Chaque année, le baromètre Starfish dresse un état des lieux de la santé de l'océan mondial. L'édition 2026, révélée en juin, ne mâche pas ses mots : la dégradation se poursuit, et elle s'accélère. Pour un pays comme la France, dont le domaine maritime est le deuxième plus grand au monde, ces chiffres ne sont pas une abstraction lointaine. Ils touchent directement nos côtes, nos pêcheries, notre sécurité alimentaire et notre économie.
Un océan qui se réchauffe, et personne ne peut l'ignorer
Commençons par le thermomètre. La température des mers européennes a atteint des niveaux inédits en juillet 2026. En Méditerranée, les eaux ont franchi la barre symbolique des 30°C dès le mois de juin. C'est suffisant pour que des poissons tropicalis, jusque-là absents de ces eaux, se mettent à apparaître - et suffisant aussi pour fragiliser des écosystèmes qui ont mis des millénaires à se construire.

Sur l'Atlantique, la température de surface a elle aussi battu des records, atteignant 21,1°C cette année. Ce chiffre, pour qui ne suit pas ces données d'ordinaire, peut paraître anodin. Mais sur les côtes atlantiques, la dérive est tangible. Les pêcheurs observent des espèces inattendues dans leurs filets : des requins, des barracudas, des espèces qui n'irriguaient pas ces eaux auparavant. Ce ne sont pas des curiosités passagères. C'est la manifestation concrète d'un réchauffement qui reconfigure, bouchon par bouchon, les pêcheries françaises.
Et ce ne sont pas que les poissons qui bougent. Les récifs coralliens, ces forêts sous-marines qui abritent un quart de la vie marine, subissent un stress thermique sévère dans 84,4 % des cas. Pour comparaison, cette proportion n'était que de 68,2 % entre 2014 et 2017. Ces récifs ne blanchissent pas par caprice : ils s'affolent face à une chaleur qu'ils ne supportent pas, et quand ils meurent, c'est tout un réseau de vie qui s'effondre.
La montée des eaux : un péril concret pour les littoraux
Le baromètre chiffre un phénomène que les modèles projetaient depuis des décennies : la hausse du niveau de la mer atteint désormais 4,2 mm par an sur la période 2012-2025, presque le double du rythme observé les décennies précédentes. Karina Von Schuckmann, conseillère scientifique au sein de l'organisation intergouvernementale Mercator Ocean International, souligne l'ampleur de cette accélération.

Pour les Français vivant sur les littoraux - et ils sont nombreux - cette donnée se traduit en menaces concrètes. L'érosion côtière, les submersions marines, la salinisation des nappes phréatiques ne sont pas des hypothèses de travail. Ce sont des réalités déjà observées dans des communes de Bretagne, d'Aquitaine et des outre-mer. Les inondations et tempêtes qui en découlent pèsent lourdement sur les budgets publics et privés : en 2024, les pertes financières mondiales liées à ces événements ont atteint 212 milliards de dollars, presque le double du total de 2023. Et seules 34 % de cette somme étaient couvertes par des assurances. Le reste ? Ce sont des familles, des communes, des entreprises qui absorbent le choc.
Ces coûts matériels, comme le note l'Iddri, illustrent de façon très directe la manière dont les pressions humaines sur l'océan se traduisent en factures que la société paie.
1 685 espèces menacées, et la biodiversité qui recule
Le chiffre qui frappe dans ce baromètre est celui des 1 685 espèces marines désormais menacées d'extinction - huit de plus qu'en 2025. Ce n'est pas un bruit de fond statistique. C'est le reflet d'un écosystème qui se fragilise sous le poids cumulé des émissions de CO₂, de la pollution plastique et d'une pêche industrielle qui exploite les stocks au-delà de leur capacité de renouvellement.
Les espèces menacées ne sont pas de simples noms dans un catalogue. Elles tiennent des maillons de chaînes alimentaires entières. Quand elles disparaissent, les effets en cascade se propagent jusqu'aux stocks de poissons dont dépendent les pêcheurs artisanaux - eux qui ne représentent que 25 millions de tonnes sur les 115 millions de tonnes de production alimentaire marine mondiale, mais qui fournissent pourtant 88 % des emplois du secteur.
C'est toute une économie de la pêche, depuis le mareyeur du port jusqu'au restaurateur du bord de mer, qui repose sur un équilibre fragile. Et cet équilibre se dégrade.
Des aires protégées en progrès... mais pas au rythme nécessaire
Il y a une lueur dans ce tableau, si l'on veut bien la chercher : les aires marines protégées (AMP) dépassent désormais 10 % de l'océan mondial pour la première fois. C'est un cap symbolique franchi. Mais il faut regarder le détail : seuls 3,2 % de ces zones bénéficient d'une protection haute ou intégrale, celle qui interdit effectivement les activités destructrices. Le reste constitue des zones où la réglementation reste souple, parfois à peine contraignante.

L'objectif international de 30 % d'AMP d'ici 2030 - le fameux "30 × 30" - reste donc très loin d'être atteint. Et la tâche ne sera pas facilitée par un phénomène inquiétant relevé par l'Iddri : les principaux systèmes d'observation in situ des océans sont en train de se réduire, ce qui diminue la capacité de protection des océans. On aveugle progressivement nos capteurs au moment précis où il faudrait mieux voir pour mieux protéger.
Le traité sur la haute mer : un espoir juridique
Face à ce constat, il existe au moins un événement qui a marqué l'année 2026. Le traité sur la haute mer est entré en vigueur en janvier, instaurant pour la première fois un cadre juridique commun pour gouverner 61 % de l'océan - cette vaste étendue qui échappait jusqu'ici à toute régulation internationale. Karina Von Schuckmann l'a qualifié de "chose la plus importante et la plus remarquable de cette année".
Ce traité ouvre la voie à la création de nouvelles aires marines protégées en haute mer, à un meilleur contrôle de la pêche et à la limitation des activités extractives dans des zones jusqu'ici sans loi. C'est un outil. Mais un outil ne sert que s'il est utilisé.
Des alertes qui alertent peu
C'est peut-être le paradoxe le plus troublant du baromètre Starfish. La prise de conscience de la dégradation océanique n'a jamais été aussi large. Les médias en parlent, les scientifiques alertent, des traités se signent. Et pourtant, les pressions que l'humanité exerce sur l'océan ne cessent de s'intensifier. Les émissions de gaz à effet de serre continuent de grimper, la pollution plastique ne ralentit pas, la pêche industrielle maintient un effort de pêche élevé. L'état de l'océan se détériore d'année en année, malgré les annonces.
Et il y a une dimension humaine de cette crise qui dépasse les questions écologiques. En 2025, 8 260 migrants ont perdu la vie en mer. Plusieurs facteurs poussent ces personnes à tenter la traversée : conditions climatiques sévères, événements météorologiques extrêmes, élévation du niveau de la mer, désertification, raréfaction des ressources en eau. L'océan dégradé n'est pas seulement un problème de biodiversité ou de pêche. C'est aussi, de manière tragique, un facteur de migration et de mort.
Ce qui se joue pour les Français
La santé de l'océan n'est pas une affaire de spécialistes. Elle conditionne la résilience des territoires côtiers, la sécurité alimentaire de millions de personnes, la viabilité d'activités économiques entières - de la pêche artisanale au tourisme balnéaire - et, dans une mesure que l'on sous-estime souvent, la stabilité climatique du globe. L'océan absorbe la grande majorité de l'excédent de chaleur produit par les gaz à effet de serre. Quand il atteint ses limites, c'est l'ensemble du système terrestre qui vacille.
Les chiffres du baromètre Starfish ne disent pas que tout est perdu. Ils disent que le cap actuel mène à des conséquences de plus en plus coûteuses, de plus en plus difficiles à gérer, de plus en plus irréversibles. L'entrée en vigueur du traité sur la haute mer prouve que l'action diplomatique est possible. La progression des aires marines protégées montre que les dynamiques existent. Mais tout cela reste insuffisant face à l'ampleur de la dégradation.
Pour les Français, l'océan n'est pas un horizon lointain. C'est une façade, une source de revenus, un lieu de vie, un régulateur du climat. Ce qui se passe au large finit toujours par déferler sur le rivage.