Un casque de hoplite en autocollant, un lambda grec sur une banderole, les Thermopyles en fond d'écran. Depuis vingt ans, la symbolique antique est devenue le mobilier standard d'une partie de l'extrême droite européenne. Le phénomène a de quoi surprendre, car il se produit exactement au moment où la connaissance de l'Antiquité recule. C'est le paradoxe que pointe l'historienne Sarah Rey dans une tribune au "Monde" : l'enseignement du grec et du latin s'effrite, l'histoire ancienne est de moins en moins connue, "tous bords confondus", et pourtant les références prolifèrent - sous la forme, écrit-elle, d'"un assemblage chaotique de mots et de symboles, sans qu'on sache bien à quoi l'on se réfère".

La question "pourquoi l'extrême droite invoque-t-elle l'Antiquité ?" appelle en général une réponse sur les motivations intimes. C'est le mauvais terrain : on ne documente pas une intention. Ce qui se documente, en revanche, c'est une généalogie, des relais, des effets. Trois dossiers suffisent à montrer comment fonctionne cette machinerie - et ce que les historiens en disent, rarement ce que les militants en racontent.
Sparte, ou la généalogie d'un casque
Sparte n'a pas toujours été à droite. Jean-Jacques Rousseau et Robespierre en faisaient la cité de la vertu civique, frugale et égalitaire. Le basculement porte une date et un nom : Maurice Barrès, Le Voyage de Sparte, 1906. L'écrivain nationaliste y voit moins un modèle politique qu'un élevage : "J'admire dans Sparte un prodigieux haras. Ces gens-là eurent pour âme de vouloir que leur élevage primât." Ailleurs, il célèbre le lieu où "l'on essaya de construire une humanité supérieure", avec Lycurgue proposant "la formation d'une race chef".
La suite est une chaîne de transmission remarquablement documentée par Stéphane François et Adrien Nonjon dans un article de la revue Passés politisés (2023). Le nazisme se saisit des Spartiates, vus comme des Doriens venus du Nord : eugénisme, haras de "sang pur", sacrifice de Léonidas aux Thermopyles. Après 1945, Maurice Bardèche, rescapé de la Collaboration, affirme que Sparte fut "le premier régime fasciste" et que les SS "furent les soldats de Sparte" (Sparte et les Sudistes, 1969, réédité en 1994 puis en 2019). Dominique Venner impose le casque spartiate comme emblème de sa Fédération des étudiants nationalistes en 1960, puis d'Europe-Action en 1963. Le GRECE, matrice de la "Nouvelle Droite", hérite du symbole ; son mouvement de jeunesse Europe-Jeunesse, fondé en 1975, adopte un casque stylisé qu'il utilise encore.
Le dernier maillon est le plus révélateur. Le Bloc identitaire, fondé en 2002 et devenu Les Identitaires en 2016, reprend le lambda de Lacédémone, popularisé par Philippe Vardon dans les années 2000 - au moment où le film 300 de Zack Snyder (2006) remettait Sparte à la mode chez les adolescents. Génération identitaire, lancée en 2012, décline le casque hoplitique. Le symbole a changé de support : il est passé du texte littéraire au péplum hollywoodien, puis au logo militant. Dans ce trajet, le contenu historique s'est évaporé ; ce qui reste, c'est une silhouette.

Un détail de cette généalogie mérite l'attention. Chez Bardèche comme chez les militants d'Europe-Action puis du GRECE, l'eugénisme spartiate est revendiqué explicitement, au nom de la nécessité de se "débarrasser de l'écume génétique". À partir de la fin des années 1970 au GRECE, puis des années 2000 chez les Identitaires, ce vocabulaire disparaît. Ce n'est pas une conversion : c'est une opération de respectabilisation par l'esthétique. Le casque reste, la thèse raciale se met en sourdine.
Et le symbole voyage. François et Nonjon montrent que la référence spartiate se retrouve dans l'extrême droite ukrainienne, jusqu'à un groupe comme WotanJungend qui bâtit des contre-cultures militantes sur les "legs culturels de la Cité du roi Léonidas", dans une région qui n'a pratiquement jamais été en contact avec le monde hellénique. C'est peut-être la meilleure preuve que le référent ne sert pas à dire quelque chose de Sparte, mais à inscrire un combat local dans un récit continental : la défense de la "civilisation européenne".
Rome, le couteau suisse de la décadence
La chute de Rome est un autre genre d'objet : un test de Rorschach utilisé au moins depuis le XVIe siècle. Montesquieu, dans ses Considérations (1734) puis De l'esprit des lois (1748), lit la fin de la République comme une captation des institutions et des richesses par quelques-uns, une montée des inégalités et un recours à des "hommes forts" promettant l'ordre. Gibbon, dans Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain (1776-1789), ajoute le relâchement des vertus civiques et la christianisation. On note au passage que Gibbon est un conservateur anticatholique et que Montesquieu est une référence libérale : la décadence n'a jamais été la propriété d'un seul camp.
Le réemploi contemporain est plus brutal. En 1969, Ronald Reagan invoque Gibbon - assez improprement, relève le magazine québécois Pivot - pour expliquer la chute de Rome par les assistés vivant des services de l'État, la croissance des taxes et de la bureaucratie, et la "féminisation" de jeunes hommes refusant le service militaire. En 2016, l'historien allemand Alexander Demandt compare la politique migratoire d'Angela Merkel à une répétition des "invasions barbares". Éric Zemmour, sur RTL, évoque des "bandes d'étrangers" qui, comme les Huns, "dévalisent, violentent ou dépouillent". Camille Paglia, en 2017, range la fluidité de genre parmi les symptômes d'un déclin civilisationnel.
Voilà le point où il faut être précis, parce que le procès en "confiscation" de l'Antiquité rate sa cible. L'analogie Rome/nous n'est pas en soi extrémiste ; elle est même un lieu commun de la pensée politique. Ce qui distingue l'usage radical, c'est la naturalisation de la causalité - les moeurs, le sang, la natalité remplacent les facteurs politiques et fiscaux - et la fonction prescriptive : si la cause est morale, alors la solution est autoritaire. Le passé sert de levier, pas de preuve.

Ce que la recherche dit de la chute de Rome est, du reste, très éloigné de ces fables. Demandt lui-même avait recensé en 1984 plus de 210 théories explicatives différentes. La plupart des historiens contestent aujourd'hui la notion même de "chute" et la date de 476, moins marquante pour les contemporains que le sac de Rome par Alaric en 410. Un débat structure la discipline : l'école de la "transformation", qui insiste sur la continuité des structures sociales et économiques, contre Bryan Ward-Perkins, qui défend dans La Chute de Rome et la fin de la civilisation (2005, traduit en 2014) la thèse d'un effondrement matériel documenté par l'archéologie. Les facteurs aujourd'hui discutés mêlent instabilité politique, pression militaire, érosion de la base fiscale, changements climatiques et épidémies. Autrement dit : un objet scientifique indéterminé, que le débat public traite comme une évidence.
Comme le rappelle un vieux dicton d'historien, la comparaison n'est pas raison. Dans ce même article, le magazine Pivot paraphrase sur ce point les historiens William Blanc et Christophe Naudin : il s'agit de dépassionner le débat, parce que la situation actuelle n'a rien à voir avec celle des IVe et Ve siècles.
Les Indo-Européens, l'ancêtre introuvable
Troisième dossier, le plus lourd. L'archéologue Jean-Paul Demoule a consacré un livre à la fabrication du mythe (Mais où sont passés les Indo-Européens ?, Seuil, 2014), et son entretien au Temps est un modèle de pédagogie sur un sujet piégé. Au départ, tout est linguistique : des ressemblances entre le grec, le latin et le sanskrit. Quand la Bible perd son autorité explicative et qu'on découvre le sanskrit, l'hypothèse d'une langue mère commune devient pensable. Puis, à partir de la première moitié du XIXe siècle, la linguistique devient une science allemande, et l'absence d'unité politique fait de la langue le seul support de l'identité nationale : le peuple originel devient un moyen de penser la nation.
Le "berceau" va alors se déplacer au gré des nationalismes, ce que Demoule appelle un "berceau à roulettes" : d'abord l'Inde, puis l'Asie centrale du Genevois Adolphe Pictet, puis les steppes au nord de la mer Noire, puis la Baltique et la Scandinavie chez les savants nationalistes allemands. Le mot "aryen", employé par le nazisme et par Vichy, est un simple synonyme d'"indo-européen". Et Demoule de pointer le raisonnement circulaire : si l'on suppose que les Indo-Européens viennent des steppes, chaque trouvaille dans la région devient une preuve de leur présence.
Ajoutons un aveu savoureux : "Si vous voulez vous faire financer, plutôt que de dire "J'ai retrouvé des ressemblances entre quinze squelettes de telle région et quinze de telle autre", vous dites "J'ai retrouvé les Indo-Européens"." Le mythe ne survit pas malgré la science : il prospère parfois grâce à son prestige. Il nourrit aujourd'hui des nationalismes en Russie et en Inde, et il reste un pilier de la Nouvelle Droite française depuis le GRECE et sa revue Nouvelle École, avec des auteurs comme Jean Haudry, et la réédition continue du racialiste Hans F. K. Günther dans les milieux les plus radicaux.
Deux nuances s'imposent ici. D'abord, Demoule est partie prenante d'une controverse : le modèle dominant aujourd'hui - une expansion depuis les steppes pontiques, appuyée depuis une dizaine d'années par la génétique des populations - le place en position minoritaire. Ensuite, cette réactivation par l'ADN ancien complique le récit confortable d'une "science qui a tranché" : la discipline légitime fournit au mythe un vernis neuf.
Ce que la référence fait
Reste la question de fond, celle que la recherche permet réellement de trancher : à quoi sert la référence ? Trois fonctions ressortent, et aucune ne dépend de la sincérité des militants.
La première est la naturalisation. Une préférence politique devient une hérédité. On ne défend plus un programme, on retrouve un sang, une lignée, une "race chef". C'est ce qui rend l'argument si commode : il dispense de démontrer.
La deuxième est la continuité. Le lambda, le casque, les faisceaux racontent une histoire sans fissure entre l'Antiquité, le Moyen Âge et aujourd'hui. Un militant identitaire peut ainsi se présenter comme l'héritier d'une civilisation plutôt que comme le porteur d'un projet neuf - ce qui est, accessoirement, une manière de ne pas avoir à le définir.
La troisième est l'immunité. Un symbole assez vidé pour être porté par n'importe qui est aussi un symbole difficile à contester : tout ce qu'on peut reprocher à ceux qui le portent, c'est de "mal lire Sparte", ce qui vous transforme en professeur, pas en adversaire. Sarah Rey le dit à sa manière : l'Antiquité survit comme un assemblage de mots et de symboles. Le flou n'est pas un défaut de la référence, c'en est le moteur.
Il faut pourtant relever une asymétrie. L'Antiquité a longtemps été un répertoire partagé : les Cato's Letters des whigs anglais au XVIIIe siècle, revendiquées par les libertariens du Cato Institute ; les faisceaux romains repris par Mussolini à partir des fasci operai socialistes ; Spartacus choisi par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht pour nommer leur ligue. Sarah Rey observe que, depuis quelques décennies, cet héritage "se met à pencher nettement d'un seul côté". Le déplacement est réel, et il n'a rien à voir avec une supériorité d'instruction : il accompagne le recul de l'enseignement des langues anciennes.
Le plus inquiétant, c'est qu'une référence fonctionne d'autant mieux qu'elle est vague - qu'elle évoque sans convoquer. Le jour où l'on saurait vraiment ce que Sparte fut - une cité dont l'économie reposait sur le servage des hilotes, et non sur la seule vertu des hoplites -, le casque perdrait beaucoup de son efficacité. C'est peut-être pourquoi les historiens dérangent : ils ne réclament pas le monopole de l'Antiquité, ils rappellent qu'elle a existé.