Le 3 avril 1990, à 3 heures du matin, la Belgique apprend que son roi, Baudouin, refuse de signer la loi sur l'avortement. Ce refus, motivé par sa conscience catholique, déclenche une crise constitutionnelle sans précédent. Comment un souverain peut-il se substituer à sa fonction ? Les carnets personnels du roi, accessibles par l'historien Vincent Dujardin, révèlent un conflit intérieur profond, tandis que les institutions peinent à trouver une issue.

Un conflit de conscience nourri depuis vingt ans
Baudouin n'a pas pris sa décision à la légère. Ses carnets personnels montrent qu'il s'inquiète de la légalisation de l'avortement depuis 1982. Dès cette date, il note son refus ferme de signer une telle loi, évoquant même une possibilité de grève de la faim. "Cela fait vingt ans que le Roi s'inquiète d'une telle évolution sociétale", résume-t-il dans ses écrits.
Dans les semaines précédant le vote, le roi prie intensément. Le 30 novembre 1989, il écrit : "Je voudrais que mon coeur soit prêt à "tout perdre" si telle est ta volonté." Le 22 janvier 1990, il ajoute : "Jésus, tu dois m'aider. Ne me laisse rien entreprendre qui ne soit voulu par toi." Pour le roi, il s'agit d'un combat spirituel, et non d'une simple opposition politique.
Les conseillers alertent sur les risques pour l'État
Face à cette décision, les conseillers du roi tentent de le convaincre. André Molitor, ancien chef de cabinet, insiste sur l'éthique de responsabilité : le roi a "juré fidélité et obéissance à la Constitution". Pierre Harmel, quant à lui, distingue le registre de la foi et celui de la politique. Il avertit que le refus pourrait mener à la chute du gouvernement ou à l'abolition de la monarchie, au risque de voir "disparaître la Belgique".
Le cardinal Danneels, consulté lui-même, décrit le dilemme moral du roi. La signature royale pouvait être vue comme un acte neutre, celui d'un notaire. Mais pour Baudouin, elle constituait "une participation à un acte moralement irrecevable". Le roi n'a jamais accepté le décalage entre l'acte et la conscience personnelle.
Une solution constitutionnelle inédite
Face à l'impasse, le gouvernement explore des solutions. Une modification constitutionnelle en urgence est envisagée, mais rejetée par le Premier ministre Wilfried Martens, qui la juge "extrêmement fragile sur les plans politique et juridique". Une alternative est proposée : signer la loi accompagnée d'une lettre publique. Baudouin rejette cette idée, estimant que "l'unité de la personne et de la fonction [de Roi] est soumise à la conscience morale personnelle".

C'est finalement le mécanisme de l'"impossibilité de régner" qui est activé. Le roi est officiellement placé dans l'incapacité d'exercer ses fonctions pendant environ 36 heures, le temps que le gouvernement promulgue la loi à sa place. Une solution fragile, mais nécessaire pour sortir de la crise.
Des révélations posthumes bouleversent l'histoire
Les archives consultées par Vincent Dujardin révèlent un détail crucial : Wilfried Martens était au courant depuis deux mois du problème de conscience du roi, contrairement à ce qu'il a écrit plus tard. Cette dissimulation suggère une gestion stratégique de crise derrière les coulisses.
Le roi, conscient du risque de "division possible" et d'"éclatement même" du pays, a néanmoins persisté. Il a affirmé dans ses carnets : "Jésus, c'est pour toi que je mène ce combat. Je ne crois pas que l'abdication me fasse peur."
Ce conflit restera un précédent constitutionnel majeur, illustrant le poids des convictions personnelles dans les institutions publiques. La Belgique a évité une crise plus grave, mais la tension entre devoir symbolique et liberté de conscience demeure un débat vivant.