
Pour tout vous dire, je ne sais pas pourquoi j'écris. J'ai toujours cru que la meilleure façon de vaincre ses démons, c'était de les mettre sur papier puis de le brûler — mais pas tout de suite. Pour ça, il faut lire et relire ce papier, en trouver les failles, le corriger, le détester en quelque sorte, et puis le mépriser. Après cela, on peut le brûler sans craindre de voir ressurgir ces démons dans ses cauchemars. D'ailleurs, c'est ce que j'ai toujours fait : quand je me sentais mal, je prenais une feuille et un stylo, et j'écrivais.
Parfois, sans m'en rendre compte, les mots que je couchais sur ce petit papier s'organisaient soudainement en vers, puis les vers en poème. À la fin, je me sentais soulagé, mais je ressentais toujours cette tristesse qui ne vient de nulle part mais de partout en même temps. Cette tristesse qui nous submerge sans qu'on s'en rende compte et qui ne part jamais. Celle qui s'endort pendant un moment quand on est heureux ou amoureux, mais qui ressurgit au premier orage, à la première déception, comme si elle attendait là, tapis dans un coin, guettant cet affreux orage et se délectant de son avènement.
C'est cette tristesse qui me gagne aujourd'hui. Elle m'a eue et je ne sais que faire. Je la sens me percer le cœur comme un couteau qu'on retournerait dans une plaie déjà infectée. Elle se nourrit de mes peurs, de ma solitude, de mon vécu. Elle me rappelle les mauvais moments, mes déceptions, mes conneries. Elle me rappelle ce bonheur intense et court que j'ai vécu un beau jour de printemps. Elle me dit que je l'ai appelé, que mon bonheur me pesait ou me paraissait irréel, et que j'avais eu besoin de tout gâcher.
Et moi, je la fuis, la traitant de menteuse. Je ne peux croire ce qu'elle dit, c'est trop affreux. Je me cache d'elle, je sors, je fais des bêtises, je fume, je bois, je me détruis. Puis un beau jour, je me lève, je me regarde dans le miroir, et la personne que je vois me semble étrangère. Qui est-elle ? Pourquoi m'observe-t-elle ? Je regarde derrière moi et je me rends compte que c'est bien moi que reflète ce miroir de malheur. Que m'est-il arrivé ? Je ne comprends plus rien et je sombre dans une infinie détresse. Je déprime, je saute à pieds joints dans ce gouffre que tout le monde redoute. Je ne vois plus personne, je prends des médocs censés me redonner goût à la vie, mais rien n'y fait : je suis perdue. Voulant la fuir, je suis tombée tout droit dans son piège.
Me voilà maintenant, des années plus tard, et des centaines de drogues avalées, couchant sur papier mon grand désespoir, croyant vainement pouvoir tout élucider de cette manière, me mentant encore à moi-même et espérant toujours sortir de ce gouffre.
Réussirai-je à tout surmonter ? Suis-je forte ? J'en doute fort. La vie ne me dit plus rien et la mort me paraît encore plus cruelle. Où aller ? Que faire ? Je ne sais pas.