
Au loin, un coq chante, comme à son habitude. Les ouvriers partent vers les usines. Ces gigantesques cheminées de béton et d'acier crachent une fumée noire, semblable à celle que rejette le père Varenkov quand il fume sa pipe. Les célèbres usines de Bakou appelaient les ouvriers et semblaient menacer ceux qui ne donneraient pas une journée de plus, toute leur vie et leur sang, aux gigantesques fourneaux.
L'appel à la révolution à Bakou
— Le camarade Lénine vient de faire un discours à Saint-Pétersbourg. Les ouvriers y sont en grève, lance par la fenêtre Petra, la femme de Tcherko.
Tout semblait aux ouvriers de Bakou si similaire à l'habitude que personne ne fit d'abord attention.
— Ils veulent mettre fin au régime tsariste et créer un État populaire international.
Joseph et l'éveil des consciences
Joseph dresse la tête. De tous les ouvriers, il était le seul à savoir lire, et le seul à avoir vraiment lu le Manifeste du Parti communiste qu'avaient rédigé quelques années plus tôt Marx et Engels. Il avait pleuré après la révolution manquée de Saint-Pétersbourg, comme il pleure à nouveau à présent, mais cette fois-ci, le sourire sur ses lèvres trahit sa joie.
Mais les ouvriers s'en fichent. Ils craignent tous le кулак, le propriétaire de l'usine, qui avait droit de vie et de mort sur ses ouvriers. Et ils ne voulaient pas avoir d'ennuis. Sauf Joseph. Il semblait avoir toujours cherché les problèmes, à l'époque où il préférait jouer à la campagne plutôt que d'aller travailler à l'usine, ou bien quand ses parents lui avaient interdit de fréquenter les juifs intellectuels qui travaillaient dans la même usine. Et maintenant, alors qu'il dresse la tête au-dessus de la masse des ouvriers s'acheminant lentement, comme sur le chemin du calvaire, vers l'usine.
Joseph commençait à en avoir assez. Il avise un tonneau et bondit.
Le discours du jeune Staline
— Camarades ouvriers, frères prolétaires, écoutez-moi !
Les ouvriers ralentissent, sans vraiment s'arrêter, par peur, mais écoutent.
— Frères prolétaires, nous ne sommes pas obligés de subir l'exploitation comme nous le faisons maintenant ! Le capitalisme n'est pas la fin de l'histoire, et il existe bien d'autres solutions ! Les capitalistes possèdent les biens de production. Nous avons la force de production. C'est pourquoi, depuis plusieurs années, nous avons vendu notre force de production au service de la bourgeoisie naissante et donné progressivement nos journées, puis nos familles et nos vies. Mais nous n'avons pas eu d'autre choix, et les capitalistes ont forgé dans le feu de leur avidité la force qui les mettra à bas !
Joseph s'arrête pour les applaudissements.
— Ils nous ont forgés, nous, frères prolétaires. En menant leur train de production, en accomplissant une nouvelle fois le processus historique qui mène à l'exploitation — du maître et de l'esclave, du serf et du seigneur, puis aujourd'hui de l'ouvrier et du propriétaire —, celui-ci a réussi à forger une masse de personnes libres, conscientes et pleines de forces et de vigueur, surentraînées par la production industrielle qui a permis à la Russie de se placer parmi les puissances exploitatrices industrielles. Nous sommes exploités et nous devons à présent nous battre !
Nouveaux applaudissements. La moustache de Joseph se retroussait à chaque grande exclamation. Il se sentait puissant et fort.
— Aujourd'hui, nos frères prolétaires de Saint-Pétersbourg ont déjà commencé le combat, la Révolution. Comme en toutes révolutions, il y aura une longue lutte, et des morts. Mais cette révolution sera la dernière marche vers le point où l'Histoire nous mène depuis le début. Vers un monde nouveau, où les biens appartiendront enfin à tous, où chacun appellera son prochain sous le nom de frère, et ce peu importe son origine ethnique. Nous marchons, mes frères, du pas lent mais assuré de l'Histoire, vers cet homme nouveau, prêt à partager ses biens avec son suivant, pour devenir son égal, et il sait qu'il y a bien assez pour lui et pour tous, car il est tous et tous sont lui !
Applaudissements. Des femmes étaient descendues. Des surveillants aussi s'étaient approchés. La masse qu'il avait devant lui se perdait dans les rues de Bakou, plus loin qu'il ne pouvait le voir. Joseph ne sentait plus ses pieds, tellement il était porté par la gloire.
— Nous allons nous battre pour nos frères, pour nos enfants, et pour nos camarades de Moscou, Saint-Pétersbourg, mais aussi d'Odessa, Minsk, Kiev, et tous nos camarades partout en Russie. Le jour de la révolution, celui vers lequel nous avons été portés depuis le début de l'humanité, est enfin arrivé. Aujourd'hui est le jour de la naissance de la Grande Russie socialiste !
De l'espoir à la tragédie
La révolution eut effectivement lieu. Joseph Vissarionovitch Staline sut mener campagne jusqu'au pouvoir, et contre les Allemands, mais le pouvoir lui monta à la tête. L'Union des Républiques Soviétiques Socialistes, qui devait être le point de départ de la révolution internationale, devint la honte des communistes du monde entier.
Tout de même, Joseph, quel rêveur !