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Essais

Pas de changement pour moi

Une jeune fille hésite entre la réalité médicale et la voix qui l'habite. Entre blanc d'hôpital et liberté retrouvée, elle nous entraîne dans son esprit tourmenté.

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Tout me paraît si bizarre aujourd'hui ; quelque chose a changé.

Pourtant non, je me réveille toujours au même endroit. Tout me paraît si beau : le blanc donne une impression de calme et à la fois d'angoisse. Tout est si blanc. Pourquoi est-ce que je me sens si changée ? Je devrais pourtant être habituée à cet endroit. Après tout, je ne suis pas la seule à être ici, même aussi jeune, j'en suis sûre.

L'infirmier a changé. Après tout, pour moi c'est pareil, il ne fait qu'apporter mes cachets, ces éternels petits comprimés matin et soir. Je sais, je ne suis plus attachée, c'est ça qui a changé ! Mais ce n'est pas la seule chose. Je sens qu'il y a autre chose, je me sens... seule. C'est sûrement ça : c'est la première fois de ma vie que je me sens seule.

Déjà deux semaines que je suis ici. Je pensais ne jamais me trahir, pourtant j'ai mal calculé mon coup. Si au moins j'avais réussi à en finir, rien de tout ça ne serait arrivé. J'aurais dû en prendre plus, je le savais pourtant. Peut-être qu'au fond je ne voulais pas mourir, peut-être que c'est ça... Non, je n'arrivais plus à vivre avec ça, cette voix qui ne me lâche jamais, c'est insupportable. Pourquoi est-ce que je fais tout ça alors que je ne le veux pas ? Pourtant j'ai l'impression que rien ne se passe, j'oublie petit à petit. Et si tout n'était que rêve ? Après tout, qui peut m'affirmer ce que je vois !

Elle me fait peur, et je l'aime en même temps. Elle est la seule chose qui me définit, l'unique qui me différencie des autres. Je ne veux pas aller voir un psy, ils veulent en savoir beaucoup trop. Je n'aime pas que l'on me comprenne, il ne faut pas que l'on sache son existence, ça pourrait lui être fatale. C'est sûrement ce que j'aime en son existence : personne ne doit la connaître pour qu'elle vive, au contraire d'une grande partie des gens qui veulent être connus pour vivre.

C'est ça, je ne l'entends plus. Pourquoi ce vide ? Je n'ai plus de douleur dans la tête, je contrôle le moindre de mes gestes, je vois... Non, je ne le vois plus. Ce n'est pas normal, je suis perdue. Pourquoi je ne vois plus la lueur autour des objets, autour des gens ? Dis-moi comment je dois faire, je t'en supplie, reviens m'aider... Je l'ai donc trahie ? Comment ai-je pu faire ça ? Elle savait que j'avais besoin d'elle.

Maman, pourquoi tu pleures ? Pourquoi est-ce que tu sembles si triste ? Dis-moi ce qui s'est passé ! Je n'ose même pas le demander, je n'ose plus rien dire, plus regarder les gens dans les yeux. Pour la première fois, j'ai peur de ce qu'ils vont penser. Putain, c'est quoi ce sentiment ? J'ai peur d'être quelqu'un. Je ne peux pas devenir ce que tout le monde est. Non, c'est ça : ils m'ont fait des injections, un tas de trucs pour me faire tout oublier, mais ça n'a pas marché. Voilà, c'est ça. Non, je délire... enfin non, je ne sais pas du tout...

Enfin, je vais savoir. Ma mère parle avec le médecin...

« Est-ce qu'elle pourra un jour sortir, pourra-t-elle faire comme avant, docteur ? Je ne comprends même pas pourquoi elle a voulu se tuer, elle est si... C'est vrai qu'elle a eu une dure période, mais jamais elle n'a voulu se tuer... »

« Vous savez, d'après l'IRM, il semblerait qu'elle ait des troubles de la personnalité, une schizophrénie, ce qui expliquerait beaucoup son comportement. Elle semble désorientée. Peut-être qu'un de ses symptômes a disparu, mais pour sa guérison, seul un psychiatre pourra nous dire si elle est capable ou non de vivre en société... »

C'est quoi cette histoire ? C'est ça, ils m'ont donné des cachets, ils m'enlèvent les seules choses qui me font du bien. Un psychiatre, c'est hors de question. D'ailleurs, ils n'avaient pas le droit de me faire un IRM. Je dois partir... Je dois retrouver tout ce que j'avais. Ils ne mesurent pas la chose : mon unique chance de sortir est d'affronter un psy. Qu'importe, ce sera le prix à payer. Je ne dois pas prendre les cachets, mais si je ne les prends pas, ils vont se douter de quelque chose. Reviens, je t'en supplie, c'est si dur sans toi...

Une semaine à peine, je ne pensais pas y arriver aussi vite. J'ai quitté mon lit blanc, ma fenêtre condamnée, je retrouve ma liberté. De retour chez moi, enfin. Ma mère me regarde bizarrement, mes amis semblent m'éviter, mais j'intrigue certaines personnes. J'évite leurs questions. Je peux arrêter le traitement maintenant, je pourrais retrouver la vraie vie, retourner dans la réalité de mon existence, la retrouver elle, ma voix.

Le psy a conclu à une dépression soudaine, mais seulement passagère. Je me trouve bonne comédienne parfois, quelle idée... Il en oublie même ce foutu IRM, une erreur d'imagerie sûrement...

Des mois se sont passés et tout le monde a oublié cette histoire. Mes amis rigolent de nouveau avec moi, ma mère est normale, et la vie a repris son cours...

Oui... Je t'entends. Doucement, ton murmure me pousse vers ailleurs, vers la réalité. Guide-moi dans ce monde, raconte-moi mon histoire, guide mes mouvements. Après tout, je pourrais dire ou faire ce que je veux, qui fera la différence entre fiction et réalité ?

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rocketgirl
rocketgirl @rocketgirl
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