
Ma mère s'inquiète et croit que je travaille trop. Si seulement je pouvais lui en parler... Mais je connais déjà sa réaction : direction le psy, et une explication longue et tout à fait inutile de mon esprit. Je n'en veux pas de son psy, je n'aime pas les médecins, je peux me débrouiller seule, je n'ai pas besoin des autres. Est-ce pour cela que je ne compte que des connaissances et aucun ami ? Sûrement. C'est évident, je le sais bien que je suis une solitaire, pas parce que l'on me rejette, mais parce que je ne veux pas m'attacher à ces personnes qui pourraient être des entraves à mes ambitions, à mes projets d'avenir.
Cependant, aujourd'hui, tout cela me semble bien loin, et j'ai trop mal à la tête pour y réfléchir. Les mots se brouillent et perdent leur sens.
L'ultime rituel et l'épuisement
Chaque soir, je répète ce nouveau rituel pour ne pas m'endormir. Je m'assois à mon bureau et je mets mes livres devant moi. Ces mots que j'aime tant, que je veux tant pouvoir posséder, m'échappent maintenant. Ils s'en vont, les lettres se mélangent, les sens ne veulent plus rien dire. Je réussis assez bien, si je sombre dans un semi-sommeil, à garder le contrôle et me réveiller selon mes désirs.
Mais cette nuit-là, je ne peux plus. Le café ne me fait plus aucun effet, et je m'abandonne sur mon lit avec une langueur que je ne me serais jamais autorisée. Mes yeux se ferment. Je me sens déjà mieux. Je suis bien, je dors, et je parviens même à croire que je vais rêver.
La rencontre dans le rêve
Doucement je glisse vers un pays merveilleux, plein de douceur. Je vois la porte de mes songes, je n'ai plus qu'à l'ouvrir, plus qu'à la pousser, et je serai libre, enfin, libre de tout. Je n'aurai plus aucune contrainte physique, ni intellectuelle, je n'aurai plus de problèmes. Tout sera bien, tout sera clair.
J'entends un doux murmure, tout d'abord lointain, très lointain, puis ça se rapproche. Je ne me sens plus aussi bien, et je sais déjà ce qui se prépare. Je connais cette sensation : il est là, il me regarde, il me guette, il attend que mon esprit faiblisse, la faille qui lui permettra de pouvoir encore tout gâcher. Je ne suis plus très loin de la porte, je tends déjà la main, mais mon esprit lâche. Je ne suis plus responsable de rien, et me voilà, debout, au milieu de ce banc, et Lui, assis sur son tabouret à bar, les yeux me sondant.
Cela fait en effet longtemps que l'on joue au chat et à la souris. Mais le félin attrape toujours ses proies, non ? Il faut que je me réveille, je dois le faire à tout prix, je dois me concentrer et faire de mon mieux pour lui échapper cette fois encore. Mais tout, encore une fois, se brouille. Comment fais-je d'habitude pour sortir de ce cauchemar ? Je ne suis plus très sûre.
Le message de l'inconnu
Il sourit, il n'est pas méchant. J'essaye de me convaincre pour évincer cette peur qui me cloue littéralement sur place :
« Tu es très fatiguée, je le sais, et je ne te retiendrai pas longtemps, je te l'assure. J'ai compris que ma méthode ne pourrait pas marcher sur toi. C'est une terrible erreur. Mais maintenant j'ai compris, tu es quelqu'un de très intelligent et de très fort. Jamais je ne pourrais obtenir quoi que ce soit de toi, et tu es, pour dire toute la vérité, dans un bien piètre état. Je ne suis pas fière de moi, j'aurais dû comprendre avant. Mais ce qui est fait est fait. Les remords ne servent à rien.
» Je vais partir, te laisser, puisque tu ne veux pas de mon aide, mais avant, je voulais que tu saches à quel point tu devrais ouvrir les yeux, voir ce qui t'entoure, vivre et respirer sans penser aux conséquences pour une fois. Tu vas mourir si tu restes ainsi, tu dépéris de l'intérieur. Je ne dis pas cela pour être méchante, mais ce n'est pas une vie d'être seule, à toujours travailler. Tu n'as pas le droit de laisser ton cerveau tout diriger. Les amis, la famille, tout ça doit maintenant faire partie de ton quotidien.
» J'aimerais savoir que tu as compris ce que je viens de te dire, que plus jamais je n'aurai besoin de revenir te voir pour encore te casser les pieds. Il n'est pas un seul être dans ce monde qui pourrait te prendre le bonheur que tu mérites, mais ce bonheur, il ne viendra pas tout seul, et personne ne te le donnera. Il est temps pour moi de te laisser dormir, je ne veux plus te déranger, tu as besoin de sommeil, de réfléchir à tout ça. Nos routes se séparent. Adieu. »
Un nouveau départ
Je ne sais pas qui il était, je ne le saurai sûrement jamais. Mon ange gardien ? Cela pouvait être possible en effet, car depuis ce jour, je ne perds plus une miette de la vie. Depuis que l'on m'a retrouvée au petit matin, les veines ouvertes dans ma baignoire. Je ne veux plus essayer de comprendre ce qui se passe, mais juste le vivre. C'est la vie.