En quatre ans, la petite fourmi de feu est passée d'anecdote locale à dossier national. Le bilan publié début octobre 2026 par la préfecture du Var fait état de quatre nouveaux foyers détectés depuis mai, à La Seyne-sur-Mer, à Sainte-Maxime, à Hyères et, pour la deuxième fois, à Cavalaire. Ils s'ajoutent à ceux de Toulon, La Croix-Valmer et Cavalaire. L'objectif officiel reste l'éradication. La question qui circule, elle, est plus large : cette espèce est-elle en passe de coloniser tout le sud de la France ?

Les chiffres disponibles racontent autre chose qu'une armée en marche : d'abord un aveu de cécité prolongée, puis un début de visibilité.
Ce que les nouveaux foyers ne sont pas
Les sept foyers connus ont une caractéristique commune : ils mesurent environ deux hectares chacun. Olivier Blight, enseignant-chercheur à l'Université d'Avignon et spécialiste de Wasmannia auropunctata, en tire une conclusion simple : cette taille indique qu'ils se sont implantés il y a dix à quinze ans, à peu près à la même époque que le foyer de Toulon, premier détecté en 2022.
Autrement dit, les découvertes de 2026 ne matérialisent pas une progression récente de l'espèce. Elles témoignent de l'installation d'un regard nouveau. Les colonies étaient là avant ; c'est la surveillance qui a changé, avec le lancement, en mai 2026, de la plateforme Vigi-sud, qui a reçu une centaine de signalements, dont quatre se sont révélés positifs.
Le préfet du Var, Simon Babre, a résumé la situation en une formule : "Ce n'est pas un échec des traitements, mais un succès du signalement." Le raisonnement tient : un foyer de deux hectares qui reste invisible pendant quinze ans n'est pas un foyer qui grandit lentement sous les yeux de ses surveillants, c'est un foyer qu'aucun surveillant ne regardait.
Un mode de propagation fait de transports humains
C'est le point qui change l'interprétation de la menace. Les fourmis électriques ne conquièrent pas le Var en essaimant de proche en proche. L'espèce est considérée comme l'une des "fourmis vagabondes" classiques : elle se disperse très facilement par le transport de plantes et de déchets verts. La colonie de Toulon elle-même est soupçonnée d'être arrivée par un transport de végétaux.
Ce mode d'entrée produit deux effets. Le premier explique la répartition actuelle : des foyers séparés, situés dans des jardins et des espaces verts de communes littorales, plutôt qu'une nappe continue. Le second explique pourquoi la taille des foyers reste stable : ils ne s'étendent pas par expansion naturelle ; ils apparaissent là où quelqu'un a déposé une plante ou des déchets contaminés.

Les travaux de l'INRAE publiés en 2025 dans Diversity and Distributions confortent ce tableau. En analysant plus de 6 000 individus issus de 521 colonies dans plus de vingt pays, les chercheurs ont identifié deux voies d'arrivée en Europe du Sud : une introduction à longue distance depuis le nord-est de l'Argentine, et des introductions secondaires depuis la population déjà installée en Israël, véritable tête de pont méditerranéenne. Dans les deux cas, le déplacement est humain. Et les populations européennes se reproduisent de manière clonale, un mode associé aux milieux fortement modifiés par l'humain, ce qui correspond au type de territoire où les foyers français ont été détectés.
Ce que les traitements ont vraiment prouvé
Sur le site historique de Toulon, on saupoudre depuis 2025 le Campaign Ant Bait, un appât produit en Australie et réglementé dans l'Union européenne, dont l'utilisation a été prolongée de six mois. Olivier Blight reste mesuré : "On ne peut pas encore parler d'éradication, mais les traitements entamés depuis l'année dernière portent leurs fruits." La certitude, elle, viendra à l'été 2027 : avec la baisse de densité, les fourmis, discrètes, peuvent se cacher.
La réussite partielle sur un foyer ne garantit donc rien sur les six autres. Elle démontre qu'une supercolonie peut être affaiblie, pas qu'elle peut être détruite dans toutes les propriétés contiguës. Le préfet annonce d'ailleurs des arrêtés pour autoriser l'opérateur désigné par l'État à pénétrer dans les propriétés dont les propriétaires ne répondent pas depuis près d'un an, une démarche qu'il présente comme "une question de santé publique".
Derrière la question technique se cache un obstacle juridique : les traitements reposent sur des dérogations temporaires renouvelées tous les 180 jours. Une lutte qui doit être reconduite par exception, parcelle par parcelle, n'est pas une lutte qui peut se permettre d'attendre. C'est la même fragilité structurelle qui pèse sur d'autres usages dérogatoires de produits phytosanitaires en France, comme le montre les pesticides non autorisés en Europe et les dérogations françaises. Le danger n'est pas seulement écologique : il est administratif. Une interruption de dérogation suspend la campagne.
Ce que le climat explique, et ce qu'il n'explique pas
La tentation est grande d'opposer une fourmi tropicale à des hivers français, et d'en conclure que la nature finira par régler le problème. C'est une lecture que les données contredisent partiellement.
L'espèce est bien tropical et subtropicale, et le climat métropolitain constitue un obstacle réel à son installation. Mais cet obstacle n'est pas une muraille. Wasmannia auropunctata est établie durablement dans la région de Malaga, en Espagne, sur 5,8 hectares, sans aucune fourmi indigène à l'intérieur de la zone infestée. Elle vit aussi sur le littoral israélien malgré des températures basses et de faibles précipitations, avec un comportement de nidification proche de celui des zones tropicales. Et le climat du nord-est argentin, source d'une des deux introductions européennes, est comparable à celui du sud de l'Europe.
Reste que l'espèce progresse surtout dans les milieux urbains et anthropisés, où les hivers doux et les jardins offrent un refuge absent des espaces naturels. Le climat méditerranéen n'est donc ni une garantie de protection, ni le moteur de l'invasion. Il est un cadre permisif, dans lequel tout dépend de ce que les humains transportent.

Ce qui décidera de la suite
La réponse à la question de départ tient en peu de mots : non. Rien ne laisse penser que la fourmi électrique va coloniser tout le sud de la France par expansion naturelle. Rien, dans les foyers actuels, ne montre une progression continue. Tout, en revanche, montre que des introductions répétées restent possibles tant que le commerce de végétaux et le déplacement des déchets verts ne sont pas sécurisés. Comme le résume ICI, si ces voies d'introduction restent actives, "le combat s'annonce sans fin".
C'est d'ailleurs pour cette raison que les autorités autorisent le brûlage des déchets verts sur les zones infestées : sur une zone infestée, un déchet vert peut transporter la fourmi. De même, traiter une parcelle sans traiter les propriétés voisines dont les propriétaires ne répondent pas ne sert à rien - d'où les arrêtés annoncés.
Le Var reste, à ce stade, le seul département français concerné. La suite se jouera moins dans les champs que dans les pépinières, les camions de collecte et les signalements citoyens. La vigilance, elle, a enfin une adresse : Vigi-sud.