La ligne noire au pied du receveur est un des grands classiques de la salle de bain. Le réflexe est toujours le même : spray, Javel ou une recette virale, on laisse agir, on frotte, ça blanchit trois jours, puis ça revient. Le problème n'est presque jamais le produit. Il est dans le diagnostic : un film gras de savon, des moisissures posées en surface et un joint colonisé dans son épaisseur se ressemblent à l'oeil, mais ne se traitent pas du tout de la même façon.

Trois noirs différents, et un quatrième qu'on oublie
Les guides techniques de fabricants de douche distinguent trois salissures qui n'ont ni la même origine ni le même traitement. Le film gris d'abord : savon, shampoing et graisses corporelles qui s'accumulent et nourrissent les champignons. Le calcaire ensuite, dépôts blancs ou jaunâtres qui ternissent et rendent le nettoyage plus difficile. La moisissure enfin, taches sombres à l'aspect poussiéreux, avec parfois une odeur de renfermé dans les pièces mal ventilées.
Le quatrième cas est celui qui piège tout le monde : le noir qui n'est pas sur le silicone mais dans le silicone, ou derrière lui. Les joints sanitaires sont légèrement poreux ou micro-rayés ; l'eau s'y installe, et les champignons colonisent la masse. Sur les forums de bricolage, les témoignages de joints déposés révèlent régulièrement une moisissure bien plus installée côté support que côté apparent. Dans ce cas, aucun produit appliqué en surface ne peut gagner : il n'atteint pas la zone à traiter.
Il faut aussi vérifier de quoi on parle. Le joint silicone, celui qui assure l'étanchéité aux jonctions - baignoire ou receveur contre carrelage, pourtour de paroi, lavabo - n'est pas le joint de carrelage en mortier qui sépare les carreaux. Le second se traite au ciment-joint hydrofuge et se refait autrement. La confusion est fréquente et fait acheter le mauvais produit.
Le test qui évite de frotter pour rien
Avant de sortir la brosse, trois vérifications de trente secondes.
Du doigt ou avec l'ongle, on appuie sur le joint : s'il est souple, collé et lisse, la réfection n'est probablement pas nécessaire. S'il se décolle du support, s'effrite, se rétracte ou se fissure, le diagnostic est déjà posé : un joint qui n'adhère plus ne protège plus, et l'eau passe derrière. Une fissure, même minuscule, est une porte d'entrée.
On frotte ensuite une petite zone au détergent doux avec une vieille brosse à dents. Si le noir s'atténue franchement, on est sur de la salissure de surface. S'il ne bouge pas d'un millimètre, la moisissure est dans la masse.
Dernier test, le plus parlant : nettoyer correctement, puis regarder ce qui se passe dans la semaine. Un joint qui redevient noir en 24 à 48 heures n'est plus encrassé, il est colonisé en profondeur. C'est le critère de bascule vers la réfection que donnent la plupart des guides de pose, et il est bien plus fiable que l'aspect visuel.
Ce qui nettoie vraiment
Pour un joint encrassé mais sain, la méthode efficace est étonnamment banale. Les recommandations de l'ARS Auvergne-Rhône-Alpes pour les moisissures du logement sont claires : des lingettes en microfibre humidifiées avec un produit ménager détergent à base de savon, en allant de la zone la plus propre vers la plus sale, puis un rinçage à l'eau claire et un séchage soigné. La désinfection après nettoyage est jugée "rarement nécessaire".
Ce socle - détergent doux, action mécanique, rinçage abondant, séchage - est aussi celui de l'EPA. Le guide américain sur la moisissure domestique, reproduit par Cornell Cooperative Extension, précise deux points qui contredisent pas mal d'habitudes. D'abord, l'usage d'un biocide tuant les moisissures, "l'eau de Javel au chlore par exemple", n'est "pas recommandé en pratique de routine" lors du nettoyage. Ensuite, et c'est le plus important : "les moisissures mortes peuvent encore provoquer des réactions allergiques". Il ne suffit donc pas de tuer, il faut enlever. Un fongicide qui laisse la tache noire en place n'a réglé qu'un problème de vocabulaire.
Quant aux recettes, il faut les remettre à leur place. La pâte de bicarbonate est un abrasif doux : elle décolle les salissures sans rayer, à condition de frotter et de rincer. L'eau oxygénée éclaircit et assainit un joint légèrement grisé. Le célèbre duo bicarbonate plus vinaigre blanc mérite plus de méfiance : un guide professionnel de carrelage qui le promeut reconnaît lui-même que la réaction dégage du dioxyde de carbone et que l'effet moussant relève d'une "efficacité mécanique". Autrement dit, ce qu'on voit - l'effervescence - est du gaz carbonique, pas la preuve d'un détartrage. Un acide et une base mélangés s'annulent en partie ; ce qui travaille réellement, c'est le brossage et le rinçage. La recette n'est pas dangereuse, elle est juste surestimée.
La Javel, enfin, mérite un statut à part. Elle blanchit vite et tue au contact, ce qui explique son succès. Mais son action reste superficielle, elle ne règle pas la cause et plusieurs guides pratiques signalent qu'un usage répété finit par fragiliser le silicone et jaunir les joints colorés. Surtout, elle ne doit jamais être mélangée à autre chose que de l'eau : avec un acide (vinaigre, citron, détartrant), elle dégage du chlore ; avec de l'ammoniaque, des fumées toxiques. L'ARS rappelle qu'il s'agit d'un produit corrosif, à diluer dans de l'eau froide, et qu'il faut arrêter immédiatement en cas de symptômes respiratoires. Un seul produit à la fois, pièce aérée, gants : ce n'est pas de la prudence excessive, c'est le mode d'emploi.
Sécher, c'est la moitié du travail
Le nettoyage sans correction de l'humidité est un cycle. L'ARS liste les gestes qui comptent vraiment dans une salle de bain : aérer en grand au moins dix minutes par jour, faire tourner l'extracteur pendant et quelques minutes après la douche, essuyer les parois et les joints après usage, laisser le rideau de douche étendu pour qu'il sèche. À quoi s'ajoute un entretien mécanique simple : raclette sur les parois, coup de chiffon sur les joints, porte entrouverte pour évacuer la vapeur.
Un détail souvent négligé : la bouche d'extraction de la VMC. Une grille encrassée de poussière et de peluches aspire beaucoup moins, et la salle de bain reste humide sans que rien ne signale la panne. C'est le premier point à vérifier avant d'accuser le silicone.
Sur le plan sanitaire, il faut aussi remettre les choses à l'échelle. L'ARS rappelle que les effets des moisissures sur la santé respiratoire sont avérés - développement et exacerbation de l'asthme, populations à risque comme les jeunes enfants, les personnes asthmatiques ou immunodéprimées. Mais un joint de douche dégage peu de spores : c'est surtout un indicateur d'excès d'humidité dans le logement. Le vrai sujet est la ventilation, pas la tache elle-même.
Quand refaire plutôt que frotter
Quatre signaux ne trompent pas :
- Le noir revient en quelques jours après un nettoyage correct.
- Le joint est fissuré, décollé, effrité ou rétracté.
- La tache est installée dans l'épaisseur et résiste à plusieurs essais.
- De la moisissure est visible derrière le joint ou sur le support, autour du silicone.
Dans ces cas, insister n'apporte rien et peut abîmer : les brosses métalliques dures et les éponges grattantes creusent le joint et le fragilisent encore. Un joint silicone sain dure plusieurs années ; les estimations de trois ans maximum, qu'on lit chez certains prestataires, relèvent d'un conseil commercial, pas d'une norme. Un joint bien posé dans une salle de bain ventilée tient plus longtemps qu'un joint neuf posé dans une pièce qui ne sèche jamais.
Refaire le joint, concrètement
Le chantier est à la portée d'un bricoleur et coûte quelques euros de matériel - un tube de silicone sanitaire revient bien moins cher que la réparation d'un mur gorgé d'eau derrière le carrelage. C'est l'argument décisif : une réfection ratée ou repoussée peut coûter un carrelage.
La méthode, dans l'ordre. Nettoyer et sécher la zone. Inciser le silicone sur ses deux bords, côté carrelage et côté bac, avec un cutter à lame neuve ou un coupe-joint, puis tirer doucement en longueurs entières sans rayer l'émail. Un solvant anti-silicone laissé agir, ou un sèche-cheveux qui ramollit le joint, facilite le décollement des résidus tenaces. Dépoussiérer, dégraisser - un chiffon imbibé d'alcool ménager fait l'affaire - et surtout sécher parfaitement : un silicone frais posé sur un ancien joint n'adhère jamais correctement.
Côté produit, il faut un silicone sanitaire antifongique, pas un mastic acrylique qui jaunit et moisit vite. Le silicone acétique sèche en une heure environ, mais il faut attendre 24 heures avant de le mettre à l'eau : pas de douche entre-temps. Deux bandes de ruban de masquage de part et d'autre, un cordon continu à vitesse constante, un lissage au lisseur ou au doigt trempé dans l'eau savonneuse, retrait du ruban avant que ça tire : la ligne est nette.
Si l'on délègue, comptez environ 15 à 30 € le mètre linéaire selon l'accessibilité et le type de joint. Pour une baignoire encastrée ou une paroi de douche complète, la facture monte vite, et la pose soi-même redevient intéressante.
Un dernier point sur les silicones étiquetés antifongiques : ils contiennent un fongicide qui retarde la colonisation sans l'empêcher indéfiniment. Sur les forums, des bricoleurs rapportent des joints noircis en six mois malgré la mention sur la cartouche. Le produit aide, la ventilation décide.
Un joint de silicone n'est pas une surface à récurer sans fin, c'est une pièce d'usure : tant qu'il est souple, adhérent et que le noir part au détergent, on nettoie ; dès qu'il fissure, se décolle ou que la tache revient en deux jours, on coupe, on sèche, on refait - et on en profite pour regarder du côté de la VMC.