Chaque année en mars, Paris devient « la capitale mondiale du dessin ». Le Salon du dessin, né en 1991 avec 17 exposants réunis à l'hôtel George-V, accueille désormais une quarantaine de galeries venues de sept pays au Palais Brongniart. Mais ce qui a changé en 2026, c'est l'ampleur du phénomène : le dessin n'est plus seulement l'affaire des amateurs éclairés. Entre les records de Picasso, les planches de Tintin adjugées à plusieurs millions et une carte Pokémon vendue 16,5 millions de dollars, le marché de l'art sur papier s'est ouvert à un public nouveau — et à des budgets bien plus modestes.

Pourquoi le marché du dessin s'envole-t-il ?
Le dessin classique en pleine renaissance
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2025, les ventes mondiales d'art aux enchères ont atteint 11,1 milliards de dollars, soit une hausse de 12 % par rapport à 2024, selon le rapport annuel d'Artprice. 867 000 lots ont été adjugés, un record historique. Et contrairement à une idée reçue, ce marché n'est pas réservé aux ultra-riches : le prix médian d'une œuvre vendue est inférieur à 600 dollars, et 80 % des œuvres partent sous les 3 160 dollars.
La France tire particulièrement bien son épingle du jeu avec une progression de 26 % à 945 millions de dollars. Paris est même devenue la troisième place de marché mondiale, devant Hong Kong. La maison Artcurial a doublé ses ventes en un an, passant de 67 à 129 millions de dollars, et s'impose comme la première maison européenne en Fine Art. Picasso, lui, reste l'artiste le plus échangé aux enchères en 2025.
Les œuvres sur papier, longtemps considérées comme parent pauvre du marché de l'art, connaissent une revalorisation spectaculaire. La semaine « Works on Paper » de Christie's à Paris en avril 2026 a totalisé 80,9 millions d'euros, soit une hausse de 39 % par rapport à l'année précédente. Un Cézanne aquarelle s'y est vendu 3,964 millions d'euros, record de France pour une œuvre sur papier de l'artiste.
La bande dessinée n'est pas en reste. La couverture du Lotus Bleu d'Hergé, réalisée à l'encre de Chine, à l'aquarelle et à la gouache en 1936, a été adjugée 3,2 millions d'euros en 2021 chez Artcurial — record mondial pour la bande dessinée. Une planche d'On a marché sur la Lune a atteint 1,55 million d'euros en 2016, et Tintin en Amérique s'est vendue 1,7 million d'euros en 2023. Pour ceux que le sujet intrigue, l'univers de Tintin continue d'ailleurs de fasciner bien au-delà des salles de vente.

L'irrésistible ascension de la pop culture
Mais le phénomène le plus spectaculaire vient d'ailleurs : la culture pop. Le 16 février 2026, une carte Pokémon « Pikachu Illustrator » a été vendue 16 492 000 dollars (environ 14 millions d'euros) chez Goldin Auctions. Le Guinness World Records a confirmé qu'il s'agissait de la carte Pokémon et de la carte à collectionner la plus chère jamais vendue. Dessinée par Atsuko Nishida, la créatrice de Pikachu, cette carte n'a jamais été commercialisée : elle était distribuée comme prix d'un concours d'illustration en 1998. Son état quasi parfait (note PSA 10) explique en partie ce prix stratosphérique.
Le marché du manga et de l'animation japonaise suit la même trajectoire. Un dessin original d'Astro Boy d'Osamu Tezuka se négocie entre 10 000 et 20 000 euros, tandis qu'un dessin de Hayao Miyazaki — « le Hergé japonais » — peut atteindre 20 000 à 40 000 euros, avec des pointes à 48 000 euros. Les cellulos Pokémon, ces feuilles de celluloïd utilisées pour l'animation, valent entre 14 000 et 15 000 euros.
L'exemple le plus frappant reste celui de Dragon Ball Z. Un celluloïd montrant Trunks coupant Freezer a été vendu 40 664 euros chez Mandarake au Japon, alors que le prix de départ n'était que de 220 euros. Il y a dix ans, ces mêmes cellulos valaient entre 500 et 1 000 euros ; aujourd'hui, il est fréquent qu'ils dépassent les 10 000 euros. Pour les amateurs de manga, ce marché en pleine expansion mérite qu'on s'y attarde.

Jeunes créateurs et collectionneurs : opportunités et pièges
Les portes d'entrée sur le marché
La bonne nouvelle, c'est que ce marché n'est pas réservé aux grandes fortunes. Les salons parisiens l'ont bien compris. Le Salon du dessin 2026 a lancé un parcours « Nouveaux collectionneurs » avec des œuvres de 2 000 à 9 000 euros, conçu comme « une porte d'entrée pour démarrer une collection ». Drawing Now, qui fêtait sa 19e édition au Carreau du Temple, propose des dessins contemporains dès 1 500 euros.
Pour les jeunes créateurs, des dispositifs existent aussi. Le prix de dessin de la Fondation Guerlain, créé en 2007, récompense chaque année un jeune artiste pour son travail sur papier. C'est une reconnaissance précieuse dans un milieu où la notoriété reste le premier accélérateur de carrière.
Côté plateformes, les options se multiplient. eBay, qui a racheté TCGPlayer en 2022 et Goldin Auctions en avril 2024, permet à n'importe qui de mettre en vente ses créations. Heritage Auctions, Catawiki, Vermot & Associés (qui a organisé la première vente Pokémon française en 2021) et Aguttes offrent des canaux variés. Même l'État s'y met : une opération « 30 ans Pokémon » a été organisée aux enchères du Domaine.
Attention aux arnaques et à la spéculation
Mais ce marché en pleine effervescence attire aussi les opportunistes. Derrière le record Pokémon, la maison Goldin Auctions cultive ouvertement la spéculation. Son dirigeant, Ken Goldin, l'assume sans détour : « J'ai trois moteurs : la compétition, l'ego et l'argent. » Les experts français pointent une différence culturelle avec les États-Unis, où la spéculation est plus assumée qu'à Paris.
Le problème de l'authenticité est encore plus préoccupant. En 2018, une planche d'Astro Boy attribuée à Osamu Tezuka a été vendue 200 000 euros chez Artcurial, établissant un record pour l'auteur. Problème : Tezuka Productions refuse d'authentifier les planches qui passent sur le marché. L'entreprise explique qu'Osamu Tezuka « n'a absolument jamais vendu et très très peu donné de planches », et qu'il circule des faux, des planches refaites par les assistants pour s'entraîner, ou encore des planches officielles mais réalisées entièrement par d'autres.
Pour un jeune collectionneur, la prudence s'impose donc. Quelques repères : privilégier les maisons de vente établies et les experts reconnus, vérifier la provenance (l'historique de propriété d'une œuvre), et se méfier des offres trop belles pour être vraies sur les plateformes en ligne. Le dessin reste un marché accessible, mais comme dans tout actif qui monte, la spéculation attire son lot d'arnaques.
La trajectoire d'Alex le dessinateur, qui a troqué la BD pour le manga, montre d'ailleurs que les frontières entre les univers créatifs bougent — et que les jeunes artistes peuvent tirer leur épingle du jeu en explorant des territoires moins balisés. Le marché du dessin n'a jamais été aussi ouvert, mais il n'a jamais autant exigé de discernement.