Quelque part entre le thriller politique, le récit d'horreur et le jeu littéraire le plus ambitieux, il existe des livres qui semblent défier leur propre format. « Les Lieux souterrains » de Gustavo Faverón Patriau est de ceux-là. Publié le 27 août 2026 chez Christian Bourgois, ce roman de 704 pages s'annonce comme l'un des événements de la rentrée littéraire — et comme une porte d'entrée idéale vers une littérature latino-américaine contemporaine qui ne cesse de se réinventer.

Une enquête criminelle qui traverse l'histoire secrète des Amériques
Lima, 1992. Un meurtre atroce est commis dans un sous-sol. Tout accuse George Walker Bennett, un réalisateur américain dont le père, tortionnaire pour la CIA, a sévi pendant des années pour le compte des dictatures militaires du Pérou, de la Bolivie, du Chili et du Paraguay. Bennett s'était pourtant juré de ne jamais marcher dans les traces de ce père monstrueux.
Ce point de départ policier n'est que la première strate d'un récit qui se déploie bien au-delà. Comme le résume l'éditeur, l'enquête devient « une grande odyssée à travers la face cachée de l'histoire de l'Amérique latine, des États-Unis et de l'Europe ». Le Pérou de Fujimori et du Sentier lumineux, le Chili de Pinochet, le Paraguay de Stroessner, l'Argentine de la Junte militaire, les États-Unis et les Balkans : le roman traverse les géographies et les époques avec une ambition rare.
« Roman total », titre Livres Hebdo dans son article consacré à la parution française. L'expression n'est pas galvaudée : à sa sortie en 2018 au Pérou, le livre « fit l'effet d'un tremblement de terre », selon le magazine professionnel, son auteur étant aussitôt désigné comme « l'un des nouveaux maîtres de la fiction sud-américaine ».
Un roman total dans la lignée de Bolaño et Borges
Un genre insaisissable, assumé comme tel
Comment qualifier ce monstre littéraire ? L'éditeur espagnol Candaya, qui a publié le roman en 2019, le définit comme « un roman d'aventures, un récit d'horreur, un mystère policier, une histoire faite de mille histoires et une chronique de voyage dans les territoires de la folie et de l'effroi ». On y croise des artistes enragés, des espions érudits, des poètes fantômes et des vengeances manquées, le tout relevé d'un « humour quichottesque » qui empêche le récit de sombrer dans le pur désespoir.
Cette hybridité revendiquée n'est pas un simple exercice de style : elle permet à Faverón d'aborder les traumatismes historiques du continent sans jamais réduire ses personnages à leur seule condition de victimes ou de bourreaux.
Une filiation explicite avec Bolaño
Les comparaisons critiques sont unanimes. Côté allemand, où la traduction a remporté le Prix de la Foire du livre de Leipzig 2026, Klaus Jetz écrit dans ila Das Lateinamerika-Magazin que « le roman entrera dans l'histoire de la littérature latino-américaine comme 2666 de Roberto Bolaño, La Ville et les chiens de Mario Vargas Llosa ou Marelle de Julio Cortázar ». Plus audacieux encore, Stefan Kutzenberger affirme dans Der Standard : « Bolaño et Knausgård ont ouvert la porte à la littérature du XXIe siècle, c'est Faverón qui la franchit. »
Ces références ne doivent rien au hasard. Faverón, né à Lima en 1966, est docteur en littératures hispaniques et professeur au Bowdoin College dans le Maine. Il a co-édité l'anthologie critique Bolaño salvaje, et son roman est explicitement placé dans la filiation de Bolaño et de Borges par la critique. Carmen Boullosa, romancière mexicaine, parle d'« une espèce de mille-et-une-nuits des Amériques ».
Le même traducteur que Bolaño, le même éditeur
Pour le public français, le signal est encore plus fort : « Les Lieux souterrains » est traduit par Robert Amutio, le traducteur attitré de Roberto Bolaño, dont la plupart des œuvres sont parues chez Christian Bourgois — le même éditeur qui publie aujourd'hui Faverón. Pour celles et ceux qui ont été marqués par 2666 ou Les Détectives sauvages, c'est une promesse de continuité : la même exigence, la même ampleur, la même capacité à faire tenir le chaos du monde dans un récit.

Cette filiation n'écrase pas l'auteur péruvien. Elle l'inscrit plutôt dans une génération qui a grandi avec ces œuvres et qui cherche à les prolonger — pas à les imiter.
Pourquoi le lire maintenant : une parution événement et un prix prestigieux
Un parcours déjà remarquable
Le roman n'arrive pas en France sans pedigree. Publié d'abord au Pérou en 2018 chez Peisa, il a été finaliste du III Prix Bienal de Novela Mario Vargas Llosa la même année. L'édition espagnole de Candaya en est aujourd'hui à sa sixième réimpression. La traduction allemande (Unten leben, chez Droschl) a été récompensée en mars 2026 par le Prix de la Foire du livre de Leipzig, l'une des distinctions les plus respectées du monde germanophone.
Cette reconnaissance internationale progressive — du Pérou à l'Espagne, de l'Allemagne à la France — dessine le parcours type d'un classique en devenir.
Les informations pratiques
« Les Lieux souterrains », de Gustavo Faverón Patriau, traduit de l'espagnol par Robert Amutio, Christian Bourgois éditeur, 704 pages, 29 €. Parution le 27 août 2026 en librairie. C'est le premier roman de l'auteur publié en France.
Pour celles et ceux qui hésitent encore devant l'épaisseur du volume, rappelons que les plus grandes odyssées littéraires récentes — de 2666 aux Détectives sauvages — se mesurent aussi en centaines de pages. Ceux qui ont été conquis par des récits vertigineux comme Dark Matter de Blake Crouch ou qui guettent les pépites de la rentrée littéraire y trouveront une tout autre forme d'ampleur : celle d'un continent qui se raconte à travers ses souterrains, ses silences et ses fantômes.
Le 27 août, la carte littéraire s'agrandit d'un territoire nouveau. Il serait dommage de ne pas s'y aventurer.