Au moins 7 667 personnes ont perdu la vie ou ont été portées disparues en tentant de rejoindre un autre pays en 2025. Ce bilan publié par l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) équivaut à 21 morts chaque jour, une moyenne glaçante qui ne dit pourtant pas toute la vérité. Derrière ce chiffre se cache un système de comptage partiel, des zones de mort invisibles et des politiques frontalières qui repoussent les exilés vers des parcours toujours plus meurtriers. Comprendre ce bilan exige d'abord de saisir pourquoi il est forcément sous-estimé.

7 667 : pourquoi le chiffre de l'OIM est une fourchette basse
Le projet Missing Migrants, coordonné par l'OIM depuis 2014, est la seule base de données mondiale qui recense les décès de migrants de manière systématique. Pour établir ce décompte, l'organisation distingue deux catégories : les morts confirmés, dont le corps a été identifié ou retrouvé, et les disparus, c'est-à-dire des personnes signalées parties mais jamais arrivées à destination. En théorie, la distinction paraît claire. En pratique, elle est poreuse. Un corps rejeté par la mer sans papiers d'identité peut rester non identifié pendant des mois. Un passager d'une embarcation qui a chaviré au large, sans témoin survivant, ne figurera jamais dans aucune liste de départ — il ne sera même pas compté comme disparu.
L'OIM elle-même reconnaît les limites de son propre système. Dans son communiqué de février 2026, l'agence onusienne précise que la diminution constatée par rapport à 2024 s'explique en partie par un accès limité à l'information et par des contraintes budgétaires qui empêchent les acteurs humanitaires de recenser les décès sur les principaux axes de migration. Autrement dit, le chiffre de 7 667 n'est pas un total mais un minimum vérifiable. La réalité est probablement beaucoup plus lourde.

Compter les morts sans les voir : les failles du projet Missing Migrants
Les raisons concrètes de cette sous-estimation sont connues mais irrésolues. Au milieu du Sahara, il n'y a pas d'observateurs, pas de gardes-côtes, pas de journalistes embarqués. Contrairement à la mer, où les cadavres finissent parfois par remonter à la surface ou s'échouer sur les plages, le désert avale les corps sans laisser de trace. Les centres de détention libyens, où des centaines de migrants sont détenus dans des conditions effroyables, restent fermés aux ONG et aux organisations internationales. L'OIM le dit clairement : sans moyens supplémentaires, son recensement restera structurellement incomplet. Amy Pope, directrice générale de l'organisation, a appelé à renforcer le financement du projet pour mieux orienter le système humanitaire et sauver des vies. Un appel qui, pour l'heure, n'a pas reçu de réponse proportionnelle à l'urgence.
Baisse de 16,7 % : le « progrès » qui n'en est pas un
Le bilan 2025 affiche une baisse de 16,7 % par rapport à 2024, année où 9 200 morts et disparus avaient été recensés. En apparence, c'est un signal positif. En réalité, l'OIM attribue cette diminution non pas à des routes plus sûres, mais à la baisse du nombre de départs, en particulier dans les Amériques. Moins de personnes en mouvement signifie mécaniquement moins de victimes. Le ratio mortalité sur départs n'a pas diminué — il a probablement augmenté. Les routes empruntées en 2025 étaient au moins aussi dangereuses, sinon davantage, que celles des années précédentes. Présenter cette baisse comme un progrès serait non seulement trompeur, mais cynique.
Méditerranée : les 2 108 morts qui écrasent le reste du drame
Quand on parle de morts migratoires, une image vient immédiatement à l'esprit : celle d'une embarcation surchargée qui sombre en Méditerranée. En 2025, au moins 2 108 personnes sont mortes ou ont disparu sur cette seule route, ce qui en reste la plus meurtrière au monde. À cela s'ajoutent 1 047 morts et disparitions sur la route atlantique vers les Canaries. Soit 3 254 personnes mortes en tentant de rejoindre l'Europe, représentant 42 % du total mondial des décès migratoires recensés. Depuis 2014, plus de 34 000 personnes ont disparu en Méditerranée, selon les données compilées par Toute l'Europe. Ces chiffres sont vertigineux. Ils sont aussi trompeurs, car ils concentrent toute l'attention sur une zone qui ne représente qu'une partie du problème.
Plus de 34 000 disparus depuis 2014 : pourquoi la Méditerranée fascine et aveugle
La mer rend la tragédie visible. Les embarcations précaires, les appels de détresse, les corps rejetés sur les plages italiennes, maltaises ou grecques : tout cela se prête à la couverture médiatique. Les caméras sont là, les navires de secours aussi, les témoignages des rescapés peuvent être recueillis. Cette visibilité crée un effet de focus : on croit connaître l'ampleur du phénomène parce qu'on en voit les images les plus frappantes. Mais c'est précisément ce qu'on voit qui masque ce qu'on ne voit pas. La Méditerranée est devenue une sorte d'écran de projection de la mort migratoire, un espace où le drame se donne à voir — alors que d'autres théâtres de mort restent complètement dans l'ombre.

La route des Canaries : 1 047 morts dans l'indifférence atlantique
La route qui relie l'Afrique de l'Ouest — Sénégal, Gambie, Guinée, Sahara occidental — à l'archipel des Canaries est la deuxième plus meurtrière vers l'Europe en 2025. Pourtant, elle reçoit une couverture médiatique très inférieure à celle de la Méditerranée centrale. Les départs se font depuis des côtes éloignées des centres médiatiques européens, les traversées durent plusieurs jours dans l'Atlantique, et les naufrages surviennent loin de tout regard. Cette asymétrie de l'attention illustre déjà un phénomène qui va s'amplifier avec les routes terrestres : plus un lieu de mort est éloigné des caméras européennes, moins il existe dans le débat public. Les 1 047 victimes de la route atlantique en 2025 n'ont pas fait la une des journaux. Leur invisibilité est le prélude de celle des milliers de morts du Sahara. !PROTECTED_4
Sahara : le cimetière deux fois plus meurtrier que la mer, sans aucune caméra
C'est ici que le récit bascule. Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), deux fois plus de personnes meurent en traversant le Sahara qu'en traversant la Méditerranée. Ce chiffre, rapporté par National Geographic, bouleverse la hiérarchie habituelle de la mort migratoire. Entre janvier 2020 et mai 2024, le HCR n'a pu recenser que 1 180 morts dans le Sahara — un chiffre reconnu comme une sous-estimation massive, précisément à cause de l'absence d'observateurs sur le terrain. Sur les routes terrestres africaines, les causes de mort sont variées : 42 % des décès sont liés à des accidents de la route (camions surchargés, véhicules en panne dans le désert), 24 % aux conditions extrêmes d'exposition, 12 % à des violences directes. S'y ajoutent plusieurs centaines de victimes de trafic d'organes, un phénomène rarement évoqué dans les bilans officiels.
« Chaque survivant a vu des cadavres » : le Sahara comme tombeau à ciel ouvert
Vincent Cochetel, envoyé spécial du HCR pour la Méditerranée centrale, a prononcé une phrase qui résume à elle seule l'ampleur du désastre : « Chaque personne qui a traversé le Sahara va vous parler de cadavres aperçus, de corps jetés. » Cette déclaration, recueillie par Le Monde, s'appuie sur des années de terrain. Le désert avale les traces : pas de témoins indépendants, pas de réseau téléphonique, des corps qui se décomposent en quelques heures sous des températures extrêmes, du sable qui efface les traces de véhicules. Les zones allant du sud de la Libye au nord du Niger, et du nord-ouest du Soudan au sud de l'Algérie, restent ce que les chercheurs appellent des « zones blanches » — complètement hors des radars du recensement international.

47 degrés dans le désert nigérien : le calvaire des 16 000 refoulés du Niger
L'exemple le plus documenté de cette violence invisible est celui des expulsions vers le Niger. Entre janvier et juin 2025, les autorités nigériennes ont estimé à 16 000 le nombre de migrants refoulés, abandonnés en plein désert et contraints de marcher jusqu'au village d'Assamaka sous des températures de 47 à 48 degrés, sans eau ni nourriture. L'ONG Alarme Phone Sahara a recensé au moins 35 morts entre janvier et août 2025, un chiffre que son coordonnateur Aziz Chehou qualifie lui-même de minimum. Ces morts se produisent sur des routes qui, comme d'autres corridors mondiaux, sont le théâtre de violences systémiques loin des regards. Le parallèle avec d'autres routes de souffrance, comme celles décrites dans Asie centrale, sur la route de l'opium, montre que l'invisibilité des victimes est une constante des parcours irréguliers.
Trafic d'organes et violences : l'autre face ignorée des routes terrestres
Les causes de mort sur les routes terrestres dépassent largement le cadre des accidents ou de la déshydratation. L'OIM a recensé plusieurs centaines de victimes présumées de trafic d'organes le long des corridors migratoires africains. Les violences directes représentent 12 % des décès documentés, mais cette proportion est probablement plus élevée dans la réalité, car de nombreux actes de violence ne laissent aucune trace exploitable. Les enlèvements en Libye et au Soudan, les rançons exigées aux familles, les exécutions sommaires de migrants qui ne peuvent pas payer : la mort sur ces routes n'est pas un accident aléatoire. Elle est le produit d'un système de violence organisé qui prospère précisément parce que personne ne compte les victimes.

Soudan-Libye : la diagonale de la mort apparue en 2025
Si le Sahara est un cimetière silencieux, la route Soudan-Libye en est devenue en 2025 le couloir le plus actif. La guerre au Soudan, qui a éclaté en avril 2023, a déplacé environ 9 millions de personnes vers l'Égypte, le Tchad et la Libye. Ces déplacements massifs ont alimenté un corridor migratoire qui n'existait pas à cette échelle avant le conflit. Les réfugiés soudanais, déjà traumatisés par la guerre, se retrouvent bloqués en Libye, un pays en proie au chaos depuis la chute de Kadhafi en 2011. Certains finissent par tenter la traversée maritime depuis Tobrouk, dans l'est libyen, une zone éloignée des patrouilles internationales et donc encore plus dangereuse que la route classique depuis la côte ouest.
Neuf millions de déplacés par la guerre du Soudan, des milliers pris au piège libyen
La chaîne causale est implacable. La guerre pousse les populations à fuir. Les frontières terrestres vers l'Égypte et le Tchad se ferment progressivement. La Libye, malgré sa violence, reste une option par défaut. Une fois sur place, les migrants sont interceptés par des milices ou des garde-côtes et enfermés dans des centres de détention où les violations sont documentées par les Nations unies depuis des années. Entre le 1er janvier et le 13 septembre 2025, 17 402 migrants ont ainsi été interceptés et ramenés en Libye après avoir tenté la mer, selon les chiffres rapportés par Le Monde. C'est un cercle vicieux : interception, détention, libération souvent conditionnelle, nouvelle tentative de traversée, nouveau naufrage possible.
Tobrouk, septembre 2025 : deux naufrages et plus de 100 réfugiés effacés
En septembre 2025, deux naufrages au large de Tobrouk ont illustré la violence de ce piège. Le premier implique un navire avec 74 personnes à bord, qui chavire en mer. Seuls 13 survivants sont secourus, laissant 61 personnes disparues. Quelques jours plus tard, un incendie se déclare sur un canot pneumatique transportant 75 passagers. Le bilan est d'au moins 50 morts. Dans les deux cas, les victimes sont presque exclusivement des réfugiés soudanais — des personnes déjà déplacées par la guerre, qui meurent une deuxième fois en cherchant un refuge. Ces drames n'ont provoqué qu'une couverture médiatique éphémère. Les noms des victimes ne seront jamais connus. Ils s'ajoutent à la longue liste des effacés.

Quand l'externalisation des frontières européennes tue à distance
Maintenant que l'ampleur et la localisation réelle des morts sont posées, il faut regarder les causes politiques. Les routes migratoires ne sont pas meurtrières par hasard. Elles le sont parce que les voies légales ont été systématiquement fermées, repoussant les exilés vers des parcours irréguliers contrôlés par des passeurs. Amy Pope l'a dit clairement : « Lorsque les voies sûres sont inaccessibles, les personnes sont contraintes d'entreprendre des voyages périlleux et tombent entre les mains de passeurs et de trafiquants. » Cette déclaration, publiée dans le communiqué de l'OIM, ne vise pas un pays en particulier mais un système : celui de l'externalisation des frontières européennes.
31 000 expulsions par l'Algérie en 2024 : le refoulement dont l'Europe ne parle pas
L'Algérie est un partenaire stratégique de l'Union européenne dans la gestion des flux migratoires. En 2024, le pays a pratiqué 31 000 expulsions de migrants vers le Niger, un chiffre record selon les données d'Alarme Phone Sahara rapportées par InfoMigrants. Ces expulsions ne se font pas dans des conditions dignes : les personnes sont transportées en camions jusqu'à la frontière, puis abandonnées en plein désert, parfois à des dizaines de kilomètres du premier point de habitation, sans eau ni nourriture. Les méthodes sont connues depuis des années. Elles n'ont jamais entraîné de réaction politique européenne notable, ni de conditionnalité dans les accords de partenariat. La banalisation de ces pratiques est elle-même une forme de violence institutionnelle.

La Libye, partenaire de l'UE : 17 402 interceptions et un cycle de mort
Le mécanisme libyen est encore plus direct. L'Union européenne finance et soutient les garde-côtes libyens, dont la mission principale est d'intercepter les embarcations de migrants avant qu'elles ne atteignent les eaux internationales. En 2025, 17 402 personnes ont été interceptées et ramenées en Libye. Ce qui attend ensuite est documenté par les Nations unies : détention arbitraire, travail forcé, torture, violences sexuelles, extorsion. Le lien entre politique européenne et mortalité migratoire n'est pas une hypothèse. Il est mécanique. Chaque euro versé aux garde-côtes libyens contribue à renvoyer des personnes vers un système de détention que l'UE elle-même condamne officiellement. Cette contradiction n'est pas une faille du système — c'est le système.

Fermer les routes sûres pour ouvrir les routes de la mort
Le durcissement des conditions de délivrance des visas, la réduction des quotas de réinstallation de réfugiés, les accords de réadmission avec des pays tiers, les financements aux autorités de transit : chaque mesure visant à « réduire les flux » a un effet prévisible et mesurable sur la mortalité. Les migrants ne disparaissent pas parce qu'on ferme une route — ils en empruntent une autre, plus longue, plus chère, plus dangereuse. Ce n'est pas un effet collatéral involontaire. C'est une conséquence documentée depuis des années par les organisations internationales, systématiquement ignorée dans les débats politiques européens. La citation d'Amy Pope prend ici tout son sens : la fermeture des voies sûres n'est pas une politique de sécurité, c'est une politique de mort par délégation.
2026 : 606 morts en deux mois, la suite logique du système
Si le bilan 2025 pouvait laisser croire à une inflexion, les premiers chiffres de 2026 viennent le démentir avec une brutalité qui impose un recadrage. Au 24 février 2026, l'OIM a déjà recensé 606 morts en Méditerranée. À la même période en 2025, ce chiffre s'élevait à 287. Soit plus du double. Comme détaillé dans Méditerranée 2026 : 606 morts, le pire bilan depuis 2014, cette accélération n'est pas une anomalie statistique. Elle est la conséquence logique du système décrit dans les sections précédentes : des conflits qui persistent, des routes légales qui restent fermées, des politiques d'externalisation qui se durcissent, et des migrants qui sont poussés vers des parcours de plus en plus périlleux.
Deux mois, 606 morts : pourquoi 2026 pourrait dépasser tous les records
Plusieurs facteurs expliquent cette accélération. La guerre au Soudan se prolonge, alimentant le corridor Soudan-Libye. Les accords entre l'UE et la Libye se renforcent, ce qui multiplie les interceptions et les renvois vers les centres de détention, d'où les migrants repartent dès que possible. Les conditions météorologiques en hiver, réputées plus dissuasives, ne suffisent plus à empêcher les départs — ce qui signifie que les traversées se font dans des conditions encore plus dangereuses. Surtout, le ratio mortalité sur départs continue d'augmenter. Même si le nombre total de départs baisse, la proportion de ceux qui meurent en route s'accroît. C'est le signe que les routes empruntées sont de plus en plus mortelles, et que les politiques actuelles ne font qu'aggraver ce qu'elles prétendent combattre.

7 700 noms sans tombe, et un débat français sourd
Pendant que près de 8 000 personnes disparaissaient sur des routes rendues mortelles en partie par les choix européens, le débat français s'est concentré sur la loi sur les visas, les conditions d'accueil et les chiffres de l'immigration régulière. Il n'y a pas de scandale quand des milliers de morts n'ont pas de visage. Il n'y a pas de commission d'enquête quand les cadavres sont enfouis sous le sable du Sahara ou engloutis au fond de la Méditerranée. L'abîme entre les discussions législatives à Paris et la réalité des routes migratoires n'est pas un malentendu — c'est un choix collectif de ne pas regarder. Les 7 667 morts de 2025 n'ont pas de tombe, pas de nom dans un registre, pas de place dans un mémorial. Le début de 2026, avec ses 606 morts en deux mois, annonce un bilan encore pire. L'invisibilité de ces morts n'est pas un fait naturel. Elle est le produit de politiques qui rendent les victimes invisibles par conception.
Conclusion
Le bilan de 7 667 morts et disparus sur les routes migratoires en 2025 n'est pas un accident de l'histoire. Il est le résultat d'un système où la fermeture des voies légales, le financement de pays tiers pour bloquer les départs et le refus d'ouvrir des canaux d'asile accessibles poussent des millions de personnes vers des corridors mortels. La Méditerranée, avec ses 2 108 victimes, ne représente que la partie visible d'une tragédie dont le Sahara est l'épicentre silencieux. Les routes soudano-libyennes, alimentées par une guerre qui déplace 9 millions de personnes, ont montré en 2025 comment un conflit se transforme en catastrophe migratoire en cascade. Pendant ce temps, à Paris, le débat sur la loi relative aux visas se poursuit dans une forme d'aveuglement calculé, comme si les morts comptés par l'OIM appartenaient à un autre monde. Les premiers chiffres de 2026 — 606 morts en Méditerranée en deux mois — montrent que le système s'accélère. L'invisibilité des victimes n'est pas une faille du dispositif. Elle en est le principe.