
Doit-on dire « je suis un corps » plutôt que « j'ai un corps » ? Ma conscience est inséparable de mon corps. On peut donc dire « je suis un corps », mais en même temps ma conscience est distincte de mon corps : on doit alors dire « j'ai un corps »… Essayons de raisonner.
Pourquoi dire « je suis un corps »
Il n'y a de conscience qu'incarnée. Ma pensée est inséparable de mon corps, dans lequel elle s'enracine. C'est bien mon corps, par l'intermédiaire du cerveau, qui sent et qui pense. Je peux donc dire que je suis un corps.
« Il n'y a pas de conscience sans corps. » Ma conscience est intimement liée à mon corps. Je m'en rends compte, par exemple, lorsque je pratique un sport : ma conscience est tout entière absorbée par les mouvements que j'effectue, mon corps et ma conscience ne font qu'un. De même, lorsque j'éprouve un sentiment de plaisir ou de douleur, ma conscience évacue toute autre pensée et se réduit à ce sentiment.
« Corps et conscience sont un. » Pour Spinoza, l'esprit et le corps ne constituent qu'une seule et même substance, conçue une fois sous l'attribut de la pensée (l'esprit) et une fois sous l'attribut de l'étendue (le corps). Ce qui affecte l'un affecte automatiquement l'autre (par exemple la maladie). Je suis donc une conscience incarnée ou un corps conscient.
« La conscience est un produit du corps. » Pour des philosophes matérialistes comme Diderot ou Nietzsche, la conscience est un simple épiphénomène de l'organisme. Ce sont les processus biologiques (ou physicochimiques, comme diraient les neurologues aujourd'hui) qui déterminent ce que je pense et ce que je ressens. Ainsi, je ne suis, en réalité, qu'un corps.
Ma conscience pense « je suis », mais corps et conscience se confondent. On peut donc compléter la phrase et dire « je suis un corps ».
Pourquoi dire « j'ai un corps »
Avant de sentir le corps, la conscience se saisit elle-même. Elle est donc distincte du corps. Ce qui, en moi, dit « je suis » ne se confond pas avec mon corps. On doit donc dire « j'ai un corps ».
« Je ne suis pas mon corps. » Pour Descartes, la conscience, bien qu'étroitement unie au corps, est radicalement distincte de lui. « Je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu'un pilote en son navire, mais outre cela… je suis conjoint très étroitement, et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout avec lui » (Méditations métaphysiques). Ainsi, je suis « moi » et mon corps est « lui ».
« La conscience est abstraite. » Lorsque je pense « je suis », ma conscience se saisit elle-même comme conscience, en faisant abstraction de mon corps. La conscience du corps ne vient qu'ensuite. Le corps n'est donc qu'un des objets parmi d'autres qui peuvent occuper la conscience ; il est donc juste de dire « j'ai un corps », comme on dit « j'ai les yeux marron ».
« Mon moi ne dépend pas de mon corps. » Il est de nombreux moments dans la vie où l'on n'a pas conscience de son corps. La conscience peut même parfois se dissocier du corps. On peut se sentir bien portant alors que l'on est malade, se trouver laid alors que l'on est beau, ou se sentir femme alors qu'on a un corps d'homme. Notre sentiment d'être ne dépend donc pas de notre corps.
Lorsque je pense, je n'ai pas conscience de mon corps. Ma conscience et mon corps sont donc distincts et je dois dire « j'ai un corps ».
Conclusion : réconcilier corps et conscience
Mystérieusement, la conscience est incarnée, la conscience et le corps ne font qu'un. Le dualisme cartésien, qui ne fait que reprendre le dualisme chrétien du corps et de l'âme, est donc peut-être à l'origine du mépris dans lequel notre culture tient le corps. Celui-ci tend en effet à être considéré comme un objet parfois encombrant, qui résiste — par ses pulsions, ses besoins, son vieillissement — à la conscience, laquelle se croit spontanément toute-puissante et immortelle.
Or, il est illusoire d'imaginer que la conscience puisse être abstraite, coupée du corps, comme « maître et possesseur » de ce dernier. Une telle conscience ne peut être qu'aliénée, séparée de sa substance. L'un des buts de la psychanalyse est peut-être de réconcilier la conscience et le corps, le moi (ou le surmoi) et l'inconscient, afin de permettre à l'individu de vivre dans la plénitude. Cela demande souvent une réadaptation du moi au corps : il faut apprendre à se considérer comme un corps, et non seulement comme un esprit.
« La conscience est la dernière et la plus tardive évolution de la vie organique et, par conséquent, ce qu'il y a de moins accompli et de plus fragile en elle. » — Friedrich Nietzsche