
« Si la naissance est la prise de conscience de la valeur de la vie, combien sont morts avant d'avoir vécu ? »
La lame de rasoir frôle la peau de mon avant-bras, lentement. D'un coup sec, j'enfonce l'acier froid dans la chair de mon poignet, un sourire aux lèvres. Je ne peux plus reculer maintenant. C'est fait. Suis-je fou ? Non, désespéré. Cette vie me rongeait petit à petit, me rendant chaque jour un peu plus prisonnier des délires qu'elle me faisait subir. Alors, tu vois, ce sang qui coule à flots le long de mon bras et qui rougit le carrelage de la salle de bain, c'est ma liberté. Finie la vie, finie la torture, je pars de ce monde rempli de salauds, de crétins et de tortionnaires sans laisser d'autre trace que celle de mon sang. Les minutes défilent, lentement. Trop lentement. Le rouge n'est finalement pas ma couleur préférée.
Soudain, je me sens mal. J'ai la tête qui tourne. Je suis épuisé. Des taches rouges s'impriment devant mes yeux. Mes oreilles bourdonnent, masquant le flic-floc du sang qui ruisselle maintenant dans la baignoire. Je tombe à genoux et vomis. Ça met trop longtemps, j'ai mal... Je m'effondre et, dans ma chute, me cogne la tête contre le métal de la baignoire. Le bruit sourd retentit jusque dans les moindres recoins de mon cerveau. Pas que dans mon cerveau, a priori, puisque c'est grâce à ce même bruit que ma mère me trouvera quelques secondes plus tard...
Je me réveille dans une chambre d'hôpital avec une perfusion et un énorme bandage de coton et de gaze autour de mon poignet. Oui, je me rappelle de tout. Non, ça ne me plaît pas. Je n'aurais pas la force de recommencer. Pas de la même manière, en tout cas.
Puis tout s'enchaîne très vite. Après une semaine d'hôpital sous surveillance constante, je me retrouve dans un centre psychiatrique où travaille un de mes oncles. Les pleurs de ma mère laissent la place aux leçons de morale. Mais ce que je déteste le plus, ce sont les rendez-vous avec les psychiatres du centre. Ils ne comprennent rien à ma vie, mais se sentent tellement supérieurs à moi ! Ils me feraient presque pitié s'ils ne s'acharnaient pas autant :
— Parle-moi de ton enfance.
— Non.
— Je vais te poser des questions alors, d'accord ?
— (soupir)
— Tu t'entends bien avec ta mère ?
— Non.
— Te bat-elle ?
— Non.
— Dis-moi ce qui ne te plaît pas dans ta vie. Te sens-tu inférieur aux autres ? Combien de fois as-tu essayé de te suicider ? Quel soulagement pensais-tu trouver dans la mort ? Etc.
Je suis assis dans l'herbe du parc, en train de broyer du noir. Ma mère vient de partir. Mon oncle traverse la pelouse et se dirige vers sa voiture. Que fait-il ? Il travaille à cette heure-ci d'habitude.
— Où vas-tu ?
— La bonne question serait : où allons-nous ?
— Nous ? Non, moi je reste ici.
— Je ne peux pas te forcer à me suivre. Mais c'est mon dernier effort. Si ça ne marche pas, je te promets de ne plus essayer de te faire entendre raison et je te laisse tranquille.
Vraiment ? Je n'aurai plus à subir ces interminables discours sur le cadeau merveilleux qu'est la vie, ni la lecture de ce fabuleux livre religieux dont je n'ai absolument rien à faire et qui me condamne à brûler en enfer si je tente d'y mettre fin ? Je ne me fais pas prier, j'attrape ma veste et je monte à l'avant de la voiture.
Une demi-heure plus tard, nous arrivons à la porte d'un hôpital. Mon oncle passe la porte sans dire un mot. Sans s'adresser à l'accueil, il prend un couloir, puis un ascenseur. Il a l'air de connaître les lieux ; ses pas sont rapides, il regarde droit devant lui. La partie suivante de l'hôpital est silencieuse, vide. La lumière des néons éclaire faiblement le couloir que nous empruntons. Un flash, encore un mauvais souvenir, très douloureux. Le jour de mes huit ans, je suis venu dans un endroit semblable. Pour assister aux derniers instants de mon père. Mon oncle se retourne. Je me suis arrêté sans m'en rendre compte. D'un signe de tête, il m'intime l'ordre de le suivre. Il est froid tout à coup, et distant. J'avance difficilement jusqu'à une vitre, au milieu du mur. À travers, je découvre une chambre d'hôpital, au milieu, un petit garçon chauve est étendu sur un lit trop grand pour lui, les draps froissés à ses pieds. Il a des perfusions aux deux bras et est relié à toutes ces machines qui me font si peur depuis des années. Il nous a entendu arriver et entrouvre les yeux avec peine, de petits yeux brillants de fièvre au milieu d'un visage d'un blanc spectral aux traits tirés. Je ne comprends pas pourquoi je suis ici. Je cherche le regard de mon oncle, pour qu'il m'explique, mais lui a les yeux fixés sur l'enfant. Je me demande avec amertume si son but en m'amenant ici était de me faire du mal. Il rompt le silence le premier. Son ton est cassant, sa voix est sèche.
— Regarde-le bien. C'est un petit orphelin, atteint d'une leucémie. Je m'en charge depuis quelques temps. Depuis que sa maladie s'est déclarée, en fait, et je l'ai assisté pendant la période de sursis qu'il a gagné grâce aux médicaments. Mais aujourd'hui, elle touche à sa fin. Il ne lui reste plus que quelques heures à vivre et il n'a personne à ses côtés pour lui tenir la main, il est seul. Pourtant, il s'accroche. Toi, tu as une famille, des gens qui t'aiment, qui pensent à toi, qui te soutiennent, mais tu ne te préoccupes que de toi, de tes petits soucis, tu es plus qu'égoïste, tu n'es qu'un gosse gâté par ses parents, et tu gâches ta vie sans une pensée pour ceux qui souhaitent rester dans ce monde et qui donneraient n'importe quoi pour être à ta place, pour avoir la chance que tu as. Alors cesse de regarder ton nombril ! Des personnes vivent autour de toi ! Tu n'es pas seul ! Je me suis même demandé si on n'aurait pas dû te laisser crever, dans ta salle de bain, peut-être que tu aurais compris que la mort n'est pas un jeu. Mais tu vois, je n'aurais pas pu te laisser y rester sans te faire comprendre l'inconscience de ton geste.

J'en reste bouche bée. Les caprices d'un gosse ! C'était ça pour lui, mon suicide ? Moi qui suis si triste et incompris ! La vie m'a toujours détesté, je n'y peux rien ! Je ne mérite pas ce qui m'arrive, je n'ai...
Mon regard se pose sur ce petit garçon, cet enfant qui souffre... Et plus je le regarde, plus j'ai l'impression qu'il va mourir par ma faute, pour racheter mon geste... Les battements de son cœur vont s'espacer de plus en plus, son souffle deviendra imperceptible, ses yeux se fermeront et les lignes rouges sur l'écran posé à son chevet s'aligneront dans un « biiiiiiiip » ininterrompu, signant son passage vers l'au-delà... Mes yeux s'emplissent de larmes et des sanglots me montent dans la poitrine. Je me laisse glisser contre le mur et me roule en boule, la tête posée contre les genoux. Mon oncle s'accroupit à côté de moi et, dans un murmure, me répète ce qu'il m'explique depuis mon arrivée dans son hôpital et que, jusqu'ici, je n'avais pas voulu entendre. Ses paroles, douces et chaudes, coulent jusqu'à mon oreille et se gravent dans mon esprit. J'arrête de pleurer. Les soucis de mon ancienne vie me semblent lointains. Je décide de me reprendre.
Lorsque nous passons la porte de l'hôpital, le soleil m'éblouit. C'est un signe pour moi : la vie m'offre une seconde chance, à moi de la saisir...
Le cœur gonflé de joie et d'espoir, je traverse la rue presque en courant. Un bruit de klaxon. Je me retourne, comme au ralenti. J'ai à peine le temps d'entendre mon oncle hurler et de voir une voiture foncer sur moi. Un choc fait vibrer tous les os de mon corps. Un souffle froid se répand de l'extrémité de mes doigts jusque dans mes poumons, jusque dans mon cœur.
Puis, le trou noir...
*Ta vie commence quand tu le décides. Profite-en car le jour où tu te rends compte qu'elle vaut vraiment la peine d'être vécue, il est trop tard.
Rappelle-toi, tu n'es pas maître des battements de ton cœur. Ne te replie pas sur toi-même ; le jour où tu t'aperçois de la présence des autres, tu ne te réveilles que pour sombrer à nouveau dans le néant...*