Une révélation qui ne surprendra que ceux qui n'ont pas suivi leur carrière
Quand Joe Russo a confirmé que Avengers: Doomsday avait été tourné sans scénario finalisé, une partie du public s'est émue. Pourtant, pour quiconque a suivi la trajectoire des frères Russo depuis Captain America: The Winter Soldier, il s'agit moins d'une surprise que d'une confirmation. Une déclaration recueillie par Armando Tinoco et publiée le 2 septembre 2026 le dit clairement : les frères Russo ont démarré le tournage du blockbuster Marvel en laissant une large place à l'improvisation, faute d'un script achevé.

Ce n'est pas un aveu de négligeance. C'est l'explication d'une méthode.
Tourner un blockbuster à 300 millions sans le moindre plan finalisé
Dans le monde du cinéma spectacle contemporain, où chaque dollar est comptabilisé et chaque goupillon de dialogue validé par trois comités, tourner sans scénario terminé relève presque de l'acte insurrectionnel. Avengers: Doomsday n'est pas un film indépendant tourné en dix-huit jours avec une équipe de vingt personnes. C'est un blockbuster Marvel, un événement cinématographique planifié des années à l'avance, porté par un casting astronomique - dont le retour de Robert Downey Jr. dans un rôle radicalement différent.
L'idée que Joe et Anthony Russo aient pu se présenter sur le plateau avec un script incomplet, voire des scènes à écrire à même le plateau, dit quelque chose de fondamental sur leur rapport au cinéma. Ce n'est pas un défaut de préparation. C'est un choix délibéré qui repose sur une conviction : les meilleurs moments naissent de l'énergie du moment, pas d'un plan figé sur papier.
L'héritage d'une imprévisabilité maîtrisée
Si cette approche peut sembler audacieuse - et elle l'est -, elle s'inscrit dans une tradition cinématographique qui a toujours existé, même si elle reste marginale dans l'industrie du blockbuster. Des cinéastes comme Terrence Malick ou Robert Altman ont construit des carrières entières autour du flou intentionnel, de laissant la caméra tourner pour saisir l'inattendu. Les Russo Brothers ne sont évidemment pas dans le même registre, mais l'ambition sous-jacente est similaire : ne pas laisser la machine étouffer l'étincelle.

Dans le cas d'Avengers: Doomsday, cette étincelle a un nom : les acteurs. L'improvisation, dans un film Marvel, c'est avant tout leur permettre d'être présents dans la scène, de réagir véritablement, de trouver des nuances que nul scénariste n'aurait pu anticiper. C'est exactement ce qui a rendu les meilleurs moments des films précédents des Russo si mémorables - ces échanges entre personnages qui semblent n'appartenir à personne d'autre qu'aux acteurs qui les incarnaient.
Le pari risqué de la liberté créative
Il faut cependant mesurer ce que cette méthode implique réellement. Un tournage sans script terminé, c'est :
- Un repérage et une préparation qui doivent compenser l'absence de feuille de route narrative finale
- Une confiance absolue dans l'équipe de production et les acteurs
- Un montage qui devient, en quelque sorte, la véritable écriture du film
- Un risque que le résultat final ressemble à une suma d'idées plutôt qu'à une oeuvre cohérente
Les Russo Brothers connaissent ce risque. Ils l'ont taken sur Infinity War et Endgame - des films dont la construction narrative était pourtant plus rigide sur le papier, mais qui ont bénéficié de moments d'improvisation devenus iconiques. Leur passage sur Avengers: Doomsday semble être une version amplifiée de cette même philosophie.

La question que pose cette méthode est essentielle : dans quelle mesure le cinéma de blockbuster peut-il tolérer cette liberté sans perdre sa structure ? La réponse des Russo est limpide : la structure ne vient pas du script. Elle vient de la confiance entre les réalisateurs et leurs collaborateurs.
Une signature qui traverse les époques
Ce qui est fascinant, dans cet aveu de Joe Russo, c'est qu'il nous ramène à une question plus large sur ce que nous attendons du cinéma. Nous avons été conditionnés à croire que la perfection d'un blockbuster réside dans le contrôle total - chaque VFX validé, chaque réplique pesée, chaque beat émotionnel programmé à la milliseconde près. Les Russo Brothers disent le contraire. Ils disent que la vie d'un film, sa capacité à toucher un public, ne se planifie pas entièrement.
C'est une position courageuse en 2026, dans un paysage où l'intelligence artificielle est capable de générer des scénarios en quelques secondes et où les studios exigent des scripts bouclés avant même d'engager un réalisateur. Le prochain rendez-vous Marvel au cinéma sera donc aussi l'occasion de mesurer si cette confiance dans l'improvisation a porté ses fruits - ou si elle a couvert des fissures dans la construction.
Dans tous les cas, l'aveu des Russo Brothers nous rappelle une vérité que les amateurs de cinéma connaissent depuis toujours : les meilleurs moments à l'écran sont souvent ceux que personne n'avait prévus. Et peut-être est-ce là, au fond, ce qui fait la différence entre un film qu'on regarde et un film qui reste.