
Il fait nuit, mais pas une de ces nuits noires où l'on ne voit rien. Plutôt une de ces nuits grises où il ne fait jamais totalement noir, ni jamais jour.
Elle a froid, elle frissonne, essaie de réchauffer ses bras avec ses mains. Elle a enfin réussi à passer par-dessus le grillage derrière chez elle. Elle avance vers la barrière, s'étale sur la ligne de chemin de fer. Elle a mal, a envie de pleurer mais ravale ses larmes. C'est décidé, c'est ce soir. Comment en est-elle arrivée là ? Pourquoi par cette nuit froide de janvier se retrouve-t-elle ici, à escalader une barrière ? Soudain elle se rappelle, c'était il y a un peu plus de sept mois... Ce n'était pas la première fois, mais elle s'était promis que ce serait la dernière. Pourtant elle n'a pas résisté. Elle a avancé vers la porte comme un automate, l'a franchie, a fermé le verrou et s'est agenouillée...

C'était un après-midi de juin, il pleuvait comme elle pleurait. Dehors, il faisait aussi gris que son cœur. Elle avait un coup de blues, comme souvent, mais aujourd'hui il était plus violent. Pourtant elle avait tout pour être heureuse : des amis sur qui elle pouvait compter, un copain qui l'aimait, une mère aimante, un beau-père sympa et deux sœurs adorables. Alors, qu'est-ce qui clochait ? Pourquoi ça n'allait pas ? Peut-être cette absence qui la pesait depuis des lustres, cette absence d'un père qui n'avait jamais existé, qui avait été là sans être présent. Et qui avait disparu sans un regard...
Peut-être aussi cette vie qu'elle trouvait monotone, sans intérêt. Elle s'ennuyait tout le temps... Avec son copain dans les bras duquel elle oubliait doucement son amour pour un autre, avec ses amis où de rares délires existaient encore mais sans joie pour elle... Elle ne savait pas. Tout ce qu'elle savait, c'était cette envie de se tuer, de vomir sa vie...
Alors lentement, elle s'était dirigée vers les toilettes. Lentement elle s'est penchée et, comme une habitude, son doigt a trouvé sa gorge. Comme une habitude, un peu hésitante, un peu tremblante, elle a vomi, juste pour se sentir bien, pour être bien. C'est là que tout a commencé. De plus en plus souvent : au début, lors d'un chagrin, puis dès une contrariété, et pour finir souvent, si souvent...
Elle qui ne mangeait pas beaucoup déjà, s'est mise à réduire ses parts, jusqu'à ne pas manger de la journée... Elle savait qu'elle courait vers son malheur, mais elle ne voulait pas y croire. Elle aimait jouer avec ce feu. Elle disait « pouvoir s'arrêter quand elle voulait », comme les drogués... D'ailleurs, elle fumait aussi pour ne pas ressentir la peur que tout dérape, pour « planer ».

Elle venait de parvenir en haut de la barrière. Elle regarda du haut de son perchoir la route et, à quelques pas de là, l'eau, si calme, si belle... Elle sauta et atterrit sur sa cheville droite. Elle réprima une grimace mais sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle était glacée, avec sa pauvre chemise, ce pantalon de tailleur si fin et ses petits talons d'été. Mais elle aimait être habillée comme ça, elle voulait mourir comme ça... Elle alluma un « bédot », le dernier, le seul qui lui restait, le seul qu'elle ait pu faire. Ça faisait du bien, c'était chaud et c'était bon. Elle continua de rêver, de se souvenir... Du calvaire qu'elle avait enduré lorsque sa mère avait découvert, de la réaction de ses proches, du soutien de certains et de l'abandon d'autres, de la découverte de l'amour puis de la trahison, de l'hôpital... Elle était rentrée hier pour deux jours de vacances, deux jours d'hypocrite bonheur... Mais aujourd'hui, elle était bien, en accord avec elle-même, avec ses pensées, ses envies... Dans une heure, sa mère se réveillerait et irait voir sa chambre, venir délivrer sa fille et lui souhaiter un bon anniversaire. Mais elle trouverait une chambre vide, car celle-ci n'avait pas envie de rentrer, ou alors pas tout de suite, dans deux heures peut-être...
Cette eau devant elle lui paraissait plus tentante, beaucoup plus tentante, de plus en plus tentante... Elle ôta ses chaussures, plongea les pieds dans l'eau. L'eau était froide, gelée mais bonne, elle atténuait la douleur de son cœur... Elle fit deux brasses, les algues lui frôlaient les jambes... L'eau était douce à sa tristesse, le courant fort... Doucement, tout doucement, elle plongea...