Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1949, le corps d'une jeune femme est découvert sur le quai de Javel, dans le XVe arrondissement de Paris, à deux pas des usines Citroën. La victime s'appelle Louise Cansot. Elle est modèle dans les ateliers de Montparnasse. Elle a été étranglée. L'affaire fait parler d'elle un temps, puis retombe dans l'oubli, classée sans coupable. Soixante-dix-sept ans plus tard, Philippe Jaenada exhume ce dossier oublié dans L'Inconnue du quai de Javel (Flammarion, 528 pages, 23 euros), paru le 12 août dans la rentrée littéraire - et déjà l'un des livres les plus remarqués de l'année.

Un crime resté impuni
L'enquête est confiée à l'inspecteur Ferrière, dépêché par le commissaire de la brigade criminelle de la police judiciaire du 36 quai des Orfèvres. Un homme surnommé "le Maigret du réel". Ferrière découvre rapidement l'identité de la victime. Mais l'enquête n'aboutit pas : l'affaire est classée sans arrestation. Le meurtrier de Louise Cansot ne sera jamais officiellement identifié.
La presse de l'époque, elle, a déjà tourné la page : une "banale affaire de déchéance". Une histoire sans intérêt, juge-t-on alors, qui ne mérite pas qu'on s'y attarde. Il faudra attendre des décennies pour que quelqu'un rouvre le dossier.
La méthode Jaenada
Ce quelqu'un, c'est Philippe Jaenada. Le romancier, prix Femina 2017 pour La Serpe - l'histoire d'Henri Girard, écrivain suspecté d'un triple meurtre -, s'est fait une spécialité de ces affaires non élucidées qu'il transforme en enquêtes littéraires. Après La Désinvolture et Au printemps des monstres, il signe avec L'Inconnue du quai de Javel son retour chez Flammarion.
Pour mener sa contre-enquête, Jaenada dispose d'un avantage que Ferrière n'avait pas : le temps. En France, les archives judiciaires deviennent communicables après un délai de soixante-quinze ans. Le voilà donc plongé dans les années 1940-1950, cette "période bancale, un moment de bascule". Il y a aussi, dans son entreprise, une drôle de compagnie : le commissaire Maigret. Jaenada raconte avoir relu toutes les aventures du héros de Simenon pendant sa quête de vérité. Comme si la fiction la plus célèbre du Paris populaire pouvait aider à comprendre un réel resté opaque.
Le meilleur démarrage de sa carrière
Le pari est gagné. Avec 17 000 exemplaires écoulés en moins d'une semaine - trois fois plus que son précédent roman sur la même période -, L'Inconnue du quai de Javel signe le meilleur démarrage de la carrière de Philippe Jaenada. Le livre figure dans la première sélection du prix Goncourt 2026, dévoilée le 2 septembre : seize romans en lice. La suite du calendrier est déjà connue : deuxième sélection le 6 octobre, troisième le 27 octobre avec quatre finalistes, et révélation du lauréat le 3 novembre au restaurant Drouant.
Une victime rendue à la dignité
Mais le plus beau, dans ce livre, n'est ni dans les chiffres ni dans les prix. Il est dans ce que Jaenada offre à Louise Cansot : une dignité. Car son enquête ne prétend pas livrer une vérité judiciaire. L'auteur propose seulement "l'ébauche crédible d'un scénario", élaborée à la force d'un travail colossal. Une hypothèse, pas un verdict. Et cette prudence est en soi un hommage : à la différence de la presse de 1949, Jaenada refuse de réduire cette femme à une histoire sordide.
"Ce très beau roman offre à Louise Cansot une dignité, à sa descendance une vérité dont elle avait besoin et à nous, un pur bonheur de lecture", résume un critique. La formule dit tout : le livre est à la fois un acte de justice, une plongée dans les archives et une grande aventure de lecture. Jaenada, qui considère la réhabilitation de Louise comme l'une de ses plus grandes fiertés, a fait plus que résoudre une énigme : il a rendu une vie à une femme que l'oubli avait effacée.
Le Paris des années 1950, personnage à part entière
Au fil des pages, un autre personnage s'impose : le Paris des années 1950. Les quais de Seine, les ateliers de Montparnasse, les usines Citroën, les cafés où se croisent artistes et voyous - Jaenada ressuscite une ville disparue avec une minutie de documentariste. Le lecteur ressort de ce livre avec une envie : arpenter Paris à son tour, sur les traces de Louise Cansot.
Soixante-dix-sept ans après le drame, une femme oubliée retrouve un nom, un visage, une vie. Et nous, lecteurs, nous repartons avec cette certitude : il n'y a pas de petites affaires, seulement des vies qu'on n'a pas pris le temps de regarder. Philippe Jaenada, lui, a pris le temps. C'est peut-être ça, la plus belle des enquêtes.