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Essais

Petite soeur

Dans l'ombre d'une grande sœur admirée, la petite se perd jusqu'à l'anorexie. Un récit poignant sur la quête d'identité et le pouvoir salvateur d'une amie qui voit au-delà des apparences.

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Claire avait, à cette époque, les yeux les plus grands de toute la terre. Claire était très belle, elle avait un charme particulier. Elle avait des amis, avec qui elle riait, partageait tout, avec qui elle passait tout son temps. Claire avait l'intelligence, celle de penser par elle-même. Claire avait du caractère, et on la respectait. Claire avait du cran. Claire pouvait se battre pour ce qui la touchait, Claire parlait bien fort pour qu'on l'entende. Claire, on connaissait son prénom. Et, détail qu'on omettait la plupart du temps, Claire avait une petite sœur.

Cette petite sœur avait des petits yeux d'une couleur imprécise, marrons, ou verts, gris peut-être ? Cette petite sœur était chétive, frêle, aussi fragile dehors que dedans. Elle n'avait pas beaucoup d'amis, du moins aucun qui ne vaille la peine d'être cité. Cette petite sœur n'était pas brillante, elle n'osait que des pensées aussi petites qu'elle. Cette petite sœur murmurait tout bas, pour qu'on l'oublie un peu plus. Cette petite sœur dont la personnalité se planquait sous de longs cheveux châtains se cachait derrière sa sœur, seul rempart entre elle et l'anonymat. Et détail qu'on omettait la plupart du temps, la petite sœur avait un prénom.

Plus la grande sœur était grande, plus la petite se sentait petite. La grande débordait de personnalité, la petite en cherchait une désespérément. Cette petite courait après des talents qu'elle n'avait pas, grimaçait des sourires voulus naturels et refoulait des larmes de rage contre elle-même. Claire touchait les extrêmes, désespérait autant qu'elle enchantait, adorée autant que détestée, elle excellait dans ses défauts autant que dans ses qualités. La cadette quant à elle se complaisait dans une médiocrité qui ne lui valait aucun sentiment sinon l'indifférence la plus profonde.

Mais on s'habitue, et peu à peu, on en vient à s'oublier soi-même. Elle était devenue officiellement la petite sœur à Claire, pour elle comme pour les autres. Alors peut-être c'était à ce moment-là, quand pour soi-même on est plus rien, que les autres, les plus charismatiques, ceux qui ont en eux une confiance à toute épreuve vous passent sur le corps. Ils se prétendent même parfois vos amis. Et elle, elle qui était persuadée de n'être après tout que peu de choses, s'allongeait presque pour mieux se faire piétiner. Tous ces sanglots qui l'étouffaient la menaient doucement vers une longue agonie appelée l'anorexie, dernier recours, dernière solution pour qu'on la remarque. Parce qu'elle aussi était là.

Puis un jour on vous regarde un peu différemment, non pas différemment, mais on vous regarde et c'est déjà énorme. Puis on vous écoute, on vous prend la main, vous incitant doucement à laisser sortir les larmes, toutes celles qui auraient dû sortir il y a longtemps. C'est alors le début d'une longue ascension, on remonte doucement à force de paroles. Peu de gens savent écouter, écouter vraiment, écouter les gestes de l'autre, déceler dans ces attitudes les appels à l'aide qu'il ne prononcerait jamais sans y être contraint.

Marie a su, elle, elle a su faire couler les larmes qui serraient la gorge de la petite sœur. Et aussi bas qu'elle fût tombée, elle a vraiment cru que la petite valait la grande. Peut-être pour la première fois alors la petite aussi y a cru. Marie lui a dit tout ce qu'on avait oublié de lui dire. Qu'elle ne devait pas ressembler à Claire. Qu'elle était quelqu'un, très différent de sa sœur, mais qu'elle était quelqu'un. Elle lui a dit aussi qu'on n'avait pas le droit de lui marcher dessus, qu'elle valait mieux que ça. Marie se souvenait de son prénom.

Puis peu à peu, avec le temps, on guérit, on voit, on comprend. La petite est très grande maintenant, elle l'est depuis que Marie l'a relevée. Et parfois elle pose sur sa sœur ses yeux verts, précisément verts, et sourit : ses yeux ne sont pas bien plus grands que les siens, finalement.

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kmi888
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