À partir de quel prix une imprimante jet d'encre sans abonnement devient-elle réellement économique ? Posée ainsi, la question n'a pas de bonne réponse, parce que le prix d'achat ne détermine presque rien. Une machine à 60 € peut coûter plus cher en deux ans qu'une multifonction à réservoirs à 230 €, et une imprimante à 250 € peut ne jamais s'amortir si elle imprime vingt pages par mois.
La raison est industrielle. Les fabricants vendent le matériel à prix cassé et prennent leur marge sur l'encre : le modèle du rasoir et des lames, que Les Numériques a décrit sans détour en décembre 2024. Les abonnements d'encre ne sont que l'aboutissement de ce modèle, avec un avantage supplémentaire pour le constructeur, la fidélité forcée du client. Autrement dit, "sans abonnement" ne garantit aucune économie : c'est seulement une autre façon de payer l'encre.
Ce que coûte une page en cartouches officielles
Les seuls chiffres solides dont on dispose concernent les cartouches classiques. Les Numériques a pris la HP 305 XL, la cartouche la plus vendue sur Amazon : environ 27 € pour 240 pages en noir, soit 0,11 € la page, et 25 € pour 200 pages en couleur, soit 0,13 € la page. Selectra, de son côté, retient 29,99 € pour cette même cartouche noire et 240 pages, ce qui donne 0,125 € la page. Deux calculs publiés à des dates différentes et par des rédactions différentes convergent donc autour de 0,11 à 0,13 € la page.
Ce chiffre, une fois mis à l'échelle, est le seul qui compte vraiment : 1 000 pages imprimées, c'est 110 à 125 € d'encre. À ce tarif, deux jeux de cartouches dépassent le prix de l'imprimante d'entrée de gamme elle-même. Les rendements annoncés viennent des fabricants et supposent des pages peu chargées : une page photo consomme bien plus d'encre qu'une page de texte, ce qui peut faire grimper la facture réelle au-delà de ces repères.
Le raisonnement vaut aussi pour un autre achat courant : comme pour une machine à café, le prix de l'appareil ne dit rien du coût par tasse.
Les compatibles divisent la facture, mais restent sous la menace du firmware
Toujours dans le calcul des Numériques, un lot de cartouches "compatibles" HP 305 vendu 40 €, annonçant 600 pages en noir et 450 en couleur, revenait à environ 0,08 € la page - soit à peu près la moitié du coût des cartouches officielles. C'est un calcul unique, daté de décembre 2024 et fondé sur une seule offre commerciale : il faut le prendre comme un ordre de grandeur, pas comme un tarif garanti. La direction du résultat, en revanche, est confirmée par tous les acteurs du secteur, à commencer par les fabricants, dont le modèle économique repose sur cette concurrence.
C'est précisément pour cela que le chemin des compatibles est le plus fragile. HP a déployé des mises à jour logicielles qui empêchent une partie de ses clients d'utiliser des cartouches tierces, rapportait 01net ; le PDG du groupe a défendu publiquement cette pratique dans un entretien télévisé, repris par Clubic ; Les Numériques a documenté l'usage des verrous techniques dans ce marché. Concrètement, une cartouche compatible qui fonctionne aujourd'hui peut cesser de fonctionner après une mise à jour, et l'économie espérée disparaît avec le lot acheté. Une imprimante pilotée par firmware et dépendante d'une connexion Internet est aussi un objet qui rend des comptes à un serveur distant - un point qui n'est pas anodin quand on cherche à s'affranchir d'un abonnement.
L'abonnement : bon marché à 700 pages, ruineux à 10

Chez HP, les forfaits Instant Ink se comptent en pages imprimées, pas en millilitres d'encre. Les tarifs affichés en 2026 par HP et ses revendeurs donnent ceci :
| Forfait mensuel | Prix | Coût à la page |
|---|---|---|
| 10 pages | 1,79 € | 0,18 € |
| 50 pages | 5,49 € | 0,11 € |
| 100 pages | 7,99 € | 0,08 € |
| 300 pages | 15,99 € | 0,05 € |
| 700 pages | 27,99 € | 0,04 € |
Le calcul des Numériques, en décembre 2024, donnait 0,04 € la page pour le forfait 700 pages - le seul réellement bon marché, mais il coûte 27,99 € par mois, soit plus de 330 € par an, davantage que la plupart des imprimantes concernées. À l'autre bout, le forfait d'entrée coûte plus cher à la page que les cartouches officielles.
Ces tarifs bougent : l'entrée de gamme était annoncée à 2,99 € pour dix pages fin 2024. Les essais gratuits de plusieurs mois et les changements de palier rendent les comparaisons fragiles, ce que la rédaction des Numériques reconnaissait elle-même. HP précise d'ailleurs que seuls les tarifs publiés sur son propre site font foi, ce qui invite à se méfier des grilles recopiées par les revendeurs.
Trois contraintes pèsent sur le calcul. D'abord, une page est décomptée à la feuille, quel que soit son contenu : trois caractères ou une photo A4 comptent pareil, et une impression recto-verso compte pour deux pages. Ensuite, le dépassement se paie au prix fort : HP vend des lots de 10 à 15 pages pour 1,50 €, soit 0,10 à 0,15 € la page supplémentaire - le niveau des cartouches officielles. Enfin, le verrouillage : l'imprimante doit rester connectée en permanence aux serveurs du fabricant ; les cartouches fournies cessent de fonctionner après résiliation, même pleines ; et aucune autre cartouche n'est acceptée tant que l'abonnement court. Le "jusqu'à 70 % d'économie" mis en avant par HP se mesure face aux cartouches officielles, c'est-à-dire face au pire tarif de référence possible.
Les réservoirs : l'encre presque gratuite, sur revendication

Les imprimantes à réservoirs (EcoTank chez Epson, Smart Tank chez HP, MegaTank chez Canon, InkBenefit Tank chez Brother) remplacent les cartouches par des bouteilles d'encre. Leur défaut est bien identifié : le prix d'achat. Relevés au cours de l'année 2026, les modèles courants se situent entre un peu plus de 137 € pour une Epson EcoTank ET-1810 en promotion, 213 à 230 € pour une ET-2926 selon les comparateurs, 233 € pour une Canon PIXMA G650, 258 € pour une Brother DCP-T780DW et à partir de 249,90 € pour une HP Smart Tank 7306. Les guides de comparaison situent le plancher de la catégorie autour de 200 €.
En face, aucun chiffre indépendant. Epson revendique jusqu'à 95 % d'économie sur l'encre, un guide de référence reprend une moyenne de 90 % pour la marque. Ce sont des revendications constructeur, pas des mesures : personne, dans les sources consultées, n'a publié de coût à la page mesuré pour ces machines. Il faut donc raisonner en scénarios, en partant de l'écart de prix à l'achat. Prenons une multifonction à réservoirs à 230 € face à une jet d'encre d'entrée de gamme à 60 €, soit 170 € d'écart :
| Économie d'encre par page | Pages à imprimer pour amortir l'écart | À 50 pages/mois | À 150 pages/mois |
|---|---|---|---|
| 0,10 € | 1 700 | 34 mois | 11 mois |
| 0,05 € | 3 400 | 68 mois | 23 mois |
| 0,02 € | 8 500 | 170 mois | 57 mois |
Si la revendication Epson est exacte, l'économie par rapport à des cartouches officielles à 0,11 € tourne autour de 0,10 € la page et l'écart est absorbé en moins de deux ans à 80 pages par mois. Si l'économie réelle n'est que de moitié, il faut trois fois plus de pages. Et si votre référence est la cartouche compatible à 0,08 € la page, l'avantage du réservoir tombe à deux ou trois centimes, donc à plusieurs milliers de pages. C'est le point que les guides d'achat escamotent : le réservoir n'écrase pas les compatibles, il les concurrence.
Où se situe réellement le seuil
Le seuil n'est pas un prix, c'est un volume. Trois ordres de grandeur se dégagent des chiffres datés dont on dispose.
En dessous d'une trentaine de pages par mois, l'imprimante bon marché et ses cartouches - officielles ou compatibles si vous acceptez le risque de blocage - restent le choix rationnel. Acheter 230 € de matériel pour imprimer une facture par semaine ne s'amortit jamais.
Entre 50 et 150 pages par mois, le réservoir devient défendable, à condition de garder la machine au moins trois ans et de ne pas se laisser tenter par le forfait d'entrée, systématiquement le plus cher à la page. Vérifiez aussi le prix des bouteilles d'encre de la marque visée avant d'acheter : c'est là que se logera la vraie surprise.
Au-delà de 300 pages par mois, l'abonnement redevient compétitif - c'est le seul cas où il l'est, et il faut accepter la dépendance à une connexion permanente et à un compte en ligne. Pour du texte en noir et blanc en gros volume, une imprimante laser reste une alternative que les guides spécialisés jugent adaptée, avec un coût à la page faible.
Un dernier point pratique : une jet d'encre qui reste des semaines sans imprimer s'encrasse. Acheter une machine à faible coût à la page pour ne presque pas s'en servir est un mauvais calcul dans les deux sens.
Le 31 juillet 2026 ne change pas la facture
La directive (UE) 2024/1799 sur la réparation des biens, adoptée le 13 juin 2024, devait être transposée et s'appliquer à partir du 31 juillet 2026. Elle interdit aux fabricants les clauses contractuelles et les techniques matérielles ou logicielles qui empêchent la réparation des produits listés à son annexe II, sauf justification objective, impose des pièces détachées à prix raisonnable et allonge d'un an la garantie légale pour qui choisit la réparation plutôt que le remplacement. Elle complète la directive sur l'information des consommateurs et le règlement sur l'écoconception, avec une plateforme européenne de réparation prévue pour janvier 2028.
Deux réserves, importantes. D'abord, la Commission ne confirme pas que les imprimantes figurent à l'annexe II, qui recense les produits soumis à des exigences de réparabilité issues de l'écoconception : l'application de ces obligations au matériel d'impression reste une hypothèse, pas un acquis. Ensuite, cette directive parle de réparation, pas d'encre : elle ne fixe aucun prix de consommable et n'encadre pas les abonnements. Son intérêt, pour l'acheteur, est ailleurs : si les imprimantes étaient couvertes, le verrouillage logiciel des cartouches deviendrait juridiquement contestable. C'est un "si" de taille. Le sujet n'est pas nouveau - la campagne Right to Repair Europe réclamait déjà, en 2021, des règles contraignantes pour les imprimantes plutôt qu'un accord volontaire du secteur.
En attendant, la seule stratégie solide tient en une division : prenez l'écart de prix entre deux machines, divisez-le par l'économie par page que vous espérez, et regardez si le résultat en pages correspond à ce que vous imprimez réellement en deux ou trois ans. Le prix affiché, lui, ne vous dira jamais rien.