Depuis mai 2026, des centaines d'enseignants-chercheurs de l'université de Californie demandent la réintroduction du SAT et de l'ACT pour les filières scientifiques. Mais la suite du dossier se joue ailleurs : dans une piste, évoquée en mars 2026 par le comité d'admission de l'Academic Senate, qui séparerait les candidats résidents de Californie des autres. Une solution technique à un conflit de valeurs - et une source d'incertitude concrète pour les lycées français et internationaux.

Ce que la lettre des professeurs demande vraiment
La lettre ouverte publiée fin mai 2026, portée par des mathématiciens de UC Berkeley, ne demande pas le retour du SAT pour tout le monde. Elle vise une exigence précise : un score de mathématiques au SAT ou à l'ACT pour les candidats aux filières à dominante scientifique, à compter du cycle d'admission 2027, c'est-à-dire des dossiers déposés à l'automne 2027 pour une entrée à l'automne 2028.
Trois autres demandes accompagnent celle-ci : utiliser ces scores comme mesure commune de base, placer les enseignants STEM en charge du suivi des normes de préparation, et obliger l'université à vérifier si ses critères d'admission prédisent effectivement la réussite.
Ce qui a fait le tour de la presse : des professeurs disent devoir réenseigner des mathématiques de collège à des étudiants de première année. La lettre cite un rapport du groupe de travail Senate-administration de l'UC San Diego, selon lequel le nombre d'étudiants dont les compétences en maths sont sous le niveau lycée aurait été multiplié par près de trente en cinq ans, 70 % d'entre eux se situant sous le niveau collège, soit environ un étudiant sur douze de la promotion entrante. Pour Berkeley, la lettre avance que 20 à 30 % des étudiants inscrits en calcul de premier semestre ayant passé un test de diagnostic présentaient des déficits sévères, sur trois années consécutives.
Au lancement, la lettre comptait plus de 600 signataires ; le site qui l'héberge indique depuis plus de 2 300 signatures sur la lettre STEM, et plus de 3 000 si l'on ajoute une lettre parallèle d'enseignants en sciences humaines et sociales. Rien n'indique que ce total représente la majorité du corps enseignant du système UC.
Les chiffres du "déficit", à prendre avec précaution
Trois réserves méritent d'être posées, sans pour autant balayer le constat.
Le "facteur trente" part d'une base 2020, année de la pandémie, pendant laquelle les évaluations ont été interrompues ou déformées. Une multiplication sur une base très faible impressionne toujours plus qu'elle n'éclaire.
Les chiffres de Berkeley portent sur les étudiants qui ont participé à des tests de diagnostic, pas sur l'ensemble de la promotion. Un tel échantillon attire mécaniquement les étudiants en difficulté, ou ceux dont les enseignants s'inquiètent.
Enfin, l'État de Californie fournit un contexte qui nuance l'idée d'un effondrement propre à l'UC : 37,3 % des élèves des classes évaluées atteignent les standards en mathématiques, et 30,5 % en 11e année, la plus pertinente pour l'entrée à l'université. Les élèves sont en retard d'environ un quart d'année d'instruction par rapport à avant la pandémie. Le mal existe, mais il est celui de tout le système scolaire californien, pas seulement de l'UC.
Zvezda Stankova, professeure de mathématiques à Berkeley et l'une des organisatrices de la lettre, résume son expérience de terrain : "Quelque chose avait changé de façon drastique. Le plancher s'est effondré, et 25 à 30 % des étudiants étaient en chute libre" (déclaration rapportée par le Los Angeles Times).
Le contre-argument : le GPA ferait mieux que le SAT
Le rapport de Saul Geiser, chercheur au Center for Studies in Higher Education de UC Berkeley et ancien haut responsable des admissions de l'université, publié en septembre 2025, défend la position inverse. Selon lui, le SAT est "un mauvais choix pour les universités publiques américaines" : une fois le revenu et la race contrôlés, la moyenne du lycée (GPA) prédirait mieux la réussite de première année, et classer les candidats par score de SAT pénaliserait les candidats à haut potentiel issus de milieux modestes, de première génération universitaire et de minorités sous-représentées.
L'ironie du débat est complète. En 2020, les Regents - alors porteurs d'un agenda d'équité - ont écarté le test au nom du biais, alors que la propre commission du Senate sur les tests standardisés avait conclu que les scores pouvaient augmenter les taux d'admission des étudiants défavorisés et mieux prédire la réussite que les notes de lycée. En 2026, des enseignants de facultés publiques invoquent l'équité pour le rétablir, tandis qu'un centre de recherche de Berkeley défend les notes de lycée. Le clivage gauche/droite ne rend pas compte de la situation.
Il faut aussi noter un point logique : si l'inflation des notes rend le GPA peu fiable, la conclusion obligée est qu'il faut une mesure commune - pas nécessairement le SAT. C'est exactement là que l'option hybride entre en jeu.
Une chronologie accélérée
En mai 2020, les Regents ont voté à l'unanimité la suspension du SAT et de l'ACT, puis la suppression définitive prévue pour 2025. Un mois plus tôt, le Senate avait voté 51 à 0 pour maintenir le test : il avait été désavoué. Une injonction judiciaire, issue d'un procès mené par des étudiants, a ensuite forcé UC à arrêter plus tôt l'utilisation des scores.
Le calendrier initial de réexamen prévoyait des groupes de travail d'octobre 2026 à avril 2027 et une évaluation en juin 2027. Le 6 juillet 2026, l'éditorial du New York Times, "A Great University Undermines Its Mission", a jugé que l'expérience test-blind avait échoué et cité Janet Napolitano, ancienne présidente du système et architecte de l'abandon du test, estimant que "l'expérience doit être revisité[e]". Le 14 juillet, les Regents ont annulé leur calendrier. La présidente du board, Maria Anguiano, a annoncé attendre une recommandation du Senate "au plus tard à la fin de cette année universitaire" - donc d'ici juin 2027.
L'option hybride : deux mesures selon la résidence
C'est le point le moins couvert, et le plus décisif. Le compte rendu de la réunion du 6 mars 2026 du comité d'admission du Senate (BOARS) fait état d'un intérêt provisoire pour une architecture à deux voies : exiger les résultats de l'évaluation Smarter Balanced de 11e année pour les résidents de Californie, et les scores SAT ou ACT pour les non-résidents.
Le statut de cette piste doit être dit clairement : il s'agit d'une mention dans des minutes, pas d'une proposition votée, ni d'une position officielle de l'UC. Mais l'intérêt qu'elle suscite dit quelque chose du problème.
Smarter Balanced est l'évaluation californienne de référence, alignée sur les programmes de l'État. Elle existe pour les élèves scolarisés en Californie, et pour eux seulement. Un test californien ne peut pas servir de mesure commune à l'échelle nationale ou internationale. D'où la logique de la piste hybride : elle restaurerait une mesure standardisée - la demande centrale des enseignants - en préservant l'argument d'équité qui avait valu au SAT d'être écarté pour les élèves californiens.
Le coût de cette solution est un seuil d'entrée différent selon l'origine du candidat. Deux voies d'évaluation parallèles, sans passerelle évidente, au sein d'un même système universitaire.
Ce que cela changerait pour les lycées français et internationaux
Pour un élève d'un lycée français, d'un lycée international ou simplement hors Californie, la conséquence serait directe : l'évaluation Smarter Balanced ne le concerne pas. Si l'UC adoptait l'option hybride, il relèverait de la branche SAT/ACT - avec, en pratique, une obligation de passer le test, là où la politique actuelle se contente d'autoriser l'envoi des scores, et seulement après la décision d'admission.
Trois points de calendrier à garder en tête :
- Une obligation ne pourrait s'appliquer qu'après une décision des Regents, elle-même précédée d'une recommandation du Senate attendue d'ici juin 2027.
- Les enseignants demandent une entrée en vigueur dès le cycle 2027. Plusieurs analyses du dossier estiment que le calendrier réel rend plutôt envisageable une application à la promotion entrant à l'automne 2029 - les candidats auraient alors l'année scolaire 2027-2028 pour passer le test.
- Entre la décision et la première promotion concernée, il faudra prévoir l'inscription aux sessions, la préparation et, pour beaucoup de familles hors des grandes métropoles, le déplacement vers un centre d'examen. La question de l'accès aux centres de test en Californie est déjà soulevée par des acteurs du secteur ; elle se pose ailleurs avec la même logique.
Aucune de ces dates n'est arrêtée. Le débat n'est même pas tranché sur le principe : le Senate peut recommander, refuser ou proposer autre chose que la voie STEM demandée par les enseignants. Les Regents ont le dernier mot.
Ce qu'il faut surveiller
La vraie question n'est plus de savoir si le SAT revient - les élites américaines l'ont déjà rétabli, Harvard, Stanford, Caltech et Dartmouth en tête. Elle est de savoir si l'UC invente un système à deux mesures, qui répondrait à la fois à la demande des enseignants et à la crainte du biais. Une solution ingénieuse, qui remplacerait un débat de principe par une frontière administrative : résident californien d'un côté, candidat du reste du monde de l'autre.