Coquelicots rouges éclatants et marguerites blanches se dressant dans un champ d'herbes hautes, avec un arrière-plan flou évoquant une route et des arbres sous une lumière tamisée.
Essais

Maman, la comptine que tu fredonnais cachait un secret de femmes

Derrière « Gentil coquelicot », une comptine enfantine en apparence naïve, se cache un langage codé transmis de mère en fille pour évoquer les premières règles.

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Maman,

Tu fredonnais « Gentil coquelicot » en jardinant, sans jamais t'arrêter sur les paroles. Moi non plus, d'ailleurs. C'était juste une chanson d'enfance, une de plus, avec son refrain naïf et sa fleur rouge. Il m'a fallu des années, et la lecture d'un essai savant, pour comprendre ce que cette comptine portait en elle : le secret des premières règles, et tout ce que les mères ont longtemps tu à leurs filles.

Coquelicots rouges éclatants et marguerites blanches se dressant dans un champ d'herbes hautes, avec un arrière-plan flou évoquant une route et des arbres sous une lumière tamisée.
Coquelicots rouges éclatants et marguerites blanches se dressant dans un champ d'herbes hautes, avec un arrière-plan flou évoquant une route et des arbres sous une lumière tamisée. — (source)

Une comptine pas si innocente

« Gentil coquelicot » n'est pas une chanson anodine. Michel Chandeigne, libraire, éditeur et conférencier spécialiste des pays lusophones, le démontre dans un essai publié en 2012 dans la revue Sigila, consacrée au secret. Son texte, intitulé précisément « Le silence des coquelicots », révèle que la comptine recèle « un sens caché assez subtil » appartenant « au non-dit de l'éducation des jeunes filles ».

La chanson a été transcrite pour la première fois par Marion Théophile Dumersan en 1846 dans Chansons et rondes enfantines. Mais ses racines plongent bien plus loin, jusqu'au XIIe siècle, avec « Belle Aelis », une chanson médiévale qui met déjà en scène un jardin, une cueillette et un rossignol. Dans la version que nous connaissons, la jeune fille descend dans son jardin cueillir du romarin. Un rossignol se pose sur sa main et lui parle en latin. Trois mots, répétés comme un refrain : « gentil coquelicot ».

Pour Chandeigne, ces mots latins cachent le secret des premières règles. Le jardin, la fleur, la main de la jeune fille : tout le décor évoque l'initiation féminine. L'expression « avoir ses coquelicots » existe d'ailleurs dans l'argot pour désigner les menstruations, comme le rappelle l'essayiste. Une fleur éphémère, rouge, qui tache et disparaît : le coquelicot était tout désigné pour parler du sang sans le nommer.

Tableau impressionniste de Claude Monet, « Les Coquelicots » (1873), représentant un champ de coquelicots rouges sous un ciel nuageux, avec une femme tenant une ombrelle bleue et un enfant marchant dans le paysage.
Tableau impressionniste de Claude Monet, « Les Coquelicots » (1873), représentant un champ de coquelicots rouges sous un ciel nuageux, avec une femme tenant une ombrelle bleue et un enfant marchant dans le paysage. — (source)

Ce langage codé n'était pas un hasard. Il appartenait à une éducation où l'on n'expliquait pas le corps aux jeunes filles, où l'on préférait les images et les sous-entendus. La comptine fonctionnait comme une transmission souterraine, de mère en fille, sans jamais dire les mots.

Le silence des mères

Je pense à toi, maman, et à toutes les femmes de notre famille. Tu ne m'as jamais parlé de tes premières règles. Je ne t'ai jamais posé la question. Ce silence-là, il n'est pas propre à notre histoire : il a traversé des générations de mères et de filles.

Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022, a écrit Une femme (Gallimard, 1988) après la mort de sa mère. Elle y raconte cette femme qui l'a mise au monde, avec ses silences et ses non-dits. Le récit ne comble pas les trous, mais il les nomme. C'est déjà un premier pas.

Élise Thiébaut, dans Ceci est mon sang (La Découverte, 2017), fait le tour de ce tabou. Elle y retrace l'histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font, comme l'indique son sous-titre. Le livre montre à quel point le sang menstruel a été caché, honteux, tu — et comment ce silence s'est transmis de mère en fille.

Anne Berest, avec La Carte postale (Grasset, 2021), explore une autre forme de silence familial : celui qui entoure un secret, une disparition, une histoire qu'on ne raconte pas. Son enquête sur sa propre famille montre que les non-dits finissent toujours par peser sur les descendants.

Et puis il y a les travaux savants, comme celui de Martine David et Anne-Marie Delrieu, Aux sources des chansons populaires (Belin, 1984), que Chandeigne cite. Ils rappellent que ces chansons dites enfantines n'étaient pas destinées qu'aux enfants. Elles portaient des savoirs, des avertissements, des initiations — tout ce qu'on ne disait pas ouvertement.

Couverture de la bande dessinée « Coquelicots d'Irak » de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim, avec une typographie rouge et noire sur fond crème et une petite figure de fillette tenant des fleurs.
Couverture de la bande dessinée « Coquelicots d'Irak » de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim, avec une typographie rouge et noire sur fond crème et une petite figure de fillette tenant des fleurs. — (source)

Voilà, maman, ce que je n'ai jamais osé te dire. Le coquelicot n'est pas une fleur silencieuse, il porte le rouge de notre histoire. Aujourd'hui, je te le dis.

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Questions fréquentes

Que cache la comptine "Gentil coquelicot" ?

Selon l'essai de Michel Chandeigne, la comptine contient un sens caché lié aux premières règles. Le jardin, la fleur rouge et la main évoquent l'initiation féminine, et "avoir ses coquelicots" était un argot pour désigner les menstruations.

Quelle est l'origine de la chanson "Gentil coquelicot" ?

La chanson a été transcrite en 1846 par Marion Théophile Dumersan, mais ses racines remontent au XIIe siècle avec "Belle Aelis", une chanson médiévale mettant en scène un jardin, une cueillette et un rossignol.

Pourquoi les mères taisaient-elles les règles à leurs filles ?

Le silence venait d'une éducation où l'on n'expliquait pas le corps aux jeunes filles. Les comptines servaient de transmission souterraine, de mère en fille, pour parler du sang sans jamais le nommer.

Quel livre d'Annie Ernaux aborde le silence maternel ?

"Une femme" (Gallimard, 1988), écrit après la mort de sa mère. Le récit ne comble pas les trous mais les nomme, ce qui constitue un premier pas face aux non-dits familiaux.

Quel ouvrage retrace l'histoire du tabou des règles ?

"Ceci est mon sang" (La Découverte, 2017) d'Élise Thiébaut. Le livre montre comment le sang menstruel a été caché et honteux, et comment ce silence s'est transmis de génération en génération.

Sources

  1. editions-msh.fr · editions-msh.fr
  2. editionschandeigne.fr · editionschandeigne.fr
  3. editionsladecouverte.fr · editionsladecouverte.fr
  4. fabula.org · fabula.org
  5. nobelprize.org · nobelprize.org
book-vibes
Amélie Bourbot @book-vibes

Je parle de livres comme d'autres parlent de leurs séries préférées : avec des étoiles dans les yeux et des recommandations qui fusent. Ancienne booktubeuse reconvertie en rédactrice, j'ai gardé l'enthousiasme sans le format vidéo. Essais, non-fiction, romans graphiques, poésie contemporaine – mon spectre est large. J'habite à Nantes, entourée de bibliothèques et de librairies indépendantes qui me ruinent chaque mois. Mes critiques essaient de transmettre le frisson d'une bonne découverte.

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