Modèle à l'échelle 1:50 du réacteur de fusion ITER exposé sur un socle.
Environnement

Fusion nucléaire : startups, calendrier 2028 et défis scientifiques

La fusion nucléaire passe de la promesse à la réalité commerciale grâce aux startups et aux géants de la tech. Découvrez les défis scientifiques, le calendrier 2028 et l'impact énergétique imminent.

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L'annonce a eu l'effet d'une bombe dans un monde pourtant habitué aux promesses lointaines de la science. En 2023, Microsoft a signé un accord historique avec la startup américaine Helion Energy pour lui acheter de l'électricité produite par fusion nucléaire dès 2028. Ce contrat ne ressemble à aucun autre : il ne s'agit pas d'un mémorandum d'entente vague ou d'une expérience de laboratoire, mais d'un engagement commercial ferme, assorti de clauses pénales si la puissance promise n'est pas au rendez-vous. Nous sommes loin du cliché « la fusion, c'est toujours dans 30 ans » ; avec 50 mégawatts prévus dans cinq ans, la chronologie de l'énergie mondiale est en train d'être réécrite sous nos yeux. Ce pari audacieux force les géants de l'énergie et la communauté scientifique à sortir de leur torpeur, car si une startup tient un tel délai, la révolution énergétique ne sera plus une perspective lointaine, mais une réalité immédiate. 

Modèle à l'échelle 1:50 du réacteur de fusion ITER exposé sur un socle.
Modèle à l'échelle 1:50 du réacteur de fusion ITER exposé sur un socle. — No machine-readable author provided. KentZilla assumed (based on copyright claims). / CC BY-SA 3.0 / (source)

Un contrat signé par Microsoft qui change tout pour la fusion nucléaire

Pendant des décennies, l'énergie de fusion a été synonyme de recherche fondamentale et de délais interminables, entretenus par des projets étatiques colossaux. Soudainement, la logique du marché privé a fait irruption avec une violence inouïe. L'accord entre Microsoft et Helion stipule que la startup doit fournir 50 mégawatts d'électricité d'ici 2028, une quantité suffisante pour alimenter des milliers de foyers ou un centre de données volumineux. Ce qui choque de nombreux observateurs, c'est la présence de pénalités financières en cas de retard ou de non-respect des performances. En pratique, cela signifie que Helion ne vend pas de l'espoir, mais garantit une livraison, transférant le risque technologique vers l'entreprise elle-même plutôt que vers le contribuable ou l'État.

2028 : la date qui fait rire les sceptiques et trembler les géants de l'énergie

Pour une grande partie de la communauté scientifique traditionnelle, l'échéance de 2028 relève de la pure science-fiction. Les sceptiques soulignent à juste titre que les projets comme ITER, financés par 35 pays et disposant de budgets illimités, tablent sur une production nette d'énergie pour 2035 au plus tôt, et une commercialisation espérée pour les années 2050. Comment une startup seule pourrait-elle donc réussir là où des nations entières échouent ? Pourtant, cette date impossible force le débat. Elle oblige à reconsidérer les modèles économiques et techniques de la fusion. Si Helion échoue, la confiance dans les startups sera ébranlée, mais si elle réussit, même partiellement, elle prouvera que l'agilité du secteur privé peut pulvériser les calendriers bureaucratiques. C'est cette incertitude radicale qui fait trembler les géants de l'énergie traditionnelle : ils craignent de manquer le tournant d'une technologie qui pourrait rendre obsolètes les centrales à charbon ou à gaz beaucoup plus vite que prévu.

Décembre 2022 à Livermore : le « break-even » n'est plus un mythe

Il serait faux de croire que l'accord Microsoft repose uniquement sur du vent. En décembre 2022, le Lawrence Livermore National Laboratory en Californie a réalisé une percée historique en réussissant la première réaction de fusion produisant plus d'énergie qu'elle n'en a consommée pour l'initier. C'est ce qu'on appelle le « break-even », ou gain énergétique net. Pour la première fois, l'humanité a créé une étoile miniature sur Terre qui s'est auto-alimentée pendant une fraction de seconde. Même si cette expérience reposait sur le confinement inertiel par laser (différent de l'approche magnétique d'Helion), elle a validé la preuve physique que le réacteur peut être plus puissant que l'ensemble du système. Quelques mois plus tard, en décembre 2023, le laboratoire JET au Royaume-Uni a battu un record de durée en produisant 69 mégajoules d'énergie de fusion sur une période de cinq secondes. Ces deux événements, proches dans le temps, ont agi comme un catalyseur psychologique : la preuve scientifique est là, il ne reste plus qu'à l'ingénieriser.

Fabriquer une étoile sur Terre sans faire un cours de physique

Schéma de la réaction de fusion entre le deutérium et le tritium.
Schéma de la réaction de fusion entre le deutérium et le tritium. — (source)

Avant de comprendre la course effrénée des startups, il est essentiel de saisir ce que l'on cherche exactement à dompter. La fusion nucléaire, c'est le processus qui allume le Soleil et les étoiles. Contrairement à la fission, qui casse des atomes lourds comme l'uranium, la fusion consiste à fusionner des atomes légers, généralement des isotopes de l'hydrogène (le deutérium et le tritium), pour former un atome plus lourd : l'hélium. C'est la réaction la plus puissante de l'univers. Pour la provoquer sur Terre, il faut recréer des conditions extrêmes : chauffer le carburant à des températures de l'ordre de 100 millions de degrés Celsius, soit bien plus chaud que le cœur du Soleil, pour que les noyaux surmontent leur répulsion électrique et se collent l'un à l'autre.

Pourquoi la fusion libère 4 millions de fois plus d'énergie que le charbon

La densité énergétique de la fusion défie l'imagination. Imaginez une petite bouteille d'eau et un tas de charbon. La fusion des atomes contenus dans cette bouteille libérerait, selon les données du projet ITER, environ 4 millions de fois plus d'énergie que la combustion chimique de ce tas de charbon. Comparé au nucléaire actuel (fission), la fusion est encore environ 4 fois plus puissante à masse égale. Pour le rendre concret, quelques kilogrammes de combustible de fusion pourraient fournir l'électricité nécessaire à la vie d'un être humain moyen pendant des décennies, voire des siècles. C'est cette promesse d'une énergie quasi-infinie à partir de quantités infimes de matière qui motive tant de passion. Nous passons d'une économie de l'extraction minière massive (charbon, pétrole, uranium) à une économie de la précision atomique, où une poignée de matière suffit à faire tourner une ville.

Zéro CO2, zéro déchet de longue durée : les deux arguments qui changent la donne climatique

Au-delà de la puissance, l'argument écologique est massif. La fusion ne produit aucun dioxyde de carbone (CO2) lors de la production d'électricité. Elle ne génère pas non plus de déchets radioactifs de haute activité et de longue durée comme ceux qui nous posent tant de problèmes aujourd'hui avec la fission. Le principal sous-produit de la réaction deutérium-tritium est l'hélium, un gaz inerte, non toxique et sans effet de serre. Quant au carburant, il est disponible en abondance. Le deutérium peut être extrait de l'eau de mer, qui en contient des quantités immenses. Pour le tritium, qui n'existe pas naturellement en grande quantité, il est produit en interne en bombardant du lithium avec les neutrons de la réaction. Les réserves terrestres de lithium permettraient de faire fonctionner des centrales à fusion pendant plus de 1000 ans, et si l'on exploite le lithium présent dans l'eau des océans, nous avons de quoi durer des millions d'années.

Le ruban de 3 millimètres qui a réduit le coût de la fusion par 40

Si la fusion est si prometteuse, pourquoi n'a-t-elle pas fonctionné auparavant ? Pendant 70 ans, le principal obstacle a été la taille des machines. Pour confiner un plasma à 100 millions de degrés, il faut des aimants immenses et puissants. Or, les aimants supraconducteurs classiques, basés sur le niobium-étain, ont une limite physique : ils ne peuvent générer qu'un champ magnétique d'environ 12 ou 13 teslas sans devenir instables ou trop coûteux. Cette limite obligeait à construire des réacteurs gigantesques, comme ITER, pour espérer atteindre le point critique de fusion. C'est là qu'intervient la rupture technologique majeure : l'arrivée des supraconducteurs à haute température, et plus particulièrement le ruban REBCO (oxyde de baryum et de cuivre de terres rares).

Quand le MIT a remplacé un câble massif par un ruban de cuivre et baryum

L'image est frappante et raconte l'histoire mieux que n'importe quelle équation. Martin Greenwald, physicien au MIT, tenait dans une main un énorme câble de cuivre massif, épais et lourd, conçu pour transporter un courant intense. Dans l'autre main, il tenait un ruban fin, d'environ 3 millimètres de largeur, semblable à un vieux film photographique. Ce ruban de YBCO (une forme de REBCO) pouvait transporter exactement le même courant électrique que le câble massif, sans aucune résistance, grâce à ses propriétés supraconductrices. Cette capacité à transporter des courants énormes dans un volume minuscule permet de créer des aimants bien plus puissants. On peut désormais fabriquer des bobines capables de générer des champs magnétiques de 20 tesla, voire plus, sans enfler la taille du réacteur.

« Le coût par watt a chuté d'un facteur 40 en un seul jour »

Dennis Whyte, le directeur du Plasma Science and Fusion Center du MIT, a résumé l'impact de cette invention avec une phrase choc : « Le coût par watt a chuté d'un facteur 40 en un seul jour ». Bien sûr, cela ne s'est pas passé en vingt-quatre heures littérales, mais le moment où la décision a été prise d'utiliser ces rubans REBCO a marqué un basculement brutal dans la viabilité économique de la fusion. Avec des aimants 20 tesla, le volume du plasma nécessaire pour atteindre la fusion diminue drastiquement. Plus petit signifie moins de matériaux, moins de béton, moins de temps de construction. Un réacteur qui coûtait précédemment des dizaines de milliards de dollars devient soudainement un projet d'un ou deux milliards. Cette réduction de coût d'un facteur 40 a transformé la fusion d'un programme gouvernemental budgétivore en une opportunité d'affaires attractive pour le capital-risque.

ITER à Cadarache : pourquoi 35 pays n'ont pas suffi à dompter la fusion

Il serait injuste de critiquer ITER sans reconnaître son importance historique. Situé à Cadarache, dans le sud de la France, ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor) est le plus grand projet scientifique jamais entrepris par l'humanité. Réuni autour d'une table par 35 pays, il vise à prouver que la fusion magnétique à grande échelle est possible. L'objectif est de produire 500 mégawatts de puissance de fusion à partir de 50 mégawatts d'injection, un gain de dix fois (Q=10), d'ici 2035. C'est une machine titanesque, conçue pour faire la preuve de principe absolue. Cependant, ITER souffre de maux inhérents à sa structure : une gouvernance complexe où chaque décision doit être validée par le consensus de 35 nations, entraînant des lenteurs et des dérives budgétaires colossales. 

Modèle en coupe d'un tokamak montrant les bobines et les composants internes.
Modèle en coupe d'un tokamak montrant les bobines et les composants internes. — IAEA Imagebank / CC BY-SA 2.0 / (source)

500 mégawatts pour 2035, une commercialisation repoussée à 2055 : le coût de la lenteur

Le calendrier initial d'ITER prévoyait une production d'énergie pour 2025. Aujourd'hui, l'objectif repoussé est 2035, et beaucoup d'observateurs estiment que la date réelle glissera encore vers 2037 ou 2040. Mais le problème le plus profond concerne l'après-ITER. Le projet n'est pas une centrale commerciale, c'est une expérience. La première centrale de démonstration industrielle, DEMO, ne pourrait arriver qu'après 2050, avec une commercialisation généralisée espérée vers 2055 ou 2060. Dans un contexte d'urgence climatique, où chaque degré compte, cette échelle de temps est jugée insupportable par beaucoup. La gouvernance à 35 pays, bien que nécessaire pour partager le fardeau financier, rend l'itération impossible. On ne peut pas modifier le design d'ITER pour intégrer une nouvelle technologie comme les aimants REBCO une fois que le béton est coulé.

Avril 2024 à Cadarache : quand ITER a ouvert ses portes aux startups

Un événement symbolique fort a eu lieu les 22 et 23 avril 2024 : le troisième atelier public-privé s'est tenu au siège même d'ITER à Cadarache. Pour la première fois, les chercheurs du projet étatique ont ouvert leurs portes à la quarantaine d'entrepreneurs privés qui lancent des startups de fusion. Cette rencontre n'était pas anecdotique ; elle montrait que la « vieille garde » reconnaît que le modèle a changé. Au lieu de se voir comme des concurrents hérétiques, les startups sont désormais considérées comme des catalyseurs potentiels. Des entreprises comme Microsoft ou Google, via leurs partenariats avec ces startups, sont entrées dans la danse, apportant des financements et une soif de résultats qui manquent parfois aux processus politiques. Cet événement a marqué le début d'une collaboration nécessaire : ITER fournit la science fondamentale de base, tandis que les startups cherchent à industrialiser ces connaissances plus vite que les gouvernements ne le pourraient jamais.

Commonwealth Fusion Systems et le tokamak rétréci par le MIT

Parmi toutes ces nouvelles entreprises, Commonwealth Fusion Systems (CFS) est sans doute la plus avancée et la mieux financée. Spin-off direct du MIT, elle incarne parfaitement la promesse « REBCO + agilité = résultats rapides ». CFS a levé près de 3 milliards de dollars, un record pour le secteur, lui donnant les moyens de passer de la théorie à la pratique industrielle à une vitesse vertigineuse. Leur projet phare s'appelle SPARC, un tokamak compact qui vise à devenir le premier réacteur de fusion à atteindre le « break-even » net avec des aimants supraconducteurs à haute température. Contrairement à ITER qui est la taille d'un stade, SPARC tient dans un hangar industriel modeste, grâce à la puissance des champs magnétiques de 20 tesla générés par ses aimants en ruban REBCO.

SPARC : un réacteur de 140 MW dont l'inauguration est prévue fin 2025

Les ambitions de CFS sont claires et le calendrier est serré. Le réacteur SPARC devrait être inauguré fin 2025. Son objectif est de produire environ 140 mégawatts de puissance de fusion, ce qui serait un exploit majeur pour une machine de cette taille. Si SPARC réussit, il validera mathématiquement le concept de réacteur compact, ouvrant la voie immédiate à la construction d'ARC, un réacteur commercial qui lui succédera. La compacité est ici la clé : en réduisant la taille, on réduit les coûts de construction et les délais. CFS espère ainsi démontrer que l'on peut construire une centrale de fusion en quelques années, et non en quelques décennies. Ce projet est scruté par le monde entier comme le test ultime de la théorie des « petits réacteurs rapides ».

Google s'engage pour 200 mégawatts : le plus gros contrat privé de l'histoire de la fusion

La confiance de l'industrie dans CFS ne se limite pas aux investisseurs traditionnels. Google a signé un accord d'achat pour 200 mégawatts d'électricité produite par la fusion de Commonwealth Fusion Systems. Ce contrat est énorme, non seulement par sa taille (quatre fois l'accord Microsoft-Helion), mais par ce qu'il représente : les géants de la tech, énormes consommateurs d'énergie pour leurs data centers et leur IA, misent désormais sérieusement sur cette technologie. Ce n'est plus de la philanthropie scientifique, c'est de la planification énergétique. Ces contrats privés massifs prouvent que les entreprises ne veulent plus attendre 2050 pour décarboner leur consommation d'électricité. Ils cherchent des solutions immédiates, et la fusion, grâce aux avancées de startups comme CFS, est soudainement entrée dans leur radar.

Helion et les 45 startups qui ont attiré 15 milliards de dollars en cinq ans

Fonctionnement d'un réacteur tokamak pour le confinement magnétique du plasma.
Fonctionnement d'un réacteur tokamak pour le confinement magnétique du plasma. — (source)

Au-delà du duo géant CFS et Helion, il existe un écosystème global en pleine effervescence. La fusion est devenue un marché à part entière, attirant des talents et des capitaux du monde entier. En 2020, les investissements mondiaux dans la fusion ne totalisaient que 1,7 milliard de dollars. En septembre 2025, ce chiffre avait explosé pour atteindre 15 milliards de dollars. Cette croissance exponentielle concerne 45 startups réparties dans 13 pays différents. De la Californie à la Chine en passant par l'Allemagne et le Japon, une véritable course est lancée. Chaque équipe explore une voie différente : confinement inertiel, confinement magnétique, cibles à laser, stellarators, pièges à ions… C'est une foire d'ingénierie où l'innovation est le seul moteur.

Le pari risqué d'Helion : livrer 50 MW à Microsoft sous peine d'amendes

Revenons sur Helion, qui occupe une place à part avec son approche de « confinement de champ inversé » (Field Reversed Configuration). Contrairement au tokamak de forme torique (un donut), Helion tente de créer des boucles de plasma qu'elle comprime et fusionne électriquement. Leur technique est audacieuse : ils cherchent non pas à faire de la vapeur pour tourner une turbine, mais à récupérer directement l'électricité par induction électromagnétique, ce qui pourrait augmenter l'efficacité globale. Le risque du contrat avec Microsoft est immense : si Helion ne fournit pas les 50 mégawatts en 2028, les pénalités financières seront sévères. Mais ce contrat agit comme une boussole. Il force l'entreprise à se concentrer sur l'ingénierie pratique plutôt que sur la recherche pure. Si Helion réussit, elle prouvera qu'une technologie de fusion différente de celle d'ITER et de CFS peut être commercialisée.

De 1,7 à 15 milliards de dollars : la fusion est devenue un marché

Cette explosion des investissements montre que nous sommes passés du stade de la curiosité scientifique à celui de l'opportunité stratégique. Les pays qui s'en sont rendu compte investissent massivement. La Chine, par exemple, consacre environ 1,5 milliard de dollars par an à la fusion, soit presque le double du budget américain pour 2024. Une startup chinoise, Energy Singularity, cherche à lever 500 millions de dollars pour développer ses propres réacteurs. La bataille pour la domination technologique de la fusion a commencé. Ce n'est plus seulement une question de sauver la planète du climat, c'est aussi un enjeu de géopolitique et d'indépendance énergétique. La maîtrise de cette technologie deviendra un levier de puissance internationale majeure dans les décennies à venir, et les nations qui ont des startups actives aujourd'hui se taillent une avance considérable pour le siècle prochain.

La France aura-t-elle sa propre centrale à fusion avant 2040 ?

Pour un lecteur français, la question légitime est : « Et nous, dans tout ça ? » La France est en position paradoxale. Elle abrite ITER, la plus grande expérience du monde, ce qui lui donne une expertise unique en matière de physique des plasmas et d'ingénierie supraconductrice. Cependant, elle ne compte pas encore de startup de fusion au niveau de financement de CFS ou Helion. Pourtant, l'écosystème français commence à s'organiser avec des pépites prometteuses comme GenF et Renaissance Fusion. Ces entreprises tentent de tirer parti de l'héritage industriel français, notamment dans le nucléaire et l'aéronautique, pour développer des solutions uniques. L'enjeu pour la France est de transformer sa position de « terrain de jeu international » (ITER) en celle de « leader commercial ».

GenF et Renaissance Fusion : les deux pépites françaises qui poussent dans l'ombre d'ITER

Deux acteurs méritent une attention particulière. GenF, créée en 2024 et issue de l'expertise du groupe Thalès, représente la légitimité industrielle française. Elle bénéficie de décennies de savoir-faire dans les systèmes complexes et les hautes technologies. De son côté, Renaissance Fusion, fondée en 2020, adopte une approche radicale : elle développe une technologie de stellarator (une alternative au tokamak) utilisant des aimants imprimés en 3D. Cette technique audacieuse pourrait réduire drastiquement les coûts de fabrication des réacteurs. Ces deux startups, bien que plus jeunes et moins riches que leurs rivales américaines, montrent que l'innovation française a sa place dans cette course.

Le Nottinghamshire contre Cadarache : pourquoi le Royaume-Uni prend de l'avance sur la filière

La comparaison avec le Royaume-Uni est instructive. Les Britanniques ont lancé le projet STEP (Spherical Tokamak for Energy Production), un tokamak sphérique destiné à être construit dans le Nottinghamshire. L'objectif explicite du Royaume-Uni est de construire une centrale de fusion d'ici 2040. Contrairement à ITER, STEP est conçu dès le départ comme une centrale commerciale, financée et pilotée par le gouvernement britannique dans une démarche similaire à un « moment NASA ». Pendant ce temps, la France, bien que disposant de l'expertise via ITER, ne dispose pas encore d'un programme équivalent de prototype national de production d'électricité. ITER est un projet de recherche international, pas une centrale française. La question de la souveraineté énergétique se pose donc avec acuité : si la fusion devient réalité dans les années 2040, la France voudra-t-elle acheter la technologie aux Britanniques, aux Américains ou aux Chinois, ou aura-t-elle ses propres champions industriels ?

2025-2028 : la fenêtre de tir où la fusion quitte la science-fiction

La prochaine décennie, et plus particulièrement la période 2025-2028, s'annonce comme cruciale. C'est la fenêtre de tir où nous allons savoir si la fusion est une réalité industrielle ou un rêve éternel. Nous sommes aujourd'hui à un moment similaire à l'année 1961 dans l'histoire de la conquête spatiale : nous savons que c'est théoriquement possible, nous avons des fusées qui décollent, mais nous n'avons pas encore marché sur la Lune. SPARC et Helion sont les vols qui vont tenter l'orbite. Si ces machines démontrent un gain énergétique net commercialisable, l'industrie va basculer. Les financements vont passer de milliards à des centaines de milliards, et la date d'arrivée de la fusion dans nos maisons s'accélérera.

Une énergie de base sans intermittence : ce que la fusion changerait au réseau électrique

L'impact concret pour le consommateur est immense. Contrairement à l'énergie solaire ou à l'éolien, la fusion fournit une énergie de base (« baseload »), c'est-à-dire qu'elle produit de l'électricité 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, indépendamment de la météo. Comme une centrale à charbon ou nucléaire classique, elle sécurise le réseau, mais sans l'intermittence qui rend le mix énergétique 100 % renouvelable complexe et coûteux à stocker. De plus, la fusion ne présente aucun risque de fusion du cœur (meltdown) : si le confinement magnétique lâche, le plasma se refroidit instantanément et la réaction s'arrête. La quantité de carburant présente dans le réacteur à un instant T n'est que de quelques grammes, éliminant le risque d'explosion. En termes de surface, une centrale à fusion est très compacte par rapport aux champs de panneaux solaires ou aux éoliennes nécessaires pour produire la même quantité d'énergie.

Votre facture en 2040 et la bataille climatique : ce qui se joue réellement

En 2040, si la fusion est au rendez-vous, votre facture d'électricité pourrait être stable et décarbonée. Bien que le coût exact du mégawattheure ne soit pas encore connu, la promesse est de rivaliser avec les énergies fossiles sans leurs externalités négatives. Ce qui se joue réellement là, c'est la capacité de l'humanité à maintenir son niveau de confort technologique tout en stoppant le réchauffement climatique. Si les startups parviennent à livrer leurs promesses d'ici 2028, la fusion pourrait commencer à remplacer massivement les centrales à gaz et à charbon dans les années 2030 et 2040. C'est la seule technologie capable de fournir une densité énergétique suffisante pour une population mondiale en croissance. La France, avec son expertise historique et ses startups naissantes, a toutes les cartes en main pour jouer un rôle de premier plan dans cette nouvelle ère énergétique.

Conclusion

Le passage de la fusion du statut de mythe scientifique à celui de réalité industrielle est en train de s'opérer sous nos yeux, accéléré par des contrats audacieux et des ruptures technologiques majeures comme les aimants REBCO. L'année 2025 sera déterminante avec la mise en service de SPARC, et 2028 servira de juge de paix pour les ambitions de livraisons d'électricité chez Helion et Microsoft. Si ces étapes sont franchies avec succès, l'impact sur la facture des Français et sur la bataille climatique sera considérable, offrant une source d'énergie propre, dense et continue. Cependant, cette révolution est aussi un bras de fer géopolitique. La France, forte d'ITER et d'une industrie nucléaire historique, mais confrontée à la dynamique de concurrents comme le Royaume-Uni ou la Chine, doit impérativement soutenir ses propres startups. Les années qui viennent décideront si nous sommes spectateurs ou acteurs de l'énergie qui illuminera le prochain siècle.

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Questions fréquentes

La fusion nucléaire est-elle écologique ?

Oui, la fusion ne produit aucun CO2 ni de déchets radioactifs de longue durée, son principal sous-produit étant l'hélium.

Quelle est la date butoir pour Helion ?

La startup Helion s'est engagée à fournir 50 mégawatts d'électricité à Microsoft d'ici 2028, sous peine de pénalités financières.

Quelle technologie a réduit le coût de la fusion ?

L'utilisation de rubans supraconducteurs REBCO permet de créer des aimants plus puissants et compacts, divisant le coût par watt par 40.

Pourquoi le projet ITER est-il critiqué ?

ITER souffre d'une gouvernance complexe à 35 pays qui entraîne des lenteurs administratives et repousse sa commercialisation à 2055.

Quel est le projet de Google et CFS ?

Google a signé un accord pour acheter 200 mégawatts d'électricité à Commonwealth Fusion Systems, un record pour un contrat de fusion privé.

Sources

  1. Fusion start-ups hope to revolutionize energy in the coming decades · cen.acs.org
  2. challenges.fr · challenges.fr
  3. heidi.news · heidi.news
  4. "How can ITER help?" · iter.org
  5. Advantages of fusion · iter.org
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Paul Ribot @labo-geek

Doctorant en physique des particules à Saclay, je passe mes journées à chercher des trucs qu'on ne peut même pas voir. Mais ma vraie passion, c'est d'expliquer la science à ceux qui pensent ne pas pouvoir la comprendre. L'univers est dingue, et je trouve ça injuste que seuls les chercheurs en profitent. Alors je vulgarise, avec des analogies du quotidien et zéro jargon. La science, c'est pour tout le monde.

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