L'année 2025 restera gravée dans les annales du journalisme comme une année noire, marquée par une violence inédite à l'encontre de ceux qui nous informent. Le rapport annuel publié par le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) ce mercredi 25 février révèle un chiffre vertigineux : 129 professionnels de la presse ont perdu la vie dans l'exercice de leurs fonctions. Ce bilan effroyable dépasse le record précédent établi en 2024 et soulève une question cruciale sur l'état de notre monde : pourquoi informer est-il devenu un crime si dangereux ? Alors que les conflits se durcissent et que la vérité devient une cible stratégique, ce bilan n'est pas seulement une comptabilité macabre, c'est un signal d'alarme sur l'avenir de notre droit à savoir.

Pourquoi 2025 est-elle une année record pour les journalistes ?
L'ampleur de ce bilan doit être prise avec la gravité qu'elle mérite. Avec 129 journalistes et employés de médias tués au cours des douze derniers mois, l'année 2025 bat malheureusement un record. Elle succède à l'année 2024, qui avait déjà été qualifiée d'année noire avec 124 décès enregistrés. Nous sommes donc face à une tendance inquiétante, une dégradation continue de la sécurité de la presse sur une échelle mondiale. Jamais, depuis plus de trente ans que le CPJ tient ce décompte méthodique, la profession n'avait essuyé un tel tribut sur deux années consécutives.
Une spirale de violence en hausse
Ce chiffre de 129 ne doit pas être vu comme une simple statistique abstraite ou une anomalie passagère. Il s'inscrit dans une spirale de violence qui semble s'accélérer. Le fait que le record de 2024 soit immédiatement battu en 2025 prouve que les mécanismes de protection des journalistes, s'ils existent, sont dramatiquement insuffisants face à la réalité du terrain. Les observateurs notaient déjà l'année précédente une augmentation drastique des homicides, mais l'ampleur prise par le phénomène en 2025 dépasse les scénarios les plus pessimistes.
Le poids des zones de conflit
La majeure partie de ces décès est directement liée à des conflits armés. En effet, au moins 104 des 129 journalistes sont morts dans des zones de guerre ou dans des contextes de violences politiques extrêmes. Cependant, la répartition géographique de ces morts est loin d'être homogène et met en lumière des foyers de crise spécifiques où la présence d'une caméra ou d'un bloc-notes est devenue intolérable pour les belligérants. Ce déséquilibre géographique nous en dit long sur la nature des guerres actuelles et la place qui est faite, ou refusée, aux observateurs indépendants.
La responsabilité d'Israël selon le CPJ
Le point le plus saillant de ce rapport concerne l'identification des responsables de ces homicides. Le CPJ impute la responsabilité des deux tiers de ces décès à l'État d'Israël. Concrètement, cela représente 86 journalistes tués, l'écrasante majorité d'entre eux étant des Palestiniens qui travaillaient dans la bande de Gaza. L'organisation américaine n'hésite pas à employer des termes très forts, affirmant que l'armée israélienne a désormais commis davantage d'assassinats ciblés de membres de la presse que n'importe quelle autre armée gouvernementale à ce jour.

Gaza : le principal foyer de violence
Cette concentration de violence envers les médias à Gaza s'explique par le contexte très particulier du conflit. Depuis le début des hostilités, Israël interdit l'accès de l'enclave aux journalistes étrangers, ne leur permettant pas d'entrer de façon indépendante pour couvrir les événements. En conséquence, le monde ne dépend que pour l'essentiel des reporters locaux pour comprendre ce qui se passe sur le terrain. Ces journalistes palestiniens, qui vivent la guerre en plus de la couvrir, se retrouvent donc en première ligne, exposés aux frappes aériennes et aux opérations terrestres quotidiennes.
Le rapport note d'ailleurs qu'Israël est responsable de 81 % des 47 assassinats ciblés classés comme « meurtres » par l'organisation. Parmi ces victimes figure Houssam al Masri, un caméraman qui travaillait pour l'agence Reuters. Il a été tué par des tirs israéliens en août 2025 alors qu'il diffusait une vidéo en direct depuis l'hôpital Nasser de Gaza. Le nombre réel de journalistes tués à Gaza est probablement même plus élevé que le chiffre de 86, en raison des restrictions d'accès qui rendent les vérifications et les recoupements d'information extrêmement difficiles pour les organisations de défense de la presse.
L'attaque meurtrière au Yémen
Bien que Gaza soit le foyer principal de cette violence, la responsabilité israélienne s'étend également à d'autres zones. Le rapport mentionne une frappe contre un centre médiatique houthi au Yémen en septembre 2025. Cette attaque a coûté la vie à 31 employés du centre, ce qui en fait la deuxième attaque la plus meurtrière contre des journalistes jamais enregistrée par le CPJ. Israël a reconnu avoir pris pour cible ce centre, le décrivant comme un organe de propagande, ce qui soulève de nouvelles questions sur la définition d'une cible militaire légitime par rapport aux infrastructures civiles médiatiques.
Les drones : une nouvelle menace pour la presse
L'une des évolutions les plus marquantes notées par le rapport du CPJ concerne les méthodes utilisées pour tuer ces journalistes. Carlos Martinez de la Serna, chef de projet au sein de l'organisation, relève une hausse spectaculaire du recours aux drones pour cibler la presse. En 2025, 39 cas documentés mettent en cause l'utilisation de ces appareils, contre seulement deux cas en 2023. Cette multiplication par près de vingt en deux ans marque un tournant technologique dans la guerre menée contre l'information.
Un tournant technologique meurtrier
L'utilisation de drones change radicalement la donne pour les reporters sur le terrain. Ces engins, capables de voler bas et silencieusement, peuvent surveiller des zones entières pendant de longues périodes et identifier des cibles avec une précision redoutable. Pour un journaliste portant un gilet « Press » ou utilisant des équipements de diffusion visibles, le drone devient un œil indiscret qui ne laisse nulle part où se cacher. La technologie, qui pourrait servir à protéger les civils, semble ici retournée contre ceux qui cherchent à documenter les réalités du terrain.
L'usage massif des drones par Israël
Parmi ces 39 cas de drones documentés, 28 sont attribués à l'armée israélienne à Gaza. Cette proportion suggère une stratégie délibérée d'utilisation de l'aéronautique de pointe pour non seulement mener des frappes militaires, mais aussi pour traquer et éliminer les témoins gênants. Les images diffusées par ces reporters, montrant l'étendue des destructions et la souffrance des populations, semblent devenues des éléments stratégiques qu'un camp cherche activement à empêcher de circuler. L'usage de cette technologie permet une traque individualisée qui rend le port du gilet de presse, symbole de protection, potentiellement dangereux en en faisant un marqueur identifiable par les algorithmes de surveillance.

Les terroristes se déguisent-ils en journalistes ?
Face à ces accusations accablantes, la réaction de l'armée israélienne ne s'est pas fait attendre. Un porte-parole militaire a rejeté « fermement les allégations présentées dans le rapport » du CPJ. La défense israélienne repose sur un argument classique mais redoutable : l'usage de la « guerre humanitaire ». Les forces armées affirment ne pas viser intentionnellement les journalistes et mettre en œuvre tous les moyens possibles pour réduire les atteintes aux civils, y compris les membres de la presse.
La réponse de l'armée israélienne
Cependant, l'argument avancé pour justifier ces frappes est particulièrement préoccupant pour la profession. L'armée israélienne a déclaré qu'il y a eu « de nombreux cas où des terroristes ont opéré sous couvert de civils, y compris en se faisant passer pour des journalistes, afin de promouvoir des activités terroristes ». Selon cette version, toute action entreprise contre ces individus serait justifiée par leur implication supposée dans des activités terroristes. Dans plusieurs cas, Israël a reconnu avoir pris pour cible des journalistes à Gaza, affirmant qu'ils étaient liés au Hamas, mais sans jamais fournir de preuves matérielles pour étayer ces graves accusations.
Le démenti des agences de presse
Il est crucial de noter que les grandes agences de presse internationales, qui employaient certains des journalistes tués, ont fermement nié l'existence de liens entre leurs collaborateurs et le Hamas ou d'autres groupes armés. Ces agences ont des protocoles de sécurité stricts et de vérification de leurs employés pour garantir leur neutralité et leur statut de civils. Leur démenti formel est un élément essentiel à prendre en compte : il est peu probable que des organismes comme Reuters ou l'Associated Press risquent leur réputation en employant des combattants actifs.
Autres zones à risque : Ukraine, Soudan et Mexique
Si la situation à Gaza concentre l'essentiel de l'attention et des chiffres, elle ne doit pas faire oublier que d'autres régions du monde restent extrêmement dangereuses pour la presse. Le rapport du CPJ dresse une carte des risques qui dépasse largement le Moyen-Orient, montrant que la violence contre les journalistes est un phénomène global, aux causes multiples.
La guerre en Ukraine
En Ukraine, le conflit avec la Russie continue de faire des victimes parmi les reporters. Quatre journalistes ont été tués en 2025 par les forces russes. La Russie, pour sa part, nie délibérément prendre pour cible les journalistes et contre-attaque en accusant l'Ukraine de s'en prendre aux reporters russes, une affirmation que Kyiv rejette fermement. Ce miroir des accusations illustre bien comment l'information elle-même est devenue un enjeu de la guerre hybride, chaque camp cherchant à discréditer ou à éliminer la narration de l'autre.
Le conflit oublié du Soudan
En Afrique, le Soudan apparaît comme l'un des lieux les plus meurtriers pour la profession après Gaza. Neuf journalistes y ont perdu la vie en 2025. Le conflit soudanais, complexe et souvent sous-médiatisé par rapport à d'autres crises internationales, s'avère létal pour ceux qui tentent de documenter l'horreur. La violence y est souvent indiscriminée, prenant dans ses retombées les observateurs qui tentent de comprendre et d'expliquer l'affrontement entre l'armée régulière et les paramilitaires.
La menace des cartels en Amérique latine
En dehors des zones de guerre traditionnelles, la criminalité organisée continue d'imposer sa loi par la terreur. Le Mexique reste l'un des pays les plus dangereux au monde pour exercer ce métier en dehors des zones de conflit armé déclaré. Six journalistes y ont été assassinés en 2025, souvent pour avoir osé enquêter sur la corruption, les cartels de la drogue ou les réseaux de trafic en tout genre. Plusieurs cas ont également été recensés en Inde et au Pérou, témoignant d'une violence transnationale. Trois journalistes ont par ailleurs été tués aux Philippines, rappelant que la violence contre la presse est un fléau mondial.
La violence légale : le cas de l'Arabie saoudite
La violence contre les journalistes ne prend pas toujours la forme d'une balle ou d'une bombe. Elle peut aussi être administrative, judiciaire et étatique, passant par l'usage des lois pour réduire au silence les voix dissidentes. Le rapport du CPJ met en lumière un cas particulièrement emblématique de cette violence légale : celui de l'Arabie saoudite.
L'exécution de Turki al-Jasser
En juin 2025, le chroniqueur de renom Turki al-Jasser a été exécuté par l'État saoudien. Il avait été condamné pour plusieurs chefs d'accusation que le CPJ a qualifiés « d'allégations fallacieuses ». L'organisation considère que ces accusations n'étaient qu'un prétexte utilisé pour punir un journaliste pour son travail. Cette exécution marque une étape sombre, car il s'agit du premier meurtre documenté d'un journaliste dans cet État du Golfe depuis l'assassinat choquant de Jamal Khashoggi en 2018 au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul.
La loi comme arme de répression
Ce cas nous rappelle que la répression de la presse peut prendre des formes très variées selon les régimes. D'un côté, il y a la violence brute des champs de bataille, et de l'autre, la violence froide des tribunaux qui utilisent la loi comme une arme. Dans les deux cas, l'objectif est le même : empêcher la circulation de l'information et faire taire ceux qui dérangent. L'exécution de Turki al-Jasser envoie un message terrifiant à tous les chroniqueurs et critiques du Moyen-Orient : la ligne rouge entre le désaccord politique et la peine capitale peut être franchie à tout moment.
Conclusion
Le bilan de 129 journalistes tués en 2025 est une tragédie qui dépasse le simple cadre de la profession. Il signale une dérive inquiétante de notre monde vers une violence toujours plus grande envers ceux qui cherchent simplement à dire ce qui se passe. L'implication directe d'États, comme Israël dans la majorité des cas, marque une rupture avec l'idée selon laquelle la presse était respectée comme un acteur neutre dans les conflits. Comme l'a souligné Jodie Ginsberg, directrice générale du CPJ, « nous sommes tous en danger lorsque des journalistes sont tués pour avoir couvert l'actualité ».
Au-delà de la perte humaine, c'est notre compréhension du monde qui est en jeu. Sans ces témoins sur le terrain, le risque de désinformation et de propagande augmente considérablement, laissant les populations dans l'ignorance des exactions commises. Les attaques contre les médias sont un indicateur majeur d'atteintes à d'autres libertés fondamentales. Il est urgent que la communauté internationale se réveille non seulement pour condamner ces actes, mais pour agir concrètement afin que le record de 2025 ne soit pas à nouveau battu l'année prochaine. L'information n'est pas un luxe, c'est un droit vital, et protéger ceux qui la produisent est un devoir impératif.