précédent. Cet événement a cristallisé les frustrations latentes et servi de point de bascule, transformant une brouille politique en une rupture géopolitique majeure. L'incident du drone n'est pas seulement une erreur technique ou une maladresse ; il symbolise l'effondrement des canaux de communication et la défiance mutuelle qui prévalent désormais entre l'Algérie et ses voisins du Sahel, une situation qui a poussé l'Institute for Security Studies à appeler à une médiation urgente.

Tinzaouaten : 9,5 km qui valent une crise diplomatique

Le détail géographique de l'incident est crucial pour saisir l'ampleur de l'escalade. Le drone malien a été intercepté près de la localité de Tinzaouaten, une zone frontalière désertique et stratégique où les frontières sont poreuses et les contrôles difficiles. Les analyses des débris ont permis d'établir que l'appareil a été abattu alors qu'il se trouvait à 9,5 km au sud de la frontière algérienne, une violation manifeste de la souveraineté de l'État algérien, comme le rapporte Deutsche Welle. Pour Alger, cette intrusion n'était pas anodine : elle intervenait dans un contexte de lutte anti-terroriste intense où tout objet non identifié est perçu comme une menace mortelle. Ce fait divers militaire a pris une dimension politique considérable, prouvant que le moindre incident technique peut désormais déclencher une tempête diplomatique dans une région à vif.

Le Mali, voisin méridional de l'Algérie et cœur de la zone sahélienne

Les trois ambassadeurs rappelés en représailles

La réaction de l'Alliance des États du Sahel fut immédiate et coordonnée, témoignant d'une solidarité nouvelle au sein du bloc. En réponse à l'abattage de leur engin, le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont annoncé simultanément le rappel de leurs ambassadeurs respectifs d'Alger. L'Algérie ne s'est pas fait prier pour répondre par la réciprocité, une procédure diplomatique classique mais qui, ici, revêt un caractère gravissime. Plus encore, les espaces aériens de ces pays ont été fermés aux avions immatriculés en Algérie et vice-versa. C'est la première fois dans l'histoire des relations algéro-sahéliennes que l'on assiste à une rupture aussi totale, isolant physiquement et politiquement l'Algérie de sa profondeur stratégique sahélienne et créant une fracture que les événements catastrophiques antérieurs n'avaient pas encore réussi à creuser.

L'Union africaine appelée à la rescousse

Face à l'ampleur de la crise, la nécessité d'une médiation institutionnelle est rapidement apparue. La crispation entre Alger et l'AES ne menace pas seulement les relations bilatérales, mais l'ensemble de l'architecture de sécurité de l'Afrique de l'Ouest. L'implication de l'Union africaine, suggérée par plusieurs analystes de l'Institute for Security Studies, montre que les deux parties, malgré leur rhétorique nationaliste, ne peuvent pas se permettre une rupture prolongée sans conséquences désastreuses pour la stabilité continentale, notamment en matière de lutte contre les groupes djihadistes qui profitent de ces divisions pour prospérer. Cette institutionnalisation du conflit marque le passage d'une dispute de voisinage à une crise régionale qui requiert une réponse collective.

Février 2026 : Tiani à Alger, le coup de poker qui change tout

Contre toute attente, la dynamique conflictuelle a connu un revirement spectaculaire au début de l'année 2026. Le général Abdourahamane Tiani, chef de la junte nigérienne, a effectué une visite historique à Alger les 15 et 16 février 2026. Ce déplacement, le premier du dirigeant nigérien hors de l'Alliance des États du Sahel depuis sa prise de pouvoir, marque le début d'une reconquête diplomatique algérienne habile. En réussissant à tirer le Niger de l'orbite du bloc anti-Alger, Alger a prouvé qu'il restait un acteur incontournable, capable de jouer des divisions sahéliennes pour rétablir son influence. Ce rapprochement inédit redessine la carte des alliances régionales et offre à l'Algérie une fenêtre d'opportunité stratégique majeure.

Première sortie de Tiani hors de l'Alliance des États du Sahel

Une réunion officielle avec le nom ALGERIA visible lors de pourparlers.
Une réunion officielle avec le nom ALGERIA visible lors de pourparlers. — (source)

La portée symbolique de cette visite ne saurait être sous-estimée. Depuis le coup d'État de juillet 2023 qui l'a porté au pouvoir, le général Tiani n'avait jamais quitté le giron protecteur de l'AES. Choisir Alger pour sa première sortie officielle est un message fort envoyé aux partenaires comme aux rivaux. C'est reconnaître implicitement l'Algérie comme partenaire incontournable, malgré les tensions récentes. Le chef de l'État algérien, Abdelmadjid Tebboune, a reçu son homologue nigérien avec les grands honneurs militaires, illustrant l'importance que la capitale algérienne accorde à ce retournement d'alliance. Pour le Niger, il s'agit aussi d'affirmer une autonomie stratégique vis-à-vis de Bamako, montrant que Niamey n'est pas la simple annexe sécuritaire du Mali mais un État avec ses propres intérêts géopolitiques.

Abdelaziz Djerad, nommé Premier ministre par le nouveau président.
Abdelaziz Djerad, nommé Premier ministre par le nouveau président. — (source)

Le retour simultané des ambassadeurs le 12 février

Si la visite est le sommet visible de l'iceberg, la réconciliation s'est construite dans la discrétion des cabinets ministériels. Dès le 12 février 2026, soit quelques jours seulement avant l'arrivée de Tiani, l'Algérie et le Niger ont annoncé le retour simultané de leurs ambassadeurs respectifs. Après près d'un an d'absence et de vacance diplomatique, cette nomination signe la reprise des canaux de communication directs, comme le souligne RFI. C'est le premier acte concret du dégel des relations et la première brèche tangible dans le front uni de l'AES contre Alger. Ce retour des ambassadeurs n'est pas seulement une formalité protocolaire ; il rétablit les mécanismes de dialogue essentiels pour gérer les crises frontalières, les flux migratoires et la coopération sécuritaire, deux domaines vitaux pour la stabilité des deux pays.

Pourquoi le Niger a choisi de se rapprocher de l'Algérie

Plusieurs facteurs expliquent ce revirement soudain de la politique nigérienne. La pression sécuritaire s'est considérablement accrue sur le territoire nigérien, culminant avec une attaque meurtrière contre l'aéroport international de Niamey dans la nuit du 28 au 29 janvier 2026. Cet assaut inédit, revendiqué par l'organisation État islamique au Sahel, a démontré les limites de la sécurisation assurée par les alliés russes. Face à cette menace, le Niger réalise que l'isolement diplomatique ne paie pas et qu'il a besoin de voisins puissants pour sécuriser ses arrières. Par ailleurs, l'intérêt économique joue un rôle prépondérant : le Niger cherche des opportunités de développement durable et une diversification après la rupture avec la France. L'Algérie, avec sa puissance économique et son expérience, offre des perspectives que le partenariat purement sécuritaire avec la Russie ne peut égaler.

Quand le gaz devient arme géopolitique : le gazoduc Nigeria-Algérie

Au-delà des mots et des poignées de main, c'est sur le terrain économique que l'Algérie compte sceller son retour dans le jeu sahélien. Le projet de gazoduc transsaharien, long de 4000 kilomètres, constitue le levier principal de cette stratégie de reconquête. Véritable prouesse d'ingénierie et de diplomatie, ce pipeline doit transporter le gaz naturel nigérian vers l'Algérie en traversant l'intégralité du territoire nigérien. Annoncé de manière conjointe lors de la visite du général Tiani, ce projet offre à Alger un moyen irréfutable de créer une interdépendance stratégique avec le Niger, liant ainsi le sort économique de Niamey à celui de la capitale algérienne pour les décennies à venir. Le gaz n'est plus ici une simple ressource énergétique, mais une arme géopolitique majeure.

4000 km de pipeline pour sceller une nouvelle alliance

L'ampleur du projet défie l'imagination. Le gazoduc doit partir des champs pétrolifères du Nigeria, traverser le Niger d'est en ouest sur plus de 1500 km, avant de rejoindre le réseau algérien existant pour acheminer le gaz vers la Méditerranée et l'Europe. Les premières étapes de construction sont programmées pour mars 2026, juste après la fin du Ramadan, ce qui démontre une volonté politique accélérée, comme indiqué dans les analyses de RFI. Pour l'Algérie, ce projet permet de réactiver une vieille idée datant des années 1970, mais qui n'avait jamais vu le jour en raison de l'instabilité régionale. En s'associant avec le Niger, Alger ne construit pas seulement un tube sous terre, mais une artère vitale qui reliera physiquement les deux économies, rendant toute rupture diplomatique future extrêmement coûteuse pour Niamey.

Logo du Ministère des Affaires étrangères (Algérie).
Logo du Ministère des Affaires étrangères (Algérie). — (source)

L'Europe comme client final : l'atout énergétique d'Alger

Ce gazoduc prend une dimension particulière dans le contexte actuel de crise énergétique mondiale. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, l'Europe cherche fébrilement à diversifier ses approvisionnements en gaz pour se défaire de sa dépendance vis-à-vis de la Russie. L'Algérie, déjà un fournisseur historique, se positionne comme un hub énergétique de premier plan grâce à ce projet transsaharien. En devenant le passage obligé du gaz nigérian vers l'Europe, l'Algérie renforce son rôle stratégique pour l'Union européenne et gagne un levier de pression considérable. Bruxelles est donc susceptible de soutenir ce projet diplomatiquement et financièrement, offrant à Alger des alliés puissants dans la gestion de sa relation avec le Sahel. Le gaz devient ainsi le vecteur d'une influence tripartite : Niger, Algérie, Europe.

Le Mali hors du jeu énergétique ?

Le contraste est frappant avec la situation du Mali. En raison de l'absence de normalisation diplomatique et de la persistance des tensions autour de l'accord d'Alger, le Mali est pour l'instant exclu de ce grand projet énergétique. L'Algérie utilise ici l'économie comme un levier subtil de récompense et de punition. Les pays qui coopèrent, comme le Niger, accèdent à des projets d'infrastructure massifs qui peuvent transformer leur économie et créer des emplois. Ceux qui restent récalcitrants, comme le Mali sous la coupe de la junte, restent sur le touche, condamnés à l'isolement économique. Cette différenciation spatiale de la coopération économique pourrait, à terme, encourager les élites maliennes à s'interroger sur le coût de leur rupture avec Alger, alors que leur voisin nigérien récolte les fruits de la paix.

Les mercenaires russes aux portes de l'Algérie : 1000 hommes à la frontière

Si la diplomatie et l'économie sont des leviers essentiels, la sécurité reste la priorité absolue pour Alger. L'installation durable de forces paramilitaires russes en territoire malien constitue une menace existentielle qui pousse l'Algérie à agir avec fermeté. On estime aujourd'hui à environ 1000 le nombre de combattants du groupe Africa Corps, l'ex-branche Wagner, déployés au nord du Mali. Ces hommes se trouvent à quelques kilomètres seulement de la frontière algérienne, une proximité inacceptable pour un État attaché à la souveraineté territoriale et à la stabilité régionale. La présence de cette puissance militaire rivale sur son flanc sud oblige l'Algérie à revoir sa doctrine de défense et à multiplier les démarches, y compris auprès de son allié historique Moscou.

1300 km de frontière commune : le talon d'Achille

La géographie est un facteur déterminant de l'inquiétude algérienne. L'Algérie partage plus de 1300 kilomètres de frontière avec le Mali, une zone désertique et difficilement contrôlable qui sert de refuge aux groupes terroristes et aux trafiquants en tout genre. Historiquement, Alger a toujours été réticente à l'idée de voir des puissances étrangères s'installer dans cette zone sensible, craignant que cela n'encourage les groupes armés à se rabattre sur son propre territoire. La présence de paramilitaires russes, opérant sans aucune coordination avec l'armée algérienne et souvent avec leurs propres agendas, est perçue comme un facteur de déstabilisation majeur. Pour Alger, la frontière malienne n'est pas seulement une ligne sur une carte, c'est un tampon de sécurité qui ne doit pas devenir un théâtre d'opérations pour des acteurs non contrôlés.

Tinzaouaten, juillet 2024 : le traumatisme algérien

Un événement particulier a marqué les esprits à Alger et a accéléré la prise de conscience sur le danger russe. En juillet 2024, des affrontements violents ont opposé les mercenaires de Wagner et l'armée malienne aux séparatistes touaregs près de la ville de Tinzaouaten. Ces combats se sont déroulés à très courte distance de la frontière algérienne, provoquant des flux de réfugiés et une instabilité immédiate dans la région. Pour les services de renseignement algériens, c'était le signal d'alarme : le conflit malien n'était plus confiné au centre du pays, mais se déplaçait physiquement vers le nord, aux portes de l'Algérie. Ce traumatisme a convaincu les décideurs algériens que la présence russe n'était pas une simple nuisance diplomatique, mais un problème sécuritaire concret qui nécessitait une réponse politique ferme.

Un homme en uniforme de camouflage avec un patch de drapeau tient une radio sur une route.
Un homme en uniforme de camouflage avec un patch de drapeau tient une radio sur une route. — (source)

Moscou, allié encombrant : Alger demande le retrait

La position de l'Algérie est d'une complexité rare. Historiquement, Moscou est un partenaire stratégique et un allié fidèle, fournisseur d'armement et soutien diplomatique constant sur la scène internationale. Pourtant, face à l'installation d'Africa Corps au Mali, l'Algérie a franchi un pas décisif. Les autorités algériennes ont officiellement demandé à la Russie de « cesser les opérations de ces forces à ses frontières méridionales », une démarche rapportée par Courrier international. C'est une mise en garde claire envoyée à un allié : la coopération bilatérale ne doit pas empiéter sur les intérêts vitaux de sécurité de l'Algérie. Alger tente ainsi de naviguer entre le maintien de son alliance avec la Russie et la défense impérative de sa sphère d'influence, une équation périlleuse qui témoigne de la recomposition en cours des rapports de force mondiaux.

Le Maroc, rival atlantiste : l'autre front d'Alger

La bataille pour le Sahel ne se joue pas seulement sur l'axe nord-sud ou contre les puissances extra-continentales comme la Russie ; elle se déploie aussi sur le plan régional, dans la rivalité historique qui oppose l'Algérie au Maroc. Tandis qu'Alger voit son influence décliner, le royaume chérifien mène une offensive diplomatique vigoureuse pour s'imposer comme le partenaire privilégié des pays sahéliens. Cette compétition pour le leadership maghrébin se transporte désormais dans le Sahel, transformant la région en un nouveau champ de bataille où Rabat tente de profiter des déboires algériens pour étendre sa propre sphère d'influence.

L'Initiative africaine de l'Atlantique du roi Mohammed VI

L'arme principale de cette offensive marocaine est l'Initiative africaine de l'Atlantique, lancée avec fracas fin 2023 par le roi Mohammed VI. L'offre est séduisante pour des pays enclavés comme le Mali, le Niger ou le Burkina Faso : le Maroc propose d'ouvrir ses ports atlantiques et ses infrastructures logistiques pour permettre le désenclavement économique de ces États. En échange, Rabat espère une coopération politique et sécuritaire accrue. En avril 2025, le geste s'est matérialisé par la réception des ministres des Affaires étrangères de l'AES au palais royal, un snob diplomatique évident envers Alger, analysé par Courrier international. Cette manœuvre habile place le Maroc comme une alternative crédible et moderne, capable de proposer des solutions concrètes aux problèmes économiques sahéliens là où l'Algérie peinait à offrir plus qu'une médiation politique.

La bataille pour le désenclavement sahélien

L'enjeu géoéconomique est central dans cette rivalité. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso souffrent cruellement de leur enclavement, ce qui renchérit le coût de leurs exportations et les rend dépendants des bonnes volontés de leurs voisins. L'Algérie offre un corridor vers la Méditerranée, via le Transsaharien, tandis que le Maroc propose une ouverture sur l'océan Atlantique. C'est une compétition pour le contrôle des flux commerciaux régionaux. Pour Alger, la réussite du gazoduc Nigeria-Algérie est vitale pour contrer l'attrait atlantiste du Maroc ; si le gaz nigérien passe par l'Algérie pour rejoindre l'Europe, Niamey n'aura plus besoin de chercher un débouché maritime via Rabat. C'est une course contre la montre où chaque kilomètre de pipeline ou de route comptera pour asseoir l'hégémonie de l'un ou l'autre géant du Maghreb.

Le président Tebboune avec sa « Nouvelle Algérie » et le drapeau national.
Le président Tebboune avec sa « Nouvelle Algérie » et le drapeau national. — (source)

Alger contre Rabat : le Sahel comme nouveau champ de bataille

In fine, la situation au Sahel illustre l'incapacité chronique du Maghreb à surmonter ses divisions. Au lieu de présenter un front uni face aux défis du terrorisme et de la pauvreté, l'Algérie et le Maroc reproduisent leur rivalité structurelle dans cette nouvelle arène sahélienne. L'Algérie perd progressivement du terrain face à un Maroc plus agile diplomatiquement et disposant de leviers économiques attractifs, comme l'investissement privé ou le tourisme religieux. Pour Alger, la reconquête du Sahel passe donc nécessairement par un contournement du Maroc, en s'appuyant sur des alliances bilatérales fortes, comme celle tissée avec le Niger, pour empêcher Rabat de verrouiller l'ensemble de la région sahélienne dans son orbite atlantique. International Crisis Group souligne d'ailleurs la nécessité de gérer ces tensions pour éviter une escalade régionale.

Conclusion : l'Algérie peut-elle regagner le Sahel sans la France ?

L'Algérie se trouve aujourd'hui à un point de bascule. La visite du général Tiani en février 2026 et la relance du projet de gazoduc transsaharien montrent qu'Alger a encore les cartes en main pour influencer le cours des événements au Sahel. Cependant, cette reconquête est loin d'être acquise et se heurte à des obstacles structurels majeurs. Le contexte a radicalement changé : la France, ancien partenaire de sécurité qui faisait office de repère commun, a été évincée de la région, laissant un vide que de multiples acteurs, notamment la Russie, ont comblé. L'Algérie doit désormais naviguer dans un environnement multipolaire complexe, où elle ne peut plus compter sur des alliances automatiques.

Le pari du contournement : séduire le Niger pour isoler le Mali

La stratégie algérienne semble s'articuler autour du principe du « diviser pour régner ». En réussissant à séduire le Niger et à l'extraire de l'unité de façade de l'Alliance des États du Sahel, Alger espère isoler le Mali, considéré comme le membre le plus radical et le plus hostile au sein du trio. Le gazoduc est l'instrument principal de cette politique, créant un axe de dépendance économique Niamey-Alger qui devrait, à terme, ramener le Niger dans le giron diplomatique algérien. C'est un coup de poker audacieux : si cela fonctionne, l'Algérie brise l'AES et reprend pied au Sahel ; si cela échoue, elle se retrouve isolée face à un bloc hostile soutenu par la Russie. Pour l'instant, le Mali reste la pierre d'achoppement, avec sa requête déposée à la Cour internationale de justice qui maintient une tension juridique et politique permanente avec Alger.

Les limites de la reconquête : Russie, Maroc, terrorisme

Malgré ce dynamisme retrouvé, les limites de la reconquête algérienne sont visibles. La présence des mercenaires russes au Mali ne semble pas près de s'estomper, Moscou ayant peu d'incitations à retirer ses atouts dans la région. De même, l'offensive diplomatique du Maroc continue de porter ses fruits, offrant des perspectives économiques séduisantes que l'Algérie a parfois du mal à égaler. Surtout, la menace terroriste reste omniprésente. L'attaque de l'aéroport de Niamey fin janvier 2026 par l'État islamique au Sahel rappelle cruellement que l'instabilité chronique de la région peut réduire à néant les efforts diplomatiques les plus habiles. Les groupes djihadistes prospèrent sur ces divisions et ces jeux de puissance, rendant la sécurité régionale aussi précaire qu'imprévisible.

L'Europe et la Méditerranée : l'otage involontaire

Cette géopolitique sahélienne turbulente a des répercussions directes pour l'Europe, qui se retrouve en position d'observateur inquiet et d'otage involontaire. Une Algérie affaiblie ou isolée au Sahel augmente les risques de déstabilisation migratoire et terroriste aux portes mêmes de la Méditerranée. Les expulsions massives de migrants subsahariens par Alger au printemps 2025, en représailles aux tensions diplomatiques, ont d'ailleurs montré que la crise sahélienne pouvait se transformer quasi instantanément en crise européenne. L'Union européenne a donc tout intérêt à soutenir les efforts de stabilisation de l'Algérie, sans pour autant se substituer à elle, en encourageant notamment les projets d'intégration économique comme le gazoduc. L'avenir de la région dépendra de la capacité d'Alger à rétablir son influence sans reproduire les erreurs du passé, dans un environnement où le temps n'est plus vraiment de son côté.

As-tu aimé cet article ?
world-watcher
Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

240 articles 0 abonnés

Commentaires (2)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...

Articles similaires