En tant que fan d'essais, j'adore quand une tribune remet une question à plat au lieu de crier au déclin. Celle du linguiste Patrick Charaudeau, publiée dans Le Monde en juin 2026, fait exactement cela pour l'orthographe.

Le contexte est scolaire et très concret. Après les déclarations faites à la mi-mai par le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, sur le niveau d'orthographe requis au bac en 2026, le chercheur s'interroge sur les raisons des difficultés croissantes des Français. Selon lemonde.fr, le ministre a déclaré, le 19 mai, que "toute copie qui n'[avait] pas un niveau suffisant en termes d'orthographe, de syntaxe et de grammaire, ne [pouvait] avoir la moyenne au baccalauréat". Il s'agit d'une exigence annoncée, pas d'un standard déjà vérifié dans les copies corrigées. Charaudeau relève que cette annonce fait renaître la querelle entre les partisans d'une réforme de l'orthographe et ses opposants, tout en demandant si c'est bien là le fond de la question.
Ce que l'école mesure vraiment
On a un repère rare en éducation : la même dictée proposée à des élèves de CM2 à des décennies d'intervalle. Selon les données publiées par education.gouv.fr, en 2021, les élèves faisaient en moyenne 19,4 erreurs contre 18 en 2015, 14,7 en 2007 et 10,7 en 1987.
Le constat est donc net : près du double d'erreurs entre 1987 et 2021. La baisse des résultats se poursuit, même si l'écart entre 2015 et 2021 est moins marqué qu'avant.
Ce n'est pas une impression de correcteur fatigué, c'est une série longue. Et c'est pour cela qu'elle compte dans le débat sur le bac : elle donne un fond chiffré aux exigences affichées pour 2026.
Ce qui coince : les accords
Là où l'enquête devient passionnante pour une lectrice d'essais sur la langue, c'est quand elle distingue les types d'erreurs. Selon education.gouv.fr, c'est l'orthographe grammaticale - règles d'accord entre le sujet et le verbe, accords dans le groupe nominal, accords du participe passé - qui demeure la source principale de difficultés.
Autrement dit, le coeur du problème n'est pas le mot rare ou l'accent exotique. C'est l'architecture silencieuse du français écrit : des marques que l'on n'entend pas toujours, des chaînes d'accord à tenir sur plusieurs mots, des participes passés qui obligent à regarder en arrière dans la phrase.
Comme dans l'essai Suffit-il de parler la même langue pour se comprendre ?, on touche ici à ce qui sépare l'oral et l'écrit. Le français écrit demande de rendre visible ce que l'oreille devine. C'est exigeant pour la mémoire de travail, pour l'analyse grammaticale, et cela s'apprend lentement.
Les adultes ne sont pas à l'aise non plus
Le paradoxe français est bien documenté. Selon un sondage mené par l'IFOP en 2023 et cité dans la tribune, 62 % des personnes interrogées estiment que la langue française est difficile, mais 85 %, toutes tranches d'âge confondues, déclarent avoir un bon niveau en orthographe : 65 % "bon", 20 % "très bon".
Face à une dictée simple, le tableau se resserre. À peine plus de la moitié, 58 %, obtient plus de 12/20, tandis qu'une personne sur cinq dépasse 17/20.
Ce décalage entre la confiance affichée et le résultat de l'exercice pèse au quotidien. Écrire sans faute reste perçu comme un signal de sérieux professionnel : 83 % des personnes interrogées jugent qu'une faute sur un CV est éliminatoire.
Voilà pourquoi la question du bac résonne au-delà de l'école.
Non, les SMS n'expliquent pas tout
S'il fallait ne garder qu'une idée à contre-courant de nos réflexes, ce serait celle-ci. Chez les collégiens, échanger des textos ne détériore pas l'orthographe : c'est le bagage déjà maîtrisé qui façonne la manière d'écrire sur téléphone.
Cela ne veut pas dire que le numérique ne change rien à nos habitudes de lecture et de relecture, mais cela invite à chercher ailleurs les causes principales : temps d'apprentissage, complexité propre des accords, continuité des entraînements entre l'école et le collège.
Pour des lecteurs nourris de récits déclinistes, ce contrepoint fait du bien. Il oblige à revenir au texte, à la phrase, au mécanisme de l'accord, plutôt qu'à accuser l'outil.
Un débat qui reste ouvert pour l'école
Faut-il simplifier l'orthographe, renforcer son enseignement, changer la façon d'évaluer au bac ? La tribune de juin 2026 laisse ces pistes en débat, et l'état des sources ne permet pas d'en faire un bilan tranché.
Le prochain repère à suivre sera scolaire : la mise en oeuvre concrète de l'exigence annoncée pour le bac et ses effets sur les consignes de correction.