On a beaucoup répété, à l'occasion de la parution française, que La onzième heure était "le premier roman de Salman Rushdie publié en France depuis son agression". L'information mérite deux corrections, et elles changent la lecture du livre.

Première correction : ce n'est pas un roman, c'est un recueil de cinq nouvelles, paru le 11 juin 2026 chez Gallimard (320 pages, traduit de l'anglais par Gérard Meudal), après une publication anglaise en novembre 2025 sous le titre The Eleventh Hour. Seconde correction : ce n'est pas non plus le premier livre de Rushdie sorti en France depuis le 12 août 2022, date de l'attaque au couteau de Chautauqua, dans l'État de New York, qui lui a coûté un oeil et de longs mois de convalescence. La cité de la victoire, roman écrit avant l'agression, est paru ensuite ; Le couteau, ses réflexions sur la tentative d'assassinat, est sorti en mai 2024.
La formule juste, celle que retiennent d'ailleurs le Guardian et la presse américaine, est plus intéressante que l'incorrecte : c'est la première fiction écrite après l'agression. La question n'est donc pas "que publie-t-il ?" mais "qu'est-ce qui lui est revenu ?".
Ce que racontent les cinq nouvelles
Rushdie, né en 1947, américain et britannique d'origine indienne, fait ici ce qu'il sait faire de mieux : changer de décor à chaque texte et revenir au même obscur objet. Le Devoir décrit le recueil nouvelle par nouvelle.
- "Dans le sud" : à Madras, deux octogénaires, amis et voisins, "deux ombres qui s'ombragent mutuellement" et perpétuellement en désaccord : leur relation bascule après un tsunami.
- "La musicienne de Kahani" : retour à Bombay, retour au réalisme magique des Enfants de minuit - une musicienne aux dons extraordinaires, un faux gourou, un bébé "à un milliard de dollars", vengeance et retrouvailles familiales.
- "Le défunt retardataire" : un campus anglais au début des années 1970, un écrivain résident, auteur d'un seul livre et homosexuel dans le placard, qui découvre qu'il est devenu un fantôme. Le Devoir y voit l'influence du procès d'Alan Turing ; le Leclaireur y reconnaît plutôt un hommage à E.M. Forster. Les deux lectures ne s'excluent pas, et c'est précisément ce qui rend la nouvelle fragile et fascinante.
- "Oklahoma" : la nouvelle la plus dure et, à mon goût, la plus belle : le manuscrit qu'un écrivain indien installé au Royaume-Uni a envoyé à son éditeur la veille de sa mort ; une confrontation mentor-élève nourrie de Kafka, avec des clins d'oeil à Calvino et aux Peintures noires de Goya. Le Devoir, lui, la range parmi les plus intéressantes du recueil tout en la jugeant peut-être la moins accessible.
- "Le vieil homme de la piazza" : la plus courte, une fable politique sur les États-Unis d'aujourd'hui, et une allégorie de la fragilité du langage et de la liberté.
Le mot "legs" revient dans toutes les critiques, et il n'est pas anodin : vieillesse, mortalité, mémoire, postérité d'un auteur - la mort y est moins un événement qu'un climat.
Un come-back flamboyant ou un livre inégal ?
La presse se fend.
D'un côté, Léonard Desbrières, sur le site du Leclaireur (Fnac), parle d'un "come-back flamboyant", d'"un pur plaisir de lecteur", et y voit presque un testament littéraire - thèse qu'il conteste aussitôt, puisque Rushdie a déjà annoncé travailler à une réécriture de Candide. Frédéric Beigbeder, dans Le Figaro, titre "une réussite absolue". Le Canard enchaîné salue des contes rendus avec souffle. La Los Angeles Times salue un écrivain qui assume sa "second-chance life" ; le Financial Times y voit des contes "espiègles et sages".
De l'autre, Christian Desmeules juge que le livre "ne sera sans doute pas le plus accompli des livres de Rushdie", tout en reconnaissant qu'il "conserve sans faiblir le meilleur de son jeu : humour, capacité à s'étonner, à s'inventer des mondes". Le New York Times juge que le recueil "s'efforce de rappeler l'oeuvre la plus riche de son auteur". Et France Inter titre, sans ambiguïté : "un miracle de fantaisie, mais qui divise sur la forme".
Le clivage porte moins sur l'écriture que sur l'attente. On vient voir si le vieil homme s'est relevé : certains critiques y prennent un pur plaisir et annoncent le grand retour, d'autres estiment que le cadre de l'événement finit par déborder sur le texte. Interprétation personnelle, mais lisible : un livre publié sous le signe d'un retour dramatique est toujours jugé deux fois, l'événement d'abord, le livre ensuite.
"Je suis de nouveau le conteur que j'étais"
Rushdie, de passage à Paris pour la promotion, a tenu un discours d'une simplicité déconcertante. Sur France Inter, le 2 juin 2026 : "Je suis de retour, je suis de nouveau le conteur que j'étais", et "un retour au véritable moi-même". Sur la même antenne, interrogé sur la haine, il répond : "La haine est une émotion très réductrice.". Le Monde a titré sur sa déclaration : "Grâce à la fiction, je suis redevenu moi-même" - avec, en contrepoint, deux gros bras à l'entrée de Gallimard, une précaution du ministère de la Culture que l'écrivain assume sans y revenir : "Je préfère ne pas parler de sécurité.".
Il y a aussi un argument politique dans ces entretiens. Contre la pression contemporaine qui demande aux jeunes auteurs de ne décrire que leur "petit monde", il répond que "la littérature, justement, parle du monde entier". Il enchaîne : "Il s'agit d'aller au-delà de sa propre expérience". La onzième heure, posée ainsi, cesse d'être un simple recueil de souvenirs : l'Inde, l'Angleterre, les États-Unis, trois terres assemblées, c'est une démonstration.
Alors, que lire ?
Si vous n'avez jamais lu Rushdie, ce n'est probablement pas le meilleur point d'entrée - les Enfants de minuit (1981, prix Booker) restent la porte. Si vous le connaissez, La onzième heure offre ce que peu de livres de septuagénaires osent : cinq textes qui ne font pas semblant, de la tendresse et de la cruauté dans les mêmes phrases, une fantaisie qui ne détourne jamais le regard du fait que le temps est compté.
Et puis il y a ce détail, dans "Le vieil homme de la piazza", où le langage fissile tient lieu de barricade. On peut y lire une fable sur l'Amérique de 2026. On peut y lire la réponse d'un homme qui a failli mourir en plein discours.