Dans sa cuisine de Vitry-sur-Seine, une femme de quatre-vingt-dix ans refuse de raconter sa vie. « À quoi ça sert ? », répond-elle à sa petite-fille. Ce refus est le point de départ des Ombres de l’exil, le deuxième roman de Jeanne Pham Tran, publié le 27 août 2026 chez Mercure de France. Loin d’être un simple récit familial, ce texte de 152 pages interroge la manière dont l’exil construit, abîme et recompose l’identité. À travers la quête obstinée d’une narratrice qui veut comprendre d’où elle vient, le livre tisse un lien puissant entre la mémoire intime et la grande Histoire, entre les rizières de l’Indochine française et les HLM de la banlieue parisienne.
Une prose visuelle qui défie les genres

On pourrait le croire, en feuilletant les premières pages. Les phrases courtes, les scènes qui s’enchaînent comme des vignettes, le blanc qui sépare les séquences. Pourtant, Les ombres de l’exil est un roman, pas un roman graphique. La confusion est compréhensible : la puissance évocatrice de l’écriture de Jeanne Pham Tran produit un effet visuel si fort que certains lecteurs imaginent des cases de bande dessinée. Mais c’est bien la prose qui porte cette imagerie, avec une netteté presque photographique.
L’autrice écrit comme on cadre un plan : elle choisit un angle, une lumière, un détail qui dit tout. L’incipit, déjà, fonctionne comme une scène de cinéma. La cuisine de Vitry-sur-Seine, l’évier, la table en Formica, la vieille dame qui épluche des légumes. Le décor est planté en trois lignes. On voit la vapeur qui monte du riz, les mains ridées d’Ama, la lumière grise de la banlieue parisienne. Chaque élément visuel porte du sens : le décalage entre ce quotidien modeste et l’épopée qui se cache derrière les paupières baissées de la grand-mère.
Une ouverture qui claque comme une vignette
La scène d’ouverture est un petit chef-d’œuvre de concision. La narratrice est assise face à Ama, sa grand-mère maternelle. Elle veut savoir. Elle veut des noms, des dates, des lieux. Mais Ama oppose un mur de silence. « Une histoire de nhà quê, ça intéresse qui ? », lance-t-elle. Le mot vietnamien « nhà quê » — paysan, plouc, rustre — claque comme une insulte retournée contre soi-même. En une phrase, tout est dit : la honte de l’exil, la volonté d’oublier, le fossé entre deux générations.
Le cadre est fixe, comme dans une case de BD. On ne sort pas de cette cuisine. Les dialogues sont tendus, presque théâtraux. Chaque réplique creuse un peu plus le silence. La narratrice insiste, Ama esquive. C’est un combat de regards, de silences, de gestes minuscules. Et c’est exactement cette tension qui donne au texte sa force visuelle : on voit les deux femmes, on entend le bruit de l’eau qui bout, on sent l’odeur de la coriandre.
L’Indochine en cinémascope
Puis le récit bascule. Quand Ama accepte enfin de parler — par bribes, par fragments —, le décor change du tout au tout. On quitte la cuisine de Vitry pour les rizières du Tonkin, les palais de Hué, les rues poussiéreuses de Saïgon. Jeanne Pham Tran décrit l’Indochine française avec une précision qui fait voir les couleurs : le vert des jeunes pousses de riz, le jaune des murs des bâtiments coloniaux, le rouge des étoffes portées par les servantes du dernier empereur d’Annam, Bảo Đại.
Ces passages sont écrits en cinémascope. Les phrases s’allongent, le rythme change. On sent le souffle de l’Histoire. La jeune Ama traverse des décennies de bouleversements : la guerre, l’exode, la traversée en bateau vers la France, l’arrivée dans un pays froid où tout est étranger. Chaque scène est un tableau. Le contraste entre le huis clos parisien et l’épopée coloniale crée cet effet visuel que les lecteurs attribuent souvent à tort à une BD. En réalité, c’est la langue qui peint.
Jeanne Pham Tran : de l’édition itinérante au roman choc
Qui est la femme derrière ces phrases qui claquent ? Jeanne Pham Tran est née en 1986, d’un père sino-vietnamien et d’une mère française. Elle a grandi à Gif-sur-Yvette, dans l’Essonne, une banlieue sud de Paris où se croisaient déjà plusieurs mondes. Après des études de littérature et de chinois, elle a choisi un métier qui colle à sa vie : éditrice indépendante, autrice, ghostwriter. Elle vit entre Paris et Bangkok, dans un aller-retour constant entre ses deux héritages.
Son parcours est à l’image de son écriture : jamais tout à fait d’un seul côté. Elle travaille dans l’édition depuis une quinzaine d’années, naviguant entre la France et l’Asie, entre la littérature blanche et les essais. Sur son compte Instagram, elle se décrit simplement : « Lectrice. Editrice. Autrice. Ghostwriter. » Mais ceux qui la connaissent disent d’elle qu’elle est une lanceuse d’alerte littéraire, quelqu’un qui écrit sur les silences, les corps, les traumas qu’on ne dit pas.
Une vie entre Paris et Bangkok, entre deux héritages
L’enfance de Jeanne Pham Tran à Gif-sur-Yvette n’a rien d’exotique. C’est une enfance de banlieue parisienne, avec ses HLM, ses copains, ses cours de récré. Mais à la maison, deux cultures se frottent. Le père, d’origine sino-vietnamienne, parle peu de son passé. La mère, française, élève ses enfants dans une certaine indifférence aux origines. Résultat : une jeune fille qui se sent française, mais qui porte un nom qui sonne « autre », un visage qui interroge, une histoire familiale dont elle ne sait presque rien.
C’est cette absence de récit qui la pousse, adulte, à chercher. Elle étudie le chinois, part vivre en Asie, travaille à Bangkok. Elle découvre un monde qui lui est à la fois familier et étranger. Elle comprend que son identité n’est pas un bloc, mais un assemblage de pièces disparates. Cette prise de conscience est le moteur de toute son œuvre.
De Jack Preger à Ama : l’écriture comme filiation
Avant Les ombres de l’exil, Jeanne Pham Tran a publié De rage et de lumière (Mercure de France, 2023). Ce premier roman, couronné par le Prix International de Littérature, entrelaçait deux histoires : celle de sa mère, emportée par un cancer, et celle du docteur Jack Preger, un médecin britannique qui soigne les pauvres dans les bidonvilles de Calcutta. Le livre était un cri d’amour filial, une tentative de dire l’indicible.
Avec Les ombres de l’exil, elle remet ça. Même dispositif : un récit intime qui rencontre la grande Histoire. Même obsession : les silences, les non-dits, ce qui se transmet sans être dit. Mais cette fois, elle remonte d’une génération. Ce n’est plus sa mère qu’elle interroge, mais sa grand-mère. Et derrière Ama, c’est toute l’histoire de l’Indochine française qui se déploie. La filiation est claire : Jeanne Pham Tran écrit toujours sur les fantômes que l’on porte.
« À quoi ça sert ? » : la question qui verrouille le récit
La question revient comme un leitmotiv. « À quoi ça sert ? » C’est ce qu’Ama répond chaque fois que sa petite-fille la presse de questions. Cette phrase est la clé du livre. Elle dit tout du rapport de l’exilée à sa propre histoire : une histoire jugée sans intérêt, trop modeste, trop honteuse pour mériter d’être racontée.
Pour la narratrice, cette résistance est insupportable. Elle veut savoir d’où elle vient. Elle veut des noms, des visages, des lieux. Mais Ama oppose un mur. Non par méchanceté, mais parce que se souvenir fait mal. Parce que l’exil a été une amputation, et qu’elle préfère regarder devant. Le conflit est posé : d’un côté, le besoin viscéral de mémoire ; de l’autre, le refus tout aussi viscéral de se souvenir.
Le poids du nhà quê
Le mot « nhà quê » est une arme. En vietnamien, il désigne le paysan, le rustre, celui qui vient de la campagne et ne connaît rien au monde moderne. Ama s’en sert pour disqualifier sa propre histoire. « Une histoire de nhà quê, ça intéresse qui ? », demande-t-elle. Derrière cette question, il y a toute la honte de l’exilé : celle de venir d’un monde pauvre, rural, archaïque, dans un pays qui vous regarde de haut.
Cette honte est transmise, presque à son insu, à la génération suivante. La narratrice grandit sans connaître les rizières, sans savoir que sa grand-mère a servi le dernier empereur d’Annam, sans comprendre pourquoi certains plats sont cuisinés d’une certaine manière. Le silence d’Ama n’est pas seulement une protection pour elle-même : c’est aussi une façon de protéger sa petite-fille d’un passé qu’elle juge indigne.
L’écrivaine lanceuse d’alerte
Face à ce mur, Jeanne Pham Tran invente une stratégie. Elle ne force pas sa grand-mère à parler. Elle contourne. Elle pose des questions, écoute les silences, note les détails qui filtrent malgré tout. Elle fouille les archives, interroge les autres membres de la famille, reconstitue les morceaux épars. Le livre devient une enquête, une archéologie de la mémoire.
C’est là que le thème du « fantôme que l’on porte » prend tout son sens. La narratrice découvre que l’exil n’est pas seulement un déplacement géographique. C’est aussi un déplacement intérieur, une déchirure qui se transmet de génération en génération. Les silences d’Ama sont habités. Et en les brisant, la petite-fille libère quelque chose : pour elle-même, mais aussi pour sa grand-mère.
Mémoire métisse : les fantômes que l’on porte
Les ombres de l’exil n’est pas seulement le récit d’une quête familiale. C’est une réflexion profonde sur ce que signifie être métis dans la France du XXIe siècle. La narratrice est française, mais son visage dit autre chose. Elle porte un nom qui n’est pas tout à fait français. Elle est constamment renvoyée à ses origines, même quand elle n’en sait rien.
Le livre montre comment l’identité plurielle est une construction permanente. On n’hérite pas d’une culture comme on hérite d’un meuble. Il faut la chercher, la reconstituer, parfois l’inventer. La narratrice fait ce travail. Elle recolle les morceaux du passé familial comme on assemble un puzzle dont il manque la moitié des pièces.
La double quête : trouver Ama, se trouver soi
Le génie du roman, c’est que la quête est double. En reconstituant la vie de sa grand-mère, la narratrice reconstruit sa propre identité. Chaque découverte sur Ama est une découverte sur elle-même. Elle comprend pourquoi elle aime certains plats, pourquoi elle réagit d’une certaine façon, pourquoi elle se sent à la fois française et étrangère.
Les « ombres de l’exil » sont ces parts d’elle-même qu’elle ne connaissait pas. Des parts qui viennent de l’autre bout du monde, d’une époque révolue, d’une femme qui a tout quitté pour recommencer à zéro. En racontant Ama, la narratrice se raconte. Le livre est un miroir tendu entre deux générations, entre deux mondes.
L’identité « augmentée » de la génération métisse
Sur son compte Instagram, Jeanne Pham Tran évoque « cette identité augmentée et merveilleuse d’avoir une mère d’origine française et un père d’origine chinoise ». Cette phrase est une clé de lecture. Pour l’autrice, l’hybridation n’est pas un handicap. C’est une richesse, une capacité à voir le monde depuis plusieurs angles.
Les ombres de l’exil est un cadeau aux jeunes lecteurs qui vivent entre deux cultures. Il ne parle pas seulement de trauma, de perte, de déracinement. Il parle aussi de la beauté de l’entre-deux, de la puissance de ceux qui portent plusieurs héritages. La narratrice apprend à aimer cette identité plurielle, à en faire une force. C’est une leçon d’espoir, discrète mais réelle, qui court sous le récit.
Une langue vive, poignante et poétique : la signature Jeanne Pham Tran
Ce qui frappe d’abord dans ce roman, c’est la langue. Jeanne Pham Tran écrit avec une précision chirurgicale. Pas un mot de trop, pas une phrase qui traîne. Chaque paragraphe est taillé, ciselé, comme si l’autrice pesait chaque syllabe. Cette économie de moyens donne au texte une densité rare.
La description officielle de l’éditeur parle d’une « langue vive, poignante et poétique ». C’est exactement ça. Vive, parce que les dialogues claquent, les scènes s’enchaînent. Poignante, parce que l’émotion affleure à chaque page, sans jamais tomber dans le pathos. Poétique, parce que certains passages ont la force des images : les rizières sous la pluie, le visage d’Ama dans la lumière de la cuisine, la mer entrevue pendant la traversée.
L’épique et l’intime dans la même phrase
Le tour de force de Jeanne Pham Tran, c’est de faire tenir l’épique et l’intime dans la même phrase. Elle passe du dialogue du quotidien — « Tu as mangé ? », « Il fait froid aujourd’hui » — aux évocations lyriques des paysages d’Asie sans que la transition soit brutale. C’est ce va-et-vient constant qui donne son rythme au roman.
Parfois, une seule phrase contient les deux registres. « Dans la cuisine de Vitry, Ama épluche les légumes comme elle le faisait dans les cuisines du palais de Hué, soixante-dix ans plus tôt. » En une ligne, tout est dit : le décalage, la persistance des gestes, la mémoire qui affleure dans les mains. Ce mélange des temporalités est la marque de fabrique de l’autrice.
Pourquoi ce style est une déclaration politique
Loin du pathos, Jeanne Pham Tran écrit avec une retenue qui rend l’émotion plus forte. Elle ne cherche pas à faire pleurer son lecteur. Elle cherche à faire comprendre. Cette langue « vive et poignante » est un choix esthétique, mais aussi politique. Celui de ne pas faire de l’exil un simple drame, mais une matière littéraire exigeante.
En refusant les facilités du misérabilisme, l’autrice élève son sujet. L’exil n’est pas une collection de clichés. C’est une expérience complexe, faite de pertes et de gains, de silences et de paroles retrouvées. Son écriture sobre et précise rend justice à cette complexité. C’est une déclaration : les histoires de nhà quê méritent la plus haute littérature.
Rentrée littéraire 2026 : le pari de la collection Bleue
Les ombres de l’exil sort le 27 août 2026, dans la prestigieuse collection Bleue du Mercure de France. C’est un petit format : 152 pages, 18 euros. Un format court qui, aujourd’hui, est un atout pour capter l’attention des jeunes lecteurs. Dans une époque où le temps de lecture se réduit, ce roman tient dans un sac, se lit en deux ou trois soirs.
Le Mercure de France mise sur ce livre. Il est présenté comme l’un des titres forts de la rentrée littéraire 2026. Le blog « Sur la route de Jostein » le mentionne dans son panorama de la rentrée, aux côtés d’autres titres attendus comme Après Mireille de Robin Josserand ou Guerillera de Vinciane. Le livre bénéficie d’un bon lancement médiatique.
Un petit format qui fait grand bruit
Les détails techniques sont importants : 152 pages, 18 euros, ISBN 9782715268524. Disponible en version papier et en ebook (ISBN 9782715268555). Le format court est un choix éditorial assumé. Dans une époque saturée d’informations, un livre de 150 pages a plus de chances d’être lu qu’un pavé de 500 pages. C’est un pari sur la densité plutôt que sur la quantité.
Ce format a aussi un avantage économique. À 18 euros, le livre est accessible. Il peut être offert, glissé dans un sac, emporté dans les transports. La collection Bleue du Mercure de France est connue pour ses textes exigeants mais courts, des objets littéraires qui tiennent dans la main. Les ombres de l’exil s’inscrit parfaitement dans cette tradition.
Les premières critiques et le buzz Babelio
Le livre commence déjà à faire parler de lui. Jean-Claude Perrier, dans Livres Hebdo, écrit que « en racontant le destin de sa grand-mère, Jeanne Pham Tran se lance dans une quête douloureuse de ses origines et de son identité ». La critique est parue le 15 juillet 2026, à quelques semaines de la sortie officielle.
Sur Babelio, la plateforme française de critique littéraire, le livre compte déjà 59 critiques. C’est un bon score pour un titre pas encore publié. Cela montre l’attente autour de ce roman. Les lecteurs qui ont eu accès à des exemplaires preview partagent leur enthousiasme. Le bouche-à-oreille commence à fonctionner. Les ombres de l’exil s’annonce comme l’une des révélations de la rentrée.
Conclusion : Pourquoi (re)lire les ombres de l’exil
Les ombres de l’exil est bien plus qu’un roman familial. C’est une réflexion sur la manière dont on se construit avec les fantômes du passé, sur la façon dont l’exil modèle les identités, sur le travail de mémoire qui permet de réparer les fils brisés. Jeanne Pham Tran écrit avec une pudeur et une tendresse qui rendent chaque page précieuse.
Ce qui rend ce livre unique, c’est sa capacité à relier la mémoire intime et la grande Histoire sans jamais tomber dans le didactisme. Les rizières du Tonkin, les palais de Hué, les cuisines de Vitry : tout se tient. La narratrice découvre que son histoire personnelle est traversée par les guerres, les déplacements, les silences imposés. Et en la racontant, elle libère quelque chose pour elle-même et pour sa grand-mère.
Si vous cherchez un livre qui parle de l’exil de l’intérieur, sans misérabilisme, avec une langue qui claque, c’est celui-ci. Pour la génération 18-25 ans en quête de récits sur l’identité plurielle, Les ombres de l’exil est une lecture essentielle. Il montre qu’on peut être multiple, fragmenté, et que c’est une force. Il rappelle que les histoires de nhà quê sont les plus belles de toutes.