Le 28 août 2026, un premier roman publié au Seuil, dans la prestigieuse collection La Librairie du XXIe siècle, va bousculer la rentrée littéraire. « Possédés » de Laetitia Faure n’est pas un simple témoignage sur une enfance bourgeoise et catholique : c’est une machine narrative conçue pour faire perdre pied au lecteur, l’entraîner dans les brèches de la mémoire et le confronter à une question vertigineuse. Et si ce que tu crois voir n’était que la surface ? Le titre lui-même est une clé de lecture immédiate : qui possède qui ? La religion possède-t-elle la famille ? La famille possède-t-elle l’enfant ? Le traumatisme possède-t-il le récit ? Ou est-ce la narratrice qui, en écrivant, reprend possession de son histoire ? Un premier roman qui promet déjà d’être l’un des événements de la rentrée.

Laetitia Faure : de la communication à la rentrée littéraire
Une autrice aux multiples facettes
Laetitia Faure est née en 1981 à Cannes. Rien, dans son parcours, ne laissait présager un premier roman aussi radical. Après des études de langues et littératures étrangères à Milan, elle a obtenu le Prix Luciana Falotico pour sa thèse sur l’information en temps de guerre — un sujet qui annonce déjà son intérêt pour la vérité, la désinformation et la manière dont les récits officiels masquent les réalités. Elle a ensuite travaillé dans le secteur de la communication aux États-Unis puis en France. Cette polyvalence forge une autrice capable de passer d’une forme à une autre avec une maîtrise rare du récit.
Parallèlement, sous le nom de Laëtitia Faure, elle est autrice d’une dark romantasy en trois tomes : « Le Chant du chèvrefeuille et du coudrier ». Ce succès dans un genre très codifié — où les émotions sont poussées à l’extrême, où les ambiances sont lourdes et les personnages en proie à des forces qui les dépassent — n’est pas un hasard. Il a entraîné l’autrice à manier les sensations brutes et les atmosphères oppressantes. Avec « Possédés », elle transpose cette palette dans le réel.
Un premier roman autobiographique au Seuil
Le choix du Seuil, et plus précisément de la collection La Librairie du XXIe siècle dirigée par Denis Roche, est un signal fort. Cette collection accueille des textes qui brouillent les frontières entre littérature, essai et témoignage. Elle a publié des auteurs comme Annie Ernaux, Pierre Michon ou encore Jean-Louis Fournier. Qu’un premier roman y trouve sa place témoigne de la puissance et de l’originalité du texte.
Laetitia Faure ne livre pas un récit linéaire. Elle fait le compte de son histoire, entremêlant les souvenirs de cette enfance que personne n’a protégée et le récit d’un présent ponctué par la nécessité du soin et de la réparation. Cette double temporalité est ce qui rend le livre si déstabilisant : le lecteur ne sait jamais s’il se trouve dans l’enfance ou dans l’excavation de cette enfance par la thérapie.
« Née à Cannes dans une villa cossue » : le piège de l’enfance bourgeoise
Le résumé officiel ouvre sur une image idyllique : Cannes, une villa cossue, une famille bourgeoise. Loin du cliché de la riviera, ce décor devient le premier piège du récit. Le contraste entre l’extérieur — le privilège, le soleil, la mer — et l’intérieur — l’éducation catholique destructrice — est le mécanisme même de l’étouffement. Le lecteur est invité à déconstruire cette façade parfaite.
C’est le premier niveau de doute : comment une enfant qui « avait tout » peut-elle être si profondément abîmée ? La question est posée dès les premières pages, et elle ne trouve pas de réponse simple. La villa n’est pas un refuge, c’est une prison dorée. Les murs sont beaux, mais ils emprisonnent. Le jardin est grand, mais il est surveillé. La lumière est éclatante, mais elle écrase.
Entre privilège et prison : la famille comme institution
La famille bourgeoise fonctionne comme une institution fermée. Les codes sont stricts, les apparences sont tout, le silence sur les souffrances est une règle non écrite mais absolue. Dans ce système, l’enfant n’est pas un individu, c’est un maillon d’une chaîne qui doit perpétuer les traditions. La critique de Livres Hebdo parle d’une « famille catholique, bourgeoise et destructrice ». Chaque adjectif compte : la religion fournit le cadre moral, la bourgeoisie fournit le cadre social, et la destruction est le résultat.
Ce n’est pas une famille dysfonctionnelle au sens clinique du terme. C’est une famille qui fonctionne parfaitement selon ses propres règles. Et ce fonctionnement parfait est précisément ce qui détruit. La narratrice n’a pas été battue — du moins pas au sens physique —, elle a été étouffée par des attentes, des silences, des obligations invisibles. Le piège est d’autant plus redoutable qu’il est invisible de l’extérieur.
L’éducation catholique : un conditionnement qui laisse des traces
La religion n’est pas une simple foi dans cette famille. C’est un système de règles, de culpabilité et de surveillance intérieure. Le « sceau de la religion » dont parle le résumé devient une marque indélébile. L’enfant apprend très tôt que ses désirs, ses questions, ses révoltes sont des péchés. Que son corps est un lieu de tentation. Que le silence est une vertu.
Ce conditionnement ne se limite pas à l’enfance. Il laisse des traces qui persistent à l’âge adulte. La narratrice adulte, dans le présent du soin, doit défaire ces nœuds un par un. Le livre ne raconte pas seulement une enfance, il raconte le travail de déconstruction nécessaire pour se libérer de cette emprise. C’est ce qui rend le récit actif et non passif : la narratrice n’est pas une victime qui pleure, c’est une femme qui creuse.
Catholicisme et bourgeoisie : les deux faces d’une même aliénation intérieure
Comment la religion et la classe sociale s’imbriquent-elles pour créer un carcan que la narratrice mettra des années à identifier ? Le livre mêle « expérience intime et contexte » selon Seuil, et ce contexte est celui d’une domination conjointe. La religion justifie l’ordre social, et l’ordre social renforce la religion. C’est un système en boucle qui ne laisse aucune échappatoire.
Le coût psychique de l’obéissance est au cœur de cette section. Obéir n’est pas une simple soumission, c’est une intériorisation des règles. L’enfant finit par croire qu’elle est naturellement mauvaise, naturellement coupable. La rébellion n’est pas un caprice, c’est un acte de survie psychique. Le conflit entre l’individu et l’institution — familiale et religieuse — est le moteur du récit.
Destructrice et traditionnelle : le couple qui étouffe
La formule de Livres Hebdo est exacte : « famille catholique, bourgeoise et destructrice ». Les traditions ne sont pas des valeurs, ce sont des chaînes. La famille n’est pas un refuge, elle est le lieu de la première aliénation. Ce qui est destructeur, ce n’est pas la violence ouverte, c’est l’absence d’alternative. L’enfant n’a pas de modèle différent, pas de regard extérieur. Tout est verrouillé.
Le lecteur est invité à observer ce système de l’intérieur. Les courts chapitres — certains ne font qu’une page — fonctionnent comme des flashs de mémoire. Ils ne racontent pas une histoire linéaire, ils créent une accumulation de sensations, de détails, de silences. Le lecteur doit assembler les pièces lui-même. C’est ce travail d’assemblage qui le fait douter : et si je n’avais pas vu les signes ?
La rébellion comme seule issue
Le résumé pose la question : « comment une enfant en vient-elle à se rebeller ? ». Cette rébellion n’est pas un caprice d’adolescente, c’est un acte de survie psychique. La narratrice ne se rebelle pas contre des parents aimants, elle se rebelle contre un système qui l’étouffe. Le conflit entre l’individu et l’institution est le moteur du récit.
Mais la rébellion n’est pas une libération immédiate. Elle est douloureuse, solitaire, incomprise. La narratrice devient la brebis galeuse, celle qui ne rentre pas dans le moule. Le livre ne cache pas les souffrances de cette rébellion : la culpabilité, la honte, le sentiment de trahison. C’est ce qui rend le récit si juste : il ne romantise pas la révolte, il en montre le coût.
Douter de sa propre raison : l’expérience vertigineuse du récit de Laetitia Faure
Le cœur de la promesse de l’article, c’est cette expérience vertigineuse. Comment un livre peut-il faire douter un lecteur de sa propre raison ? La réponse est dans la structure narrative. Les courts chapitres, les allers-retours entre l’enfance et le présent ponctué par la nécessité du soin, créent une fragmentation qui mime le traumatisme. La mémoire n’est pas un long fleuve tranquille, c’est un territoire miné.
Le lecteur ne reçoit pas une vérité toute faite. Il doit suivre la narratrice dans les brèches, dans les non-dits, dans la « violence longtemps étouffée » que décrit Patrick Besson dans Le Point. Chaque chapitre est un fragment, une sensation brute. Le lecteur doit les assembler, les interpréter, douter de ses propres conclusions.

C’est cette incertitude qui fait douter le lecteur de sa propre raison. Et si je n’avais pas vu les signes ? Et si j’avais été dupe de la façade ? Le livre ne donne pas de réponses, il pose des questions. Et ces questions, le lecteur les emporte après avoir refermé le livre.
Le présent du soin et de la réparation : une reconstruction fragile
La citation du Seuil est cruciale : « le récit d’un présent ponctué par la nécessité du soin et de la réparation ». Le livre ne raconte pas seulement l’enfance, il raconte son excavation par la thérapie. Ce cadre du « soin » est ce qui rend le récit actif et non passif. La narratrice n’est pas une simple témoin de sa propre vie, elle est une archéologue qui fouille les décombres.
Le présent du soin est fragile. Il n’y a pas de réconciliation triomphale, pas de pardon facile. Il y a un travail quotidien, des rechutes, des avancées. Le livre ne promet pas une guérison, il montre un processus. C’est ce qui le rend universel : chacun peut reconnaître, à son échelle, ce travail de reconstruction.
Une enfance que personne n’a protégée : le poids des silences
La phrase clé de la promo Seuil — « les souvenirs de cette enfance que personne n’a protégée » — est une accusation. Le silence des adultes complices est une deuxième violence. Ce ne sont pas seulement les parents qui sont en cause, c’est tout un entourage : la famille élargie, les voisins, les enseignants, les prêtres. Personne n’a vu, ou personne n’a voulu voir.
Le lecteur devient le témoin que personne n’a été. Il est placé dans une position inconfortable : il voit ce que les adultes de l’époque n’ont pas vu. Il est complice malgré lui de cette révélation tardive. C’est une expérience de lecture troublante, qui interroge notre propre capacité à voir la souffrance autour de nous.
Du « Chant du chèvrefeuille » au Seuil : la mue littéraire d’une autrice à suivre
Comment une autrice de dark romantasy peut-elle livrer un récit autobiographique aussi cru ? La réponse est dans la continuité de son travail. La thèse de Laetitia Faure sur l’information en temps de guerre montre son intérêt précoce pour la vérité et la désinformation. Dans « Possédés », la désinformation est familiale : la famille raconte une histoire que la narratrice doit déconstruire.
La technique narrative — courts chapitres, phrases qui claquent, sensations brutes — prouve une maîtrise des codes du récit intense. Chaque chapitre est un flash de mémoire, une sensation brute. Cela crée un rythme haletant qui empêche le lecteur de reprendre son souffle, exactement comme la narratrice.
Courts chapitres, longues résonances : la technique du flash
La forme brève est la plus adaptée à ce contenu. Chaque chapitre est un flash de mémoire, une sensation brute. Certains ne font qu’une page, d’autres deux ou trois. Il n’y a pas de développement long, pas de description superflue. Tout est concentré, intense.
Ce rythme haletant empêche le lecteur de reprendre son souffle. Il est pris dans le même tourbillon que la narratrice. Les chapitres s’enchaînent comme des vagues, et le lecteur n’a pas le temps de digérer un chapitre avant que le suivant ne déferle. C’est une expérience de lecture physique, presque éprouvante.
La palette de Laetitia Faure : de la dark romantasy à l’autofiction
La dark romantasy a entraîné l’autrice à manier les émotions fortes et les ambiances lourdes. Dans « Le Chant du chèvrefeuille et du coudrier », elle explorait les ténèbres du fantastique. Dans « Possédés », elle explore les ténèbres du réel. Ce n’est pas un reniement de son œuvre précédente, c’est le verso de la même pièce.
Les lecteurs de dark romantasy retrouveront dans « Possédés » la même intensité émotionnelle, la même attention aux sensations, la même capacité à créer des atmosphères oppressantes. Mais ici, l’oppression n’est pas magique : elle est sociale, familiale, religieuse. C’est une dark romantasy sans la fantasy, mais avec la même puissance d’évocation.
Rentrée littéraire 2026 : pourquoi « Possédés » s’impose comme le choc de la rentrée
L’accueil critique est déjà impressionnant. Livres Hebdo salue le roman, Patrick Besson dans Le Point le cite en exemple et parle d’« échappée et de libération ». Mais pourquoi ce roman est-il fait pour le public 18-25 ans ? Parce qu’il parle de reconstruction, de prise de pouvoir sur son histoire, et qu’il valide la parole de ceux qui doutent de leur propre vécu.
Le tableau ci-dessous montre comment « Possédés » s’inscrit dans une lignée de lectures fortes :
| Titre | Auteur | Thème principal | Lien avec « Possédés » |
|---|---|---|---|
| C’était ça ou mourir | Thélyson Orélien | Récit brut, survie | Même puissance émotionnelle |
| Éden | Pierre Ducrozet | Utopie, systèmes de croyance | Même questionnement des structures |
| L’Arène intérieure | Ulysse Josselin | Mise à nu psychique | Même excavation de la psyché |
« Une échappée et une libération » : le mot de la fin de Patrick Besson
La citation de Patrick Besson dans Le Point est le point d’orgue critique : « un récit d’une violence longtemps étouffée en elle » mais aussi « une échappée et une libération ». Le livre n’est pas seulement un récit de trauma, il est une sortie, un acte de liberté. C’est ce qui le rend universel et porteur d’espoir.
La violence n’est pas gratuite. Elle est mise au service d’une libération. Le livre ne s’attarde pas sur la souffrance pour elle-même, il montre comment la narratrice s’en extirpe. C’est cette dimension de « sortie » qui fait la différence avec d’autres récits de trauma.
Si tu as aimé… pourquoi ce livre est ta prochaine lecture incontournable
Si tu as aimé la puissance émotionnelle de « C’était ça ou mourir » de Thélyson Orélien, tu retrouveras dans « Possédés » la même intensité, la même capacité à te prendre aux tripes sans jamais tomber dans le pathos.
Si tu as été marqué par le questionnement des systèmes de croyance dans « Éden » de Pierre Ducrozet, tu trouveras dans « Possédés » une exploration tout aussi radicale de la manière dont les structures sociales et religieuses façonnent nos vies.
Si tu as été bouleversé par la mise à nu psychique de « L’Arène intérieure » d’Ulysse Josselin, tu reconnaîtras dans « Possédés » la même excavation de la psyché, la même honnêteté brute face à la souffrance.
« Possédés » est la synthèse parfaite de ces trois expériences de lecture : la puissance émotionnelle, le questionnement des systèmes et la mise à nu de la psyché. Un livre qui ne te laissera pas indemne.
Conclusion : « Possédés », le roman qui te prend la tête et te libère
« Possédés » joue sur la dualité du mot : possession par la famille et la religion, mais surtout reprise de possession de son propre récit. Laetitia Faure signe un premier roman qui n’est pas un exutoire, mais un exorcisme littéraire construit avec une intelligence rare. Le livre qui te fait douter de ta raison pour mieux te la rendre.
L’autrice ne se contente pas de raconter une histoire personnelle. Elle construit une machine narrative qui force le lecteur à s’interroger sur sa propre perception de la réalité. Les courts chapitres, les allers-retours temporels, les silences et les non-dits créent une expérience de lecture déstabilisante, mais profondément libératrice.
Un nom à retenir absolument pour la rentrée 2026. Laetitia Faure n’est pas une autrice de plus dans le paysage littéraire français. Elle est une voix nouvelle, qui ose dire ce qui ne se dit pas, qui ose montrer ce qui se cache derrière les façades bourgeoises. « Possédés » est le choc autofictionnel de la rentrée. Ne passe pas à côté.