Entrée du collège où un parent d'élève a dû faire cours.
Éducation

Collège Aliénor d'Aquitaine à Bordeaux : 1700 heures de cours non assurées

Au collège Aliénor d'Aquitaine, 1700 heures de cours manquent depuis septembre. Enquête sur cette crise éducative, la mobilisation des parents et les solutions juridiques.

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Dans la coursive d'un établissement qui devrait résonner des rires et des bousculades de la récréation, un silence lourd, fait d'attente et d'ennui, s'est installé. Au collège Aliénor-d'Aquitaine, au cœur de Bordeaux, la sonnerie ne marque plus le début du cours, mais le début d'une interminable attente. Ici, le chiffre vertigineux de 1700 heures d'enseignement non assurées depuis la rentrée de septembre 2025 ne reste pas une statistique administrative froide ; il se traduit par une réalité concrète et douloureuse pour des centaines d'adolescents. Ce que les rapports qualifient pudiquement de « trous dans l'emploi du temps » est devenu, pour ces élèves, le quotidien d'une année scolaire en suspens, entre permanences surpeuplées et classes vides.

Entrée du collège où un parent d'élève a dû faire cours.
Entrée du collège où un parent d'élève a dû faire cours. — (source)

« On passe plus de temps en perm qu'en classe » : une journée de 4e sans professeur

Pour comprendre l'ampleur du désastre, il faut quitter les bureaux du rectorat pour s'asseoir sur les bancs de la salle d'étude. C'est là que Gabin, 14 ans, élève de quatrième, passe désormais l'essentiel de ses journées. À cet âge où l'attention est volatile et l'envie d'apprendre fragile, la répétition de l'absence finit par briser le rythme scolaire. La salle de permanence, censée être un lieu de travail ponctuel, s'est transformée en salle de séjour permanente. On y passe des heures, alignés les uns à côté des autres, tournant les pages d'un manuel sans vraiment les lire, attendant une heure qui ne finit jamais de s'écouler. Ce qui devait être l'exception — une heure de trou dans l'emploi du temps — est devenu la règle, la structure même de la semaine.

Gabin, 14 ans : « Plus de la moitié de la classe ne fait plus ses devoirs »

Le témoignage de Gabin, recueilli par la presse locale, résume à lui seul le malaise qui gagne toute sa classe. Depuis des mois, l'élève assiste impuissant à la lente déconstruction de son année scolaire. « On n'a plus aucune motivation », lâche-t-il d'abord, avant de détailler le calendrier des absences. « On n'a pas eu de cours d'anglais pendant trois mois. Histoire-géo, pendant un mois. Français, pareil. Avec quelques rares remplacements ponctuels, un jour par-ci, un jour par-là ». Ce ne sont pas seulement des journées qui sont perdues, mais des pans entiers du programme qui s'évaporent.

Dans sa classe, l'ambiance a changé. La dynamique de groupe, essentielle à l'apprentissage au collège, s'est effilochée. La motivation, elle, a déserté les rangées de bureaux. « Plus de la moitié de la classe ne fait plus ses devoirs, on est tous démotivés et en même temps hyperstressés pour la 3e », raconte le jeune garçon. Le stress, pourtant, est bien présent. Malgré l'absence de cours réguliers, l'échéance du Brevet des collèges approche, et avec elle, la perspective de la classe de troisième. Gabin et ses camarades se retrouvent pris en étau entre l'ennui du présent et l'anxiété pour l'avenir. C’est toute l’absurdité de leur situation : ils subissent les conséquences d’un manque de ressources qu’ils ne sont pas responsables de créer, tout en devant prouver leur niveau dans quelques mois.

Élèves du collège Aliénor d'Aquitaine posant dans la cour de l'établissement à Bordeaux.
Élèves du collège Aliénor d'Aquitaine posant dans la cour de l'établissement à Bordeaux. — (source)

La salle de permanence, nouveau paysage quotidien des collégiens bordelais

La physique de la journée au collège Aliénor-d'Aquitaine s'en trouve bouleversée. La salle de permanence n'est plus un simple sas entre deux cours, mais le lieu de vie principal. Les données recueillies sont édifiantes : plusieurs dizaines d'élèves ont passé près de 20 % de leur temps scolaire dans cette salle, soit plus d'une centaine d'heures depuis le début de l'année. Imaginez un adolescent qui, sur une semaine de cinq jours, passe une journée complète assis dans un silence relatif ou un brouhaha confus, sans accès réel au savoir, sans interaction pédagogique. C'est une perte de chance colossale.

Ce phénomène dépasse la simple gêne administrative. La permanence, par définition, ne permet pas l'enseignement. Il n'y a pas de leçon magistrale, pas d'échange, pas de progression pédagogique. Les élèves sont livrés à eux-mêmes, dans une sorte d'autosurveillance morale. Ceux qui ont encore la force de travailler tentent de faire face seuls, tandis que les autres glissent vers la distraction ou le décrochage. Pour beaucoup, l'école n'est plus un lieu d'émancipation, mais une garderie mal équipée où le temps s'étire sans but. Cette dégradation du cadre scolaire a un impact psychologique indéniable : le sentiment d'être abandonnés par l'institution s'installe insidieusement.

Vue de la cour du nouveau Collège Aliénor d'Aquitaine à Bordeaux.
Vue de la cour du nouveau Collège Aliénor d'Aquitaine à Bordeaux. — (source)

Derrière le chiffre de 1700 heures : anatomie d'un effondrement pédagogique

Si le vécu des élèves est poignant, l'analyse chiffrée de la situation donne la mesure de la catastrophe systémique. Le cumul de 1700 heures de cours non assurées ne doit rien au hasard ni à une simple malchance passagère. Il révèle une faille structurelle dans la gestion des ressources humaines de l'éducation nationale au sein de ce secteur bordelais. Pour mettre ce chiffre en perspective, il faut le rapporter à l'échelle de l'établissement : cela représente environ 13 % du temps d'enseignement théorique qui a disparu dans la nature. Dans un système scolaire qui prône l'égalité des chances, une telle ponction constitue un handicap majeur pour les élèves de cet établissement public.

Ce chiffre fait également l'objet d'une polémique sur sa nature exacte. Si le député Nicolas Thierry évoque 1400 heures dans ses courriers officiels, d'autres sources font état de 1700 heures. Que ce soit l'une ou l'autre de ces valeurs, le constat est identique : l'ampleur de la carence est inédite. Le taux d'absences non remplacées y atteint 14 %, contre une moyenne nationale qui tournait autour de 8 % l'an dernier. Le collège Aliénor-d'Aquitaine n'est donc pas simplement « dans la moyenne haute », il franchit un seuil critique où le service public d'éducation ne fonctionne plus correctement.

Trente heures de cours perdues par élève en moyenne : ce que le rectorat ne dit pas

Lorsque l'on divise ce total massif par le nombre d'élèves concernés, on obtient une moyenne individuelle effrayante : chaque collégien a perdu, en moyenne, environ trente heures de cours depuis septembre. Trente heures, cela représente l'équivalent de plusieurs semaines complètes d'enseignement dans une matière donnée. C'est autant de temps perdu pour aborder un point complexe de grammaire, pour comprendre un théorème de mathématiques ou pour analyser un chapitre d'histoire. Ces heures ne sont pas seulement des « trous » dans un emploi du temps, ce sont des briques manquantes dans la construction des savoirs.

La discordance entre les chiffres avancés — 1400 pour les uns, 1700 pour les autres — révèle par ailleurs un flou administratif inquiétant. Il semble que les méthodes de comptabilité des heures absentes varient selon les services, ou que les remplacements de dernière heure, souvent inefficaces, soient comptabilisés pour masquer la réalité. Aux yeux des parents et des enseignants, cette différence numérique a peu d'importance : le résultat sur le terrain est le même. Les classes sont vides, les programmes ne sont pas suivis, et les élèves paient les pots cassés d'une gestion à vue. Ce qui est en jeu, c'est la crédibilité même de l'institution à remplir sa mission première : instruire.

Parents et élèves rassemblés devant l'entrée du collège.
Parents et élèves rassemblés devant l'entrée du collège. — (source)

Quand 96 % de réussite masque un collège laissé pour compte

Face à cette tempête médiatique, la réponse institutionnelle s'est organisée autour d'une communication rassurante, mais déconnectée de la réalité du terrain. La DSDEN (Direction des services départementaux de l'éducation nationale) de Gironde se targue d'un taux d'efficacité du remplacement de 96 % au niveau académique, selon les données relayées par la presse. Ce chiffre, s'il est exact à l'échelle de la région entière, sert ici d'écran de fumée. Une moyenne globale peut en effet cacher des disparités criantes, et le cas du collège Aliénor-d'Aquitaine en est la preuve vivante. Dire que « dans l'ensemble, ça se passe bien » n'offre aucune consolation aux élèves qui, chaque matin, se retrouvent sans professeur.

Ce décalage entre la statistique administrative et le vécu des familles crée un profond sentiment de mépris. Les parents ont l'impression qu'on leur raconte une histoire qui ne correspond pas à ce qu'ils vivent. Le taux de 96 % implique une mécanique bien huilée, alors qu'ils observent une machine grippée, incapable d'envoyer un remplaçant pour une classe de quatrième. C'est cette contradiction qui a nourri la colère et poussé les familles à sortir de leur réserve habituelle. Le collège Aliénor-d'Aquitaine n'est pas une anomalie statistique à lisser dans une courbe de Excel, c'est un établissement en souffrance aiguë qui nécessite des mesures d'urgence, pas des rassurants globaux.

Anglais, histoire-géo, français : les matières qui ont disparu du collège Aliénor d'Aquitaine

L'analyse des disciplines touchées révèle une réalité encore plus préoccupante : ce sont les matières fondamentales qui sont les plus fragilisées. Ce ne sont pas seulement les options ou les enseignements spécialisés qui manquent à l'appel, mais le cœur même de la formation générale. L'anglais, l'histoire-géographie, le français… ces piliers de l'éducation de base ont disparu de l'emploi du temps des élèves pendant des semaines, voire des mois. Comment acquérir des compétences linguistiques sans professeur d'anglais ? Comment construire une culture historique ou civique sans cours d'histoire-géo ? La situation est d'autant plus paradoxale que la France se fixe des objectifs ambitieux en matière de maîtrise des langues et de connaissances culturelles, objectifs ici balayés d'un revers de main par l'absence d'enseignants.

Le mécanisme de cette disparition progressive tient à l'organisation défaillante du remplacement. Face à des absences longues (maladie, formation, détachement), le système devait mobiliser des ressources de secours. Or, ces ressources n'étaient tout simplement pas là, ou ont été mobilisées de manière inefficace. On a tenté de colmater les brèches avec des moyens insuffisants, transformant l'année scolaire en un patchwork incohérent. David Pijoan, enseignant et responsable syndical au sein de l'établissement, souligne que la chaîne de remplacement s'est rompue à plusieurs maillons, laissant les élèves face au vide.

Trois mois sans professeur d'anglais : comment une langue étrangère s'efface d'une année scolaire

L'apprentissage d'une langue vivante repose sur la régularité et l'immersion. C'est un processus cumulatif où chaque séance construit sur la précédente. Perdre trois mois d'anglais, comme ce fut le cas pour de nombreuses classes du collège, n'est pas un simple retard qui se rattrape en quelques week-ends de révision. C'est une rupture dans la progression. Les élèves ont oublié les bases acquises en début d'année, les structures grammaticales se mélangent, et le vocabulaire s'estompe. Pour les élèves qui avaient déjà des difficultés, ce hiatus sonne comme l'arrêt de mort de leur apprentissage linguistique pour cette année.

Les conséquences se font sentir dès les évaluations, et la perspective de l'épreuve d'anglais au Brevet devient une source d'angoisse majeure. Comment l'institution peut-elle évaluer des élèves sur des compétences qu'elle n'a pas pris le soin de leur enseigner ? Cette situation a d'ailleurs donné lieu à une forme de résistance ironique de la part des parents d'élèves, qui ont brandi une banderole amère mais lumineuse devant l'établissement : « We voudrait speak english mais on a pas de profs ». Cette phrase, volontairement fautive pour accentuer l'absence d'apprentissage, résume parfaitement l'absurdité de la situation : on demande aux élèves de maîtriser une langue que personne n'est là pour leur enseigner.

Pancarte dénonçant l'absence de professeur d'anglais dans un établissement scolaire.
Pancarte dénonçant l'absence de professeur d'anglais dans un établissement scolaire. — (source)

Contractuels envoyés au front : les remplaçants qui n'en étaient pas vraiment

Pour tenter de pallier ces absences, l'administration a eu recours à la solution de facilité : l'envoi massif de contractuels et de vacataires. Mais selon David Pijoan, ces renforts ont souvent fait défaut. « Il y a eu des absences longues, pas du tout remplacées au début, puis très mal remplacées », explique-t-il. Le problème n'est pas la compétence individuelle de ces remplaçants, souvent dévoués, mais les conditions dans lesquelles ils sont envoyés. Arrivés en urgence, sans préparation, sans connaissance du dossier de la classe ni de la progression établie par le titulaire, ils sont souvent démunis face à des élèves déstabilisés.

Cela crée un cercle vicieux délétère. Les contractuels, mal payés et mal informés, subissent la pression d'une classe qu'ils ne parviennent pas à stabiliser. Épuisés, ils démissionnent ou demandent à changer d'affectation, laissant à nouveau la classe vide. On assiste alors à une rotation incessante de visages inconnus, qui empêche toute création de lien pédagogique. Un élève a besoin de repères, de continuité. Avoir un nouveau professeur toutes les deux semaines, pour des cours qui s'ajoutent ou se retirent de l'emploi du temps sans préavis, finit par créer un sentiment de précarité éducative totale. C'est ce que les syndicats qualifient d'envoi « au front » de personnels sans ressources, une pratique qui ne résout rien sur le long terme.

Parents d'élèves protestant la nuit avec des pancartes contre le non-remplacement des professeurs.
Parents d'élèves protestant la nuit avec des pancartes contre le non-remplacement des professeurs. — (source)

« We want speak English » : le collectif de parents qui a retourné le collège

Face à l'inertie de l'administration et au silence des autorités, les parents d'élèves ont décidé de reprendre le destin de l'établissement en main. Depuis novembre 2025, le mouvement ne faiblit pas. Ce n'est pas une révolte spontanée et désorganisée, mais une mobilisation structurée, portée par un collectif baptisé « On veut des profs ». Ce nom, simple et direct, résume toute l'ampleur de leur revendication : ils ne demandent pas des budgets supplémentaires pour des activités périscolaires, ni des réformes pédagogiques complexes, mais simplement que le service public d'enseignement soit assuré, comme c'est le droit de leurs enfants. Ce qui a commencé par des échanges inquiets à la sortie des classes s'est mué en une force politique locale inévitable.

Les méthodes de ce collectif sont celles de la démocratie participative et de la pression non-violente. Ils ne se contentent pas de râler sur les réseaux sociaux ; ils organisent, rédigent, manifestent. Leur détermination a fini par attirer l'attention des médias locaux puis nationaux, transformant la situation du collège Aliénor-d'Aquitaine en un symbole des difficultés de l'Éducation nationale. Ce faisant, ils ont brisé le mur du silence qui entourait souvent les dysfonctionnements internes, obligeant les élus et l'administration à sortir de leur réserve.

Rassemblements, pétitions et banderoles : la naissance du collectif « On veut des profs »

La chronologie de cette mobilisation est marquée par une série d'actions relayées en boucle. Dès novembre 2025, face à l'aggravation constatée des absences, les premiers rassemblements ont été organisés devant les grilles de l'école. C'est là que sont nées les images qui ont fait le tour du web : des rangées de parents, sourcils froncés, tenant des banderoles aux slogans percutants. Parmi eux, la célèbre « Droit à l'enseignement bafoué » ou la phrase en « franglais » dénonçant l'absence de cours d'anglais. Ces pancartes, fabriquées avec des moyens du bord, racontent l'histoire d'une colère contenue qui finit par éclater.

Le collectif s'est rapidement structuré. Des réunions hebdomadaires, fixes comme un rendez-vous de cours, se tiennent tous les mercredis. Elles permettent de faire le point, de rédiger des courriers officiels et de coordonner les actions. Une pétition en ligne a également été lancée, recueillant des signatures bien au-delà du simple quartier de l'établissement. En mars 2026, la mobilisation s'est intensifiée avec une manifestation d'ampleur devant les services départementaux de l'Éducation nationale de la Gironde. Ce ne sont pas des militants professionnels de l'éducation qui défilent, mais des pères et des mères de famille, des salariés, des artisans, des personnes qui n'avaient jamais fait de politique auparavant mais qui, poussés à bout par le sort fait à leurs enfants, ont décidé de se battre.

Manifestation devant le collège Aliénor d'Aquitaine avec une banderole de protestation.
Manifestation devant le collège Aliénor d'Aquitaine avec une banderole de protestation. — (source)

La lettre de Nicolas Thierry au ministre Geffray : quand Bordeaux frappe à la porte du ministère

L'écho de la mobilisation a fini par atteindre les bureaux de la députation. Nicolas Thierry, député de la circonscription de Bordeaux-Centre, a saisi l'opportunité pour alerter la plus haute autorité du ministère. Le 25 mars 2026, il a adressé une lettre ferme et argumentée à Édouard Geffray, ministre de l'Éducation nationale. Dans ce courrier, l'élu ne se contente pas de relayer les doléances ; il pointe du doigt une « situation particulièrement préoccupante » et demande explicitement une « sécurisation des moyens » pour l'année scolaire 2026-2027. Il souligne avec insistance les « graves difficultés liées au non-remplacement » qui plombent l'établissement.

Cette intervention politique est cruciale car elle inscrit le problème local dans un cadre national plus vaste. Le député ne cache pas que cette catastrophe s'inscrit dans un contexte de restriction budgétaire générale. Dans sa lettre et ses communications, il rappelle les 4000 suppressions de postes annoncées pour la rentrée 2026 dans le public et le privé, dont 1891 dans le premier degré. En alertant le ministre, il tente de jouer son rôle de tampon entre une réalité locale explosive et une politique nationale d'austérité. La question que pose l'action de Nicolas Thierry est la suivante : comment peut-on, en toute conscience, parler de sécurisation des moyens alors que la logique budgétaire pousse vers la suppression de postes ? Sa lettre reste, à ce jour, une tentative désespérée d'obtenir des dérogations pour un collège qui s'enfonce.

Manifestation nocturne avec des panneaux revendicatifs devant le collège.
Manifestation nocturne avec des panneaux revendicatifs devant le collège. — (source)

Dix millions d'heures perdues : ce que la Cour des comptes a confirmé en décembre 2025

Si le cas du collège Aliénor-d'Aquitaine semble isolé par son intensité, il n'est malheureusement pas une anomalie unique sur la carte de France. La situation bordelaise n'est que la partie émergée d'un iceberg national. En décembre 2025, un rapport accablant de la Cour des comptes a mis en lumière un phénomène structurel massif : au cours de l'année scolaire 2023-2024, ce sont pas moins de 10,3 millions d'heures de cours qui ont été perdues dans les collèges publics de France. Cela représente 9 % du temps d'enseignement théorique qui s'est évaporé.

Ce document, réalisé suite à la saisine de la Défenseure des droits Claire Hédon, confirme ce que les syndicats, les parents et les enseignants hurlent depuis des années sur le terrain. Le problème n'est pas conjoncturel, lié à une épidémie passagère ou à une grippe soudaine ; il est structurel, ancré dans les modes de gestion des ressources humaines de l'Éducation nationale et dans la pénurie de candidats au métier d'enseignant. Le rapport démontre que le non-remplacement n'est pas un accident de parcours, mais une composante intégrante du fonctionnement actuel du système scolaire français. La Défenseure des droits n'a pas hésité à qualifier ce manquement de « préjudice direct » pour les enfants, soulignant l'inégalité flagrante que cela crée entre les territoires.

Neuf pour cent du temps d'enseignement évaporé : le chiffre qui accuse toute l'Éducation nationale

Le chiffre de 9 % est vertigineux. Il signifie qu'en moyenne, sur l'ensemble d'une année scolaire, un collégien français se voit privé de près d'une demi-journée de cours par semaine. Si l'on transpose cela au monde du travail, cela reviendrait à accepter qu'un salarié ne se présente pas à son poste un matin sur deux sans conséquences. Dans le domaine de l'éducation, l'impact est multiplicateur. Une heure perdue en mathématiques au collège ne se rattrape pas ; elle se paie cash au moment de l'apprentissage des notions ultérieures. Ce que révèle la Cour des comptes, c'est l'acceptation tacite d'un nivellement par le bas du service public.

Ce rapport est d'autant plus important qu'il fait suite à des années de déni ou de minimisation du problème par l'administration centrale. En documentant précisément l'ampleur des pertes, la Cour des comptes fournit une base indiscutable aux revendications des familles. Elle prouve que la colère des parents de Bordeaux n'est pas une réaction épidermique, mais une réponse rationnelle à une dégradation avérée du service public. Le fait que ce phénomène soit documenté comme structurel invite à s'interroger sur les réponses apportées jusqu'ici. Comment un système qui perd chaque année l'équivalent de millions d'heures d'enseignement peut-il prétendre élever le niveau général des élèves ?

Manifestation devant un collège avec une bannière revendicative sur l'éducation à Bordeaux.
Manifestation devant un collège avec une bannière revendicative sur l'éducation à Bordeaux. — (source)

Bordeaux n'est pas seul : pourquoi le collège Aliénor d'Aquitaine est la vitrine d'un problème national

Il est crucial de comprendre que le collège bordelais ne souffre pas d'une malédiction locale, mais incarne les symptômes aigus d'une maladie qui touche tout le corps éducatif. Si son taux de 14 % de cours non remplacés est supérieur à la moyenne nationale de 8 %, il n'en est pas si éloigné que cela. Il représente ce qui se passe lorsque les facteurs de fragilité (pénurie locale de remplaçants, gestion académique tendue) s'additionnent pour faire basculer un établissement dans la crise. C'est une vitrine saisissante de ce qui pourrait devenir la norme dans de nombreux autres établissements si rien n'est fait.

Les causes systémiques pointées par les observateurs sont multiples et se renforcent mutuellement. La difficulté croissante de recruter des enseignants, due en partie aux conditions de travail et à la concurrence du privé, est le premier maillon de cette chaîne. À cela s'ajoutent les suppressions de postes répétées qui réduisent la marge de manœuvre pour gérer les absences. Enfin, l'organisation du remplacement, jugée souvent trop rigide et trop centralisée, ne permet pas de réagir avec l'agilité nécessaire aux aléas de la santé et de la vie des enseignants. Le cas d'Aliénor-d'Aquitaine sert donc de sonnette d'alarme pour l'ensemble du système. Si l'on ne traite que le symptôme bordelais sans s'attaquer à la maladie nationale, d'autres établissements tomberont dans la même situation l'année prochaine.

Attaquer l'État en justice pour cours non assurés : le guide pratique que les parents de Bordeaux n'auraient jamais cru nécessaire

Face à la paralysie de l'administration et à l'absence de solutions concrètes à court terme, le collectif de parents explore désormais une voie radicale : la voie judiciaire. L'idée d'attaquer l'État en justice pour manquement à son obligation d'enseignement peut paraître audacieuse, voire intimidante pour des familles qui ne sont pas des juristes. Pourtant, ce recours est non seulement possible, mais il est de plus en plus envisagé par des associations de parents d'élèves à travers la France. La FCPE (Fédération des conseils de parents d'élèves) a d'ailleurs publié un document détaillant les recours possibles, servant de véritable guide pratique pour les parents exaspérés.

La logique juridique est solidement établie. L'État a une obligation de résultats et de moyens en matière d'éducation. En ne fournissant pas les professeurs nécessaires pour assurer les cours prévus, l'administration manquerait à ses obligations légales. Ce n'est pas une simple faute de gestion, mais une faute lourde qui engage la responsabilité de l'État. Pour les parents du collectif bordelais, il ne s'agit pas de faire un procès politique, mais de défendre les intérêts concrets de leurs enfants face à une institution qui les met en difficulté. Ils espèrent ainsi forcer l'État à prendre les mesures nécessaires qui n'ont toujours pas été prises malgré les alertes.

Soixante heures sans cours suffisent à engager la responsabilité de l'État

Le cadre juridique qui permet de tels recours repose sur la notion d'obligation légale. Le ministre de l'Éducation nationale a le devoir impératif d'assurer l'enseignement de toutes les matières obligatoires selon les horaires réglementaires. C'est le principe même du service public d'éducation. Lorsque ce service n'est pas rendu, le manquement constitue une faute susceptible d'engager la responsabilité de l'État. La jurisprudence a commencé à tracer des lignes directrices : les tribunaux administratifs ont déjà jugé qu'une « période appréciable » de non-enseignement constitue une faute. Concrètement, une durée de deux mois d'absence cumulée ou un volume de 60 heures non assurées a été considéré par certains juges comme suffisant pour donner raison aux familles.

Au collège Aliénor-d'Aquitaine, avec une moyenne de 30 heures de cours perdues par élève, on se rapproche dangereusement de ce seuil critique. Et pour certains élèves spécifiques, ceux qui ont passé 20 % de leur temps en permanence, le seuil a largement été franchi. La barre des 60 heures n'est donc pas une abstraction lointaine, c'est une réalité vécue par de nombreux collégiens bordelais depuis la rentrée. Ce cadre juridique offre aux parents un levier puissant pour exiger non seulement des excuses, mais des réparations, potentiellement sous forme de rattrapage organisé ou de sanctions financières pour l'État. C'est une arme juridique qui change la nature du rapport de force : on quitte le terrain de la négociation purement administrative pour entrer dans celui de la reconnaissance d'un préjudice subi.

Tribunal administratif, Défenseur des droits : les deux voies de recours détaillées

Pour les parents décidés à aller au bout de la démarche, plusieurs options s'offrent à eux. La première est la saisine directe du tribunal administratif. C'est la voie la plus classique et potentiellement la plus efficace pour obtenir une condamnation de l'État. La démarche demande de la rigueur : il faut rassembler toutes les preuves, noter scrupuleusement les absences de professeurs, récupérer les relevés officiels et les courriers échangés avec l'administration. L'objectif est de démontrer que le non-remplacement n'est pas un cas fortuit mais une faute caractérisée ayant porté préjudice à la scolarité de l'enfant.

Une seconde voie, complémentaire, est la saisine du Défenseur des droits. Cette institution indépendante a pour mission de défendre les droits des usagers du service public. Claire Hédon, l'actuelle Défenseure, s'est déjà saisie du sujet au niveau national, mais les parents peuvent demander une intervention spécifique pour leur cas. De même, le médiateur de l'Éducation nationale peut être saisi pour tenter de trouver une solution amiable avant d'en arriver au contentieux. Les parents du collectif « On veut des profs » envisagent précisément l'ensemble de ces voies, en parallèle de leur mobilisation de rue. Ils espèrent que la simple menace d'un procès suffira à ébranler les certitudes de l'administration et à débloquer des moyens supplémentaires pour finir l'année dans des conditions décents.

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Questions fréquentes

Combien d'heures de cours non assurées au collège Aliénor d'Aquitaine ?

Depuis la rentrée de septembre 2025, ce collège de Bordeaux compte 1700 heures de cours non assurées.

Quelle est l'action du collectif de parents d'élèves ?

Le collectif « On veut des profs » organise des rassemblements, des pétitions et menace de porter l'État en justice pour exiger le remplacement des enseignants absents.

Quelles sont les matières les plus touchées par les absences ?

Les matières fondamentales comme l'anglais, l'histoire-géo et le français sont les plus touchées, avec des absences pouvant durer plusieurs mois.

Quel est le bilan national des heures de cours perdues en 2024 ?

Un rapport de la Cour des comptes de décembre 2025 recense 10,3 millions d'heures de cours perdues dans les collèges publics, soit 9 % du temps d'enseignement.

Quel est le seuil d'heures pour engager la responsabilité de l'État ?

La jurisprudence indique qu'une absence cumulée de deux mois ou un volume de 60 heures de cours non assurés suffit pour engager la responsabilité de l'État.

Sources

  1. ccomptes.fr · ccomptes.fr
  2. charentelibre.fr · charentelibre.fr
  3. Announce | Early Modern France · earlymodernfrance.org
  4. education.gouv.fr · education.gouv.fr
  5. fcpe.asso.fr · fcpe.asso.fr
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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