« J'aimerais que tu sois un peu moins Catherine et un peu plus Marcello. » Cette réplique, prononcée dès la première scène, agit comme un déclencheur existentiel. Chiara Mastroianni, actrice de 52 ans, fille de deux monuments du cinéma mondial, décide de prendre cette phrase au pied de la lettre. Elle s'habille comme son père, parle comme lui, exige qu'on l'appelle Marcello. Christophe Honoré, son complice de longue date, signe avec Marcello Mio son seizième long-métrage, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2024. Le résultat est une comédie musicale franco-italienne qui divise la critique avec une violence rare, oscillant entre « balade délicieusement rêveuse » et « exercice narcissique insupportable ». Ce clivage même est ce qui rend le film fascinant.
« Sois un peu moins Catherine, un peu plus Marcello » : le postulat vertigineux du nouveau Christophe Honoré

Christophe Honoré a toujours aimé les bords instables, les endroits où la fiction vacille. Avec Marcello Mio, il pousse le jeu jusqu'à son point de rupture. Le film raconte l'histoire d'une actrice.
Le réalisateur décrit lui-même son projet comme « un faux film sur de vraies personnes ». Cette phrase, rapportée par Deadline, résume tout le paradoxe de l'entreprise. Honoré a dû expliquer longuement à chaque acteur qu'il ne s'agissait pas d'un documentaire, mais d'une fiction qui emprunte aux biographies réelles. Le résultat est un objet inclassable, à mi-chemin entre la comédie, le film musical et l'autofiction.
« J'aimerais que tu sois un peu moins Catherine » : la scène qui pose le problème
Télérama dévoile la scène d'ouverture dans sa critique cannoise. Chiara passe un casting. La réalisatrice, jouée par Nicole Garcia, la regarde, hésite, puis lâche la phrase fatidique : « J'aimerais que tu sois un peu moins Catherine et un peu plus Marcello. » En une réplique, tout est dit. Le poids du nom Deneuve, la quête d'une identité propre, l'héritage écrasant.
Cette scène condense le film entier. Chiara est prisonnière d'une double filiation qui la définit avant même qu'elle n'ouvre la bouche. Être la fille de Catherine Deneuve et de Marcello Mastroianni, c'est porter un patronyme qui pèse plusieurs tonnes. La réalisatrice du film dans le film ne lui demande pas d'être meilleure, plus naturelle ou plus convaincante. Elle lui demande d'être moins sa mère et plus son père. La crise identitaire de Chiara naît de cette injonction absurde.
Christophe Honoré, le réalisateur qui ose (presque) tout
C'est la septième collaboration entre Christophe Honoré et Chiara Mastroianni, depuis Les Chansons d'amour en 2007. Le cinéaste français s'est bâti une réputation de touche-à-tout audacieux, mélangeant fantaisie musicale, mélancolie et métatextualité. Les Chansons d'amour, La Belle Personne, Plaire, aimer et courir vite : ses films explorent les sentiments avec une liberté de ton rare dans le cinéma français.
Avec Marcello Mio, Honoré prend le risque maximal. Il brouille volontairement les frontières entre fiction et réalité biographique. Les acteurs jouent leur propre nom, leur propre histoire. Catherine Deneuve est Catherine Deneuve. Fabrice Luchini est Fabrice Luchini. Benjamin Biolay chante ses propres chansons. Ce dispositif aurait pu sombrer dans le nombrilisme pur. Mais Honoré, selon TroisCouleurs, « fait renaître Marcello Mastroianni à travers Chiara, sa fille, en pleine crise existentielle ». Le pari est tenu grâce à une écriture qui ne cesse de se moquer d'elle-même.

Quand Chiara devient Marcello : un résumé sans spoiler du pitch
La transformation est radicale. Chiara troque ses robes contre des costumes trois-pièces. Elle se fait couper les cheveux court, adopte la démarche nonchalante de son père, imite son sourire en coin. Elle exige qu'on l'appelle Marcello et qu'on la considère comme « un acteur, pas une actrice ». Cette précision, rapportée par Cornell Cinema, n'est pas anodine : elle annonce une réflexion sur le genre qui traverse tout le film sans jamais être explicitée.
Son entourage croit d'abord à une blague. Catherine Deneuve, sa mère, la regarde avec un mélange d'amusement et d'inquiétude. Les amis haussent les épaules. Mais Chiara tient bon. Elle se rend à Rome, revisite les lieux où son père a tourné, répète ses répliques cultes. Petit à petit, le jeu devient sérieux. La frontière entre l'hommage et la possession commence à s'estomper.
Chiara, Catherine, Marcello : les dessous d'une affaire de famille qui trouble le cinéma
Le film est une affaire de famille au sens le plus littéral. Chiara Mastroianni joue Chiara Mastroianni aux côtés de sa vraie mère, Catherine Deneuve, et face à l'image de son père mort depuis 1996. Ce triangle familial, projeté sur grand écran, soulève des questions vertigineuses sur l'héritage, le privilège et la mise en scène de l'intime.
Hollywood Reporter n'a pas hésité à qualifier Marcello Mio de « ultimate arthouse nepo baby flick ». Le terme « nepo baby » — contraction de « nepotism baby » — désigne les enfants de célébrités qui bénéficient d'un accès privilégié à l'industrie. Mais réduire le film à cette étiquette serait manquer sa complexité. Car Marcello Mio interroge justement ce privilège, le retourne comme un gant, le met en scène jusqu'à l'absurde.
Le baiser qui fait débat : Catherine Deneuve embrasse Chiara sur la bouche
Libération rapporte une scène qui a fait couler beaucoup d'encre. Catherine Deneuve embrasse sur la bouche sa fille Chiara, qui est en train de jouer Marcello. La journaliste décrit un moment où Deneuve « avait confondu un millième de seconde avec son amant depuis longtemps évaporé ». Ce baiser trouble. Il mêle la mère et la fille, l'actrice et le personnage, le présent et le souvenir.
Le malaise est volontaire. Honoré joue avec les limites de l'exofiction — ce genre où la vie réelle des acteurs devient matière à fiction. En embrassant Chiara/Marcello, Deneuve franchit une ligne invisible. Est-ce Catherine qui embrasse sa fille ? Est-ce l'actrice qui embrasse le fantôme de son ancien amant ? Le film ne tranche pas. Il laisse le trouble s'installer, exactement comme il le fait depuis la première scène.
« Nepo baby » de l'art et essai ? Une polémique économique et symbolique
Le Hollywood Reporter a frappé fort en qualifiant Marcello Mio de « film népotique ultime du cinéma d'art et essai ». La critique est sévère, mais elle pose une question légitime : dans quelle mesure ce projet n'existerait-il pas sans les noms Deneuve et Mastroianni ? La réponse est simple : il n'existerait pas. Le film est pensé pour et par ces noms.
Mais le système de financement public français, via le CNC, permet ce genre de risque artistique. Marcello Mio est une coproduction franco-italienne soutenue par le CNC et sélectionnée à Cannes. Sans ce modèle, un film aussi personnel, aussi radical dans son dispositif, n'aurait probablement jamais vu le jour. Le Guardian, dans sa critique assassine, parle d'« indulgent doodle » — un gribouillage complaisant. Mais cette complaisance est peut-être le prix à payer pour une liberté créative que le cinéma commercial ne permet pas.
Comparé à des productions plus grand public comme La Bataille de Gaulle, qui cartonne au box-office en séduisant un large public, Marcello Mio fait figure d'objet marginal. Ses 185 051 entrées en France sont modestes. Mais pour un film d'auteur aussi radical, c'est un score honorable.
Catherine Deneuve, le rocher comique de la famille
Dans ce tourbillon identitaire, Catherine Deneuve joue un rôle essentiel. Deadline rapporte qu'elle « pense que tout cela est une blague » et qu'elle « résiste à l'idée d'envoyer Chiara dans un institut ». Son regard extérieur, à la fois amusé et perplexe, ancre le film dans le réel alors que Chiara s'envole dans le fantasme.
Deneuve est la voix de la raison dans un monde devenu fou. Elle hausse les sourcils, fait des remarques cinglantes, refuse de prendre son fils/sa fille au sérieux. Libération parle de « vaudeville mondain » pour décrire ces scènes familiales. Le terme est juste : il y a du Feydeau dans ces confrontations mère-fille, un comique de répétition où Deneuve joue les pythies incrédules.
Sans elle, le film basculerait dans le drame pur. Avec elle, il reste une comédie — une comédie troublante, certes, mais une comédie quand même.

De la « promenade rêveuse » au « navet narcissique » : pourquoi la critique est à couteaux tirés
Rarement un film français n'aura suscité un tel clivage. D'un côté, les défenseurs y voient une œuvre libre, poétique, émouvante. De l'autre, les détracteurs dénoncent un exercice nombriliste et creux. Ce fossé critique est exactement ce qui rend Marcello Mio fascinant. Il oblige à prendre position, à choisir son camp.
Les amoureux du film : « BonBon », « promenade rêveuse », « spiritualité étrange »
Télérama, dans sa critique cannoise, parle d'« une balade délicieusement rêveuse » et d'« une fantaisie aussi drôle que poétique ». Le magazine salue la manière dont Chiara Mastroianni « revisite des grands moments de la carrière de son père et y trouve l'émancipation ». Pour Télérama, le film est une réussite totale, un objet de plaisir pur.
Deadline, de son côté, est encore plus enthousiaste. Le critique décrit Marcello Mio comme « a wonderfully funny and completely original comedy », un « BonBon of a film ». Il insiste sur la dimension spirituelle du projet : « oddly spiritual, not sad or depressing ». Cette spiritualité étrange, c'est celle d'une femme qui dialogue avec les morts, qui leur emprunte leur corps pour mieux se trouver elle-même.
Les défenseurs du film mettent en avant sa légèreté apparente, qui cache une profondeur inattendue. Le film ne prend jamais la grosse tête. Il rit de lui-même, de ses acteurs, de son postulat absurde. Et c'est peut-être cette autodérision qui le sauve du naufrage narcissique que certains lui reprochent.
Les détracteurs : « exercice narcissique », « fantôme de fantôme », « vaudeville mondain »
Le Guardian n'y va pas par quatre chemins : « a peculiar and tiresome piece of cine-narcissism », « insufferably twee », « an indulgent doodle of a film ». Le critique britannique voit dans Marcello Mio un « in-joke de l'industrie cinématographique », un divertissement fermé sur lui-même, incompréhensible pour qui ne connaît pas les arcanes du cinéma français.
Débordements, revue française exigeante, va plus loin dans l'analyse. Le texte critique parle d'« un fantôme de fantôme, une surface vaporeuse ». Pour l'auteur, le film pèche par son absence de dimension corporelle : « Chiara n'est plus que le fantôme d'un fantôme, une surface vaporeuse. » La critique soulève aussi le rapport problématique à la transidentité : « le film n'interroge jamais les questions de genre et de transidentité, signaux glissés dans le cadre sans qu'ils ne raccordent avec la trajectoire de Chiara/Marcello. »
Le Devoir, plus mesuré, regrette que « le scénario tombe à plat » et que « l'exploration introspective soit insuffisante ». Le New York Times, avec son ironie habituelle, compare le film à « Keeping Up With the Kardashians for fans of European cinema ». La pique est cruelle, mais elle touche juste : Marcello Mio peut donner l'impression de filmer des gens riches et célèbres en train de s'apitoyer sur leur sort.
3,7/5 pour la presse, 2,9/5 pour le public : le divorce des notes et le paradoxe du cinéma d'auteur
Les chiffres d'AlloCiné parlent d'eux-mêmes. La presse donne une note de 3,7/5, le public 2,9/5 (sur 1 313 notes). IMDb, de son côté, affiche 5,8/10. Ce décalage révèle une fracture sociologique profonde.
Le film est conçu pour un public d'initiés. Cannes, Deneuve, Mastroianni, Honoré : ce sont des noms qui parlent aux cinéphiles avertis, pas au grand public. Le système de financement public français, via le CNC, permet à ces projets de voir le jour. Mais cette liberté a un prix : celui d'une déconnexion croissante entre le cinéma d'auteur et le public populaire.
Comparé à La Bataille de Gaulle, qui séduit les jeunes spectateurs avec un récit historique grand public, Marcello Mio fait figure de curiosité pour happy few. Les 185 051 entrées en France sont un score modeste, mais honorable pour un film aussi radical. Le paradoxe est là : le cinéma d'auteur français vit grâce à l'argent public, mais cette manne lui permet de s'affranchir des contraintes commerciales — quitte à perdre une partie du public.
Hommage, deuil, transformation : ce que le film dit vraiment de l'héritage Mastroianni
Au-delà des polémiques, Marcello Mio raconte une histoire universelle : celle d'une fille qui cherche son père à travers le miroir déformant de la célébrité. Marcello Mastroianni est mort en 1996. Chiara avait 24 ans. Elle ne l'a pas vraiment connu adulte, pas vraiment connu l'homme derrière le mythe. Le film est tourné à l'occasion du centenaire de sa naissance. Il devient une manière de rencontrer ce père célèbre mais absent.
Le genre en question : pourquoi Chiara veut être un acteur, pas une actrice
Cornell Cinema rapporte une précision essentielle : Chiara demande à être considérée comme « an actor, not an actress ». Cette distinction grammaticale, qui existe en anglais mais pas vraiment en français, porte une charge politique forte.
En devenant Marcello, Chiara refuse d'être réduite à « fille de Deneuve » ou « fille de Mastroianni ». Elle veut endosser la virilité mythique de son père, cette nonchalance italienne qui faisait tourner les têtes. Le travestissement devient un moyen d'explorer la frontière entre masculin et féminin, entre filiation et incarnation.
Mais le film, selon la critique de Débordements, n'exploite pas cette piste jusqu'au bout. Les questions de genre et de transidentité sont « des signaux glissés dans le cadre sans qu'ils ne raccordent avec la trajectoire de Chiara/Marcello ». C'est une frustration partagée par plusieurs critiques : le film effleure des sujets profonds sans jamais creuser.
Le deuil d'un père inconnu : l'émotion qui perce sous la comédie
Hollywood Reporter, malgré ses réserves, reconnaît que « there is something sincere and emotional that manages, at least a couple of times, to pierce through the otherwise shallow depths ». Cette sincérité, c'est celle du deuil inabouti.
Chiara n'a pas eu le temps de faire son deuil. Marcello Mastroianni est mort loin d'elle, emporté par un cancer du pancréas. Le film lui offre une seconde chance : celle de le rencontrer, de l'incarner, de le comprendre de l'intérieur. En devenant son père, elle le fait revivre. Elle comble le vide laissé par son absence.
Cette dimension filiale donne son humanité au projet. Sans elle, Marcello Mio ne serait qu'un exercice de style vain. Avec elle, il devient une tentative touchante — bien que bancale — de dialoguer avec les morts.
L'Italie et la France : une comédie musicale pour réconcilier deux cultures
Le film est une coproduction franco-italienne, et cela se voit. La bande originale, saluée par Le Devoir, mêle chansons de Benjamin Biolay, compositions d'Alex Beaupain, et extraits d'œuvres de Luigi Tenco, Rameau, Étienne Daho, Puccini, Sibelius, Wagner et Andrew Bird. Le résultat est un patchwork musical qui reflète la double culture de Chiara.
Les clins d'œil aux films cultes de Mastroianni sont nombreux. La Dolce Vita, 8½, Le Père et l'Étranger : Chiara revisite ces classiques avec une liberté qui frôle l'irrévérence. Elle ne cherche pas à imiter son père, mais à s'approprier son héritage.
Cette dimension biculturelle donne au film une épaisseur supplémentaire. Ce n'est pas seulement l'histoire d'une fille et de son père. C'est aussi l'histoire de deux pays, deux langues, deux traditions cinématographiques qui se rencontrent et se mélangent.
Faut-il voir Marcello Mio ? Où, quand et pour qui ce film est-il fait ?
La question est légitime. Marcello Mio n'est pas un film pour tout le monde. C'est une œuvre exigeante, parfois agaçante, toujours déroutante. Mais c'est aussi une expérience unique, qui ne ressemble à rien d'autre dans le paysage cinématographique français.
Qui devrait voir Marcello Mio ? Le test de l'autofiction
Le spectateur idéal de Marcello Mio est un amateur de méta-cinéma, de Christophe Honoré, de Mastroianni ou de Deneuve. C'est quelqu'un qui aime les films qui jouent avec les codes, qui brouillent les pistes entre fiction et réalité. C'est aussi quelqu'un qui accepte de ne pas tout comprendre, de se laisser porter par la fantaisie du réalisateur.
En revanche, le public allergique à l'entre-soi parisien, aux films « d'acteurs » sans véritable enjeu narratif, risque de s'ennuyer ferme. Le film est une expérience, pas un divertissement mainstream. Il demande une certaine culture cinématographique, une certaine familiarité avec les arcanes du cinéma français.
Pour les fans de La Dolce Vita et de la filmographie de Marcello Mastroianni, le film est un must. Il offre une plongée unique dans l'univers de l'acteur italien, vue à travers les yeux de sa fille.
Où voir Marcello Mio (et combien ça a rapporté) ?
Marcello Mio est disponible en VOD depuis le 30 septembre 2024, comme l'indique la page AlloCiné. Le film est sorti en salles le 22 mai 2024, en même temps que sa présentation cannoise. Son box-office français s'élève à 185 051 entrées — un score modeste mais honorable pour un film d'auteur aussi radical.
Aucune plateforme de streaming n'a encore annoncé son acquisition. Il est possible que le film arrive sur Canal+ ou Prime Video dans les mois à venir, mais rien n'est confirmé à ce jour. En attendant, la VOD reste la meilleure option pour les curieux.
Conclusion
Marcello Mio est un film qui ne laisse personne indifférent. Ses défenseurs y voient une œuvre libre, poétique, émouvante. Ses détracteurs dénoncent un exercice nombriliste et creux. Les deux camps ont raison. Le film est à la fois troublant et génial, narcissique et sincère, superficiel et profond.
Ce clivage même est ce qui le rend fascinant. Dans un paysage cinématographique français souvent trop sage, Marcello Mio ose être dérangeant. Il ose poser des questions inconfortables sur l'héritage, le privilège, l'identité. Il ose mettre en scène l'intime sans pudeur ni retenue.
Alors, faut-il le voir ? Oui, si vous acceptez de vous laisser bousculer. Non, si vous cherchez un divertissement sans prise de tête. Mais dans les deux cas, vous en ressortirez avec une opinion bien tranchée. Et c'est peut-être la plus belle réussite du film : celle de ne laisser personne indifférent.